De Récondo, Léonor «Pietra viva» (08/2013)

De Récondo, Léonor «Pietra viva» (08/2013)

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, En 2019 elle publie « Manifesto » toujours chez Sabine Wespieser éditeur

Résumé : En 1505, Michelangelo quitte Rome après avoir découvert le corps inerte d’Andrea, un jeune moine qui le fascinait. Il part pour Carrare choisir des marbres pour un tombeau commandé par le pape Jules II. Le soir, il lit un ouvrage de Pétrarque et la bible d’Andrea, ne cessant de s’interroger sur les raisons de sa mort. Le jour, il croise les tailleurs de pierre…

Mon Avis : Gros coup de cœur. J’avais beaucoup aimé son précédent livre ( Rêves oubliés )et je me réjouissais de lire celui-ci. Je suis ravie.

Quelques mois dans la vie de Michel-Ange. A la suite de la mort d’un moine, il part pour Carrare. Au contact d’un carrier, il retrouve son enfance et lorsqu’il repartira, ce sera un homme différent.

Le père de la romancière est sculpteur et elle a vécu plusieurs années en Toscane. Elle écrit aussi un livre qui parle d’un lieu sur lequel plane l’ombre de la présence de Michel-Ange, qui y vient pour choisir les blocs qui sont la matière première de son art. La romancière explique lors d’une interview que ce séjour (point de départ du roman) est un tournant dans l’œuvre de Michel-Ange. Il a du se passer quelque chose. En effet à partir de ce moment plus aucune sculpture n’est totalement achevée dans l’œuvre du sculpteur. Elle explique aussi que la « Pietra viva » est un terme technique : c’est la pierre juste coupée, fraîche et pas encore sèche, « vivante ». C’est aussi, dans son roman, le lâcher prise, le rentrer en soi, c’est tout ce dont on est fait à l’intérieur et qui amène l’inspiration (vie, désespoir, expériences)

On remarquera (tout comme dans son précédent roman ou il était question de l’art de la céramique, l’importance des mains : elles racontent la vie, c’est le moyen d’expression des artistes. une phrase l’exprime dans son roman « Apprendre à maitriser la pierre pour apprendre à maitriser le monde ». La romancière (qui est aussi violoniste de talent) explique lors d’une interview que le chemin de l’artiste est de passer de la maitrise au lâcher prise. La maitrise du travail du marbre lui permet de maitriser la beauté.

La mort de la mère de Michelangelo, alors qu’il a six ans, lui « verrouille le cœur ». Dans ce livre qui mélange la vraie vie de Michel-Ange et l’imaginaire du roman, on est en contact permanent avec la matière et les sentiments. On assiste à l’éclosion d’un être nouveau, par une rencontre (le roman) entre le sculpteur, un enfant qui a son âge au moment où sa mère meurt (et pour lui enfant l’abandonne) et un homme du village qui se prend pour un cheval (Cavallino) et prend tous les autres habitants pour des animaux. Cet enfant le force à regarder en arrière, à ouvrir sa mémoire, à se fissurer, lui qui vit protégé par une carapace (il est d’ailleurs perçu comme très désagréable dans la vraie vie). De fait ces deux personnages restés dans le monde de l’innocence et de l’enfance le forcent à se montrer tel qu’il est au fond de lui ; ils agissent comme des révélateurs.

Il faut aussi remarquer l’importance de l’écrit des lettres qui souvent ne sont pas envoyées) pour permettre à Michel-Ange de s’exprimer à la première personne et non comme personnage de roman.

Et aussi il convient de remarquer le rapport entre le sculpteur et la nature (la montagne, la plage, le sable, le ciel). Un petit bijou que je recommande vivement.

Et je ne peux m’empêcher de vous suggérer d’enchainer sur le livre de Mathias Enard « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » si vous aimez la vie de Michelangelo Buonarotti

Extraits :

Soudain, sous ses yeux, une phrase flotte au-dessus des autres : « La mort fait l’éloge de la vie comme la nuit celle du jour »(Pétrarque)

À force de scruter la mer, il a réussi à vider son esprit.

Les paysages s’engouffrent dans son esprit, laissant des empreintes fugaces. Il retient certaines d’entre elles, en oublie d’autres. Elles sont le terreau d’impressions et de couleurs qu’il utilisera plus tard. Il ne peut deviner lesquelles mourront ou ressusciteront dans sa création

Il observe leurs coups de ciseaux et comment les éclats de marbre se détachent, à chaque impulsion, de la masse. Le sculpteur imagine ainsi de quelle chair est fait le cœur de chacun des blocs.

Michelangelo s’évade au gré des notes du petit orgue en bois qui ponctuent les prières, au gré des chants qui, au-delà de la pierre, filent droit vers le ciel

… oublier les autres et plonger en lui-même. Elle avait employé ces termes. Et quand, la tête la première, il plongea dans son magma intérieur, il s’aperçut que sa chair était faite de pierre vive. De pietra viva.

il devient orphelin de mère et de mémoire.

La clairvoyance de son ami le plonge un peu plus profondément dans sa pietra viva. Il se sent captif de cette pierre, de ses pensées et de ses sentiments obscurs. Il voudrait pouvoir s’en extraire pour retrouver l’insouciance, mais il est lesté. Et, soudain, il imagine un homme prisonnier d’un bloc. Un personnage qui hésiterait entre sortir du marbre ou y rester et qui, troublé par la dualité de ses sentiments, aurait le visage inondé de souffrance et de plaisir

Le ciel commence là où le sol s’arrête

la lecture d’une fragile lettre, quelques mots sur du papier, a immobilisé le temps

J’aimerais que ta peau devienne pierre. Le seul élément que je maîtrise.

Cette promenade le long de l’eau délie son corps. Il avance au rythme des vagues. Sa respiration se pose sur l’écume, puis s’estompe.

La beauté miraculeuse de la nature alentour lui signifie que tout est possible, qu’en créant, il devient maître de lui-même et de sa force.

Dans un geste désespéré, il tente de les extirper du brasier, mais le bûcher est trop affamé de beauté. En un instant, il les a toutes englouties. Il lui faut toujours plus de poésie, de chair, de rêves, d’intelligence, afin que la vanité de l’ignorance règne en maîtresse absolue.

Le printemps étant de retour, les conversations sortent des murs et prennent l’air frais du crépuscule.

Il a assez d’esprit pour savoir que refuser la rencontre avec autrui, c’est s’appauvrir.

tu es la beauté que je ne saurai jamais atteindre avec mon ciseau. Tu es la preuve ultime de la supériorité de la nature sur mon art. Te voir me rappelle mon inutilité.

Dénuder la pierre et ne laisser, en son centre, que son cœur battant

Se laisser happer par ce qui prend forme, ce qui se métamorphose

De la sienne, bien vivante, naît la main morte d’un autre. Une main qui, maintenant prise dans le marbre, conquiert son éternité minérale

– C’est quoi, le talent ? » Michelangelo réfléchit. « C’est ce qu’on a en soi et qu’on se croit obligé d’exprimer. »

Son parfum traverse les années, l’inconscience et le sommeil

Le silence les fige. Plus une trace de gaieté, de parfum, de danse ni de saveur. Simplement l’oubli

Son désir de vie, lié à son esprit créatif, ne lui laisse d’autre choix que d’avancer, de continuer et, sur le chemin, de parfois oublier

J’ai grandi parce qu’elle est entrée tout entière dans mon âme. Je la porte. Elle voit ce que je vois. Je lui parle et, même si elle garde toujours le silence, je sais qu’elle m’écoute. Une partie de moi est avec elle, une partie d’elle cavale avec moi.

Sorti chez Point poche en janvier 2015

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