Kasischke, Laura « Un oiseau blanc dans le blizzard » (1999)

Kasischke, Laura « Un oiseau blanc dans le blizzard » (1999)

Auteur : Née en 1961, Laura Kasischke a étudié à l’Université du Michigan, elle a gagné de nombreux prix littéraires pour ses ouvrages de poésie ainsi que le Hopwood Awards ; elle a également reçu les Bourses MacDowell et Guggenheim. Ses poèmes ont été publiés dans de nombreuses revues.

Ses romans : A Suspicious River (1999) – Un oiseau blanc dans le blizzard (2000) – La Vie devant ses yeux (2002) – Rêves de garçons (2007)À moi pour toujours (2007) – La Couronne verte (2008) – En un monde parfait (2010) – Les Revenants (2011) – Esprit d’hiver (2013) – Recueil de nouvelles:   «Si un inconnu vous aborde» (2017) – Eden Springs (2018)

« La Vie devant ses yeux » et « A suspicious river » ont été adaptés au cinéma. « Esprit d’hiver » a reçu, en 2014, le Grand Prix des Lectrices de Elle.

Laura Kasischke vit aujourd’hui dans le Michigan, où elle enseigne l’art du roman au Residential College de l’Université de Ann Arbor.

 

 

Résumé de l’éditeur : « Garden Heights, dans l’Ohio. Une banlieue résidentielle qui respire l’harmonie. Eve nettoie sa maison, entretient son jardin, prépare les repas pour son mari et pour Kat, sa fille. Depuis vingt ans, Eve s’ennuie. Un matin d’hiver, elle part pour toujours. Kat ne ressent ni désespoir, ni étonnement. La police recherche Eve. En vain. La vie continue et les nuits de Kat se peuplent de cauchemars. Une fois encore, après A Suspicious River, Laura Kasischke écrit avec une virtuosité glaciale le roman familial de la disparition et de la faute. »

Mon avis : Après avoir lu « Esprit d’hiver » j’ai eu envie de lire ses précédents livres. Et bien m’en a pris. J’aime l’univers de cet auteur, bien qu’il ne soit pas joyeux joyeux. Une fois encore le thème de la disparition, du manque, du non-dit, de la déseppérance, un univers de neige et de glace, où prédominent les tons blancs, gris, « sales », les flocons, les éclats, les cristaux, la lumière et l’ombre, les fêtes de Noel mortelles frappées du manque des convives, les rapports ambigus entre mère et fille, père et petit ami… La naissance de la sexualité, la rivalité mère-fille, les rapports entre conjoints, le poids de l’hérédité, les rêves de vie en souffrance, le voisinage… Egalement les notions de mouillé, humide, saumâtre, visqueux, gluant, de boue … Le sexe est aussi présent, mais pas une approche romantique de l’éveil à l’amour.. Bien écrit, bien traduit. Le voile du mystère nimbe le roman. Que se passe-t-il dans le monde bien lisse de la classe moyenne américaine… Les « desperate housewifes » ne sont pas loin… avec le vernis qui cache bien des secrets, l’ennui, l’insatisfaction.

Comme il semble qu’elle ait écrit une dizaine de romans.. je me réjouis d’avance..

Extraits :

il ne lui restait plus rien d’autre à faire que de planifier le néant des jours à venir

C’était le mois de mars, la lumière qui saignait sous les stores était pâle et floue, comme si de l’eau grise coulait dans les veines de ce mois.

La nuit suivant le départ de ma mère, je rêve que mes draps sont devenus de la neige et que leur blancheur froide m’enveloppe dans l’hiver comme un enfant mort-né

Katrina. Un genre de chat de luxe. Une race russe, peut-être. Le genre de chat qui vous décore un canapé rien qu’en dormant dessus

il a eu les yeux perdus pendant un bon moment, comme un homme consumé par le désespoir, un homme égaré dans un tunnel de détresse, vêtu d’un uniforme gris de prisonnier, errant dans son imagination tout aussi grise.

Elle a vieilli un peu plus chaque jour – de cette façon qu’ont les épouses et les mères d’âge moyen d’être de moins en moins visibles à l’œil nu. Vous levez peut-être les yeux de votre magazine quand elle entre dans la salle d’attente du dentiste, mais elle est en fait transparente

Je me suis peut-être glissée dans la peau que ma mère a laissée derrière elle

Je portais peut-être sa jeunesse comme une écharpe aérienne, comme un accessoire, tout en éclats nerveux et en perles collantes, et c’est peut-être pour cela qu’elle passait autant de temps à me regarder avec cette expression mélancolique dans les yeux.

Un fil de givre tissé dans ses cheveux noirs

…de la poussière d’étoile qui se pose au coin de ses yeux, avant qu’elle se lève d’un bond quand les oiseaux commencent à chanter dehors

un sommeil qu’elle traitait comme s’il se fût agi d’une robe de luxe qui demandait de nombreuses précautions avant d’être portée

perdue dans ce genre de sommeil qui fond sur le dormeur comme une forte tempête ailée ou comme une spirale de plumes et qui l’emporte dans son bec.

Mais mes pieds étaient petits. C’étaient les pieds d’une fille que Dieu avait programmée pour être mince, mais qui s’était étalée, comme un nuage atomique

La neige tombe maintenant en flocons épais, gris et sales comme des torchons, qui viennent recouvrir les pelouses et les arbres de couvertures de bébé avachies. Qui pourrait reprocher à ma mère d’avoir voulu quitter cet endroit ? Le ciel est en train de s’écrouler.

Quand je suis entrée dans le salon, j’ai vu aussi de la poussière, qui dansait dans l’air et se posait sur les bras des fauteuils de ma mère, sur la table basse, une galaxie de poussière qui s’effondre lentement toute seule et qui nous enterre.

Il me regarde. Des flocons de neige fondent sur l’arête de son nez et ses yeux sont grands ouverts. Je me vois dans ces deux petites mares bleues, plus belle et plus douce que je ne le suis vraiment. Mon visage, dans ce reflet, est boudeur et juvénile. Je me penche un peu, je me regarde, je suis surprise de ce que je vois et je me demande à quoi je m’attendais

Les rares fois où on ouvre cette porte, une bouffée fraîche de naphtaline s’engouffre dans nos poumons, comme si l’ami invité était en fait le passé, enfermé depuis des années, qui essaie de s’échapper

Même maintenant, je ne ressens qu’une sorte de légèreté quand je pense à ma vie, et une légèreté encore plus grande depuis que ma mère est partie, comme si je portais avec moi un gâteau creux partout où je vais, que je maintiens en équilibre sur un plateau qui veut s’envoler loin de moi, comme un cerf-volant dans le vent.

des femmes qui se transforment en poussière dans leurs banlieues et s’époussettent ensuite dans l’atmosphère

Les bouches de ces policiers avaient l’air d’avoir été cousues trop serré. Même quand ils nous souriaient d’un air rassurant, leurs lèvres ne formaient toujours qu’une ligne, avec les coins tirés vers l’arrière, une ligne plate au milieu de leurs visages.

Je la vois plutôt piégée dans un miroir. Une image permanente d’elle, les yeux grands ouverts, enfermée dans un rectangle de lumière dure.

…il n’y a pas d’adjectifs pour décrire la légèreté, la blancheur légère que je ressens. C’est comme si j’avais été prise dans un filet diaphane – je suis désincarnée, le filet ne retient que mon essence, qui flotte dans la brise. Ou alors, comme si j’avais des poids attachés à mes poignets et à mes chevilles, mais ces poids sont plus légers que moi, comme si je portais une robe faite d’émotions – un tricot humide et invisible

Le printemps a commencé en avance par un matin de mars, avec une nuée de cris d’oiseaux inattendus et fragiles, puis les primevères et les violettes ont ouvert leurs frais bijoux au ras du sol

l’hiver nous est tombé dessus en petits fragments célestes brillants d’oxygène et d’éther, qui viennent frapper le sol comme de minuscules éclats de verre froid.

Elle voulait que moi, sa fille, je sois une sorte de sylphide. Une fille légère comme une houppette à poudre. Sans âme, sans poids, vivant dans l’air pur plutôt que sur terre.

des vêtements qui ressemblent à des humeurs. Des lainages stoïques, doux et pastels. Des tailleurs bleu marine plus amers et des foulards décorés de formes géométriques, aussi tranchantes que des mots que vous auriez prononcés sans pouvoir les reprendre, des mots que vous devez porter, maintenant, comme une punition, autour de votre cou

Nous nous imaginions peut-être alors un cœur, figé par le gel en plein battement, enfermé dans une chambre froide humaine.

Vous devez rester dans une relation qui n’est pas satisfaisante parce qu’il n’y en a pas d’autre possible en vue ? Vous ne seriez pas mieux sans petit ami, qu’avec quelqu’un qui ne veut même pas exprimer son affection

Celle-ci a l’air d’une femme parfaitement capable de rentrer chez elle pour dévorer quinze litres de glace à la vanille avec une grosse cuiller d’argent, comme si elle mangeait le plaisir lui-même, crémeux, sucré, gelé, éphémère

Elle a une expression tout à fait franche et ouverte, son visage est rond comme un cadran de pendule sans aiguilles, elle semble totalement dénuée de tout sentiment de responsabilité ou de peur. Quoi qu’il arrive, c’est ce que la photo suggère, elle continuera à sourire, un sourire non pas timide, mais plein d’une joie réelle et sans faille

Je suis une adolescente. Je ne sais pas où est partie ma douceur de petite fille. C’est comme la faiblesse de mon père, elle a simplement disparu. Je me suis réveillée un matin et cette douceur était partie.

elle lança en direction de mon père un regard mauvais comme un jet de pointes argentées.

Son genre à elle, c’est de disparaître dans la nature, comme ça – elle eut un geste de la main, comme si elle faisait jaillir de la poussière d’étoile de ses doigts –, elle s’évanouit en fumée. »

J’essayai d’y penser. Mais les possibilités semblaient aussi innombrables que les étoiles, et vouloir les examiner toutes ensemble, c’était un peu comme essayer de décider où finissait l’univers, ou bien qui avait inventé Dieu si jamais Dieu avait créé le monde, un peu comme essayer de distinguer quelque chose de blanc sur un fond blanc.

des flocons de neige isolés semblèrent voleter dans mon imagination, soulevés par l’air qui la traversait, certains se posaient, d’autres s’élevaient et retombaient comme un voile devant mon visage, ou bien comme un ruban de souffle que je poursuivais – que je voulais attraper et garder dans un petit gobelet de carton

Je porte une chemise de nuit faite de brume, dans laquelle je suis invisible

À cette époque, nos corps étaient comme deux plantes qui grandissaient de partout, qui ne cessaient de se rapprocher, de s’emmêler, de s’étouffer et de s’agripper – des corps tordus dans la nuit, déployant d’énormes feuilles dans la pénombre, ainsi que des épines, des fleurs et des nids d’oiseaux – avec précipitation, mais en des mouvements lents, malgré tout

La maison tout entière respirait lourdement. La chaudière, chargée de poussière, ronflait. La congélateur du sous-sol s’agitait pareillement, malgré sa rigidité glaciale. De l’eau montait doucement dans le réservoir des toilettes. Les fusibles bourdonnaient. La ligne téléphonique étirait sa longue et silencieuse plainte dans la nuit

Le ciel plat devient bleu-noir, mais de petits flocons de neige dure l’illuminent

Les pansements qui recouvrent ses phalanges se rident quand il écrit.

Mon cœur s’emballe comme un requin qui circulerait dans mon sang

Mais l’avenir m’ennuie. Je me vois en train de suivre cet avenir, comme une feuille dans un courant d’air. Je me vois en train de le manger, comme un cœur fait de flocons d’avoine.

une petite femme faite de printemps, qui pourrait exploser à tout moment, en hurlant, dans une frénésie de pétales et d’oisillons

Pourquoi faisons-nous tous des rêves étranges ? Pourquoi le sommeil n’éteint-il pas nos cerveaux, comme on éteint une lampe ?

Il y avait une pointe de préjugé, là-dedans, comme dans le côté émoussé d’un couteau, le genre de couteau dont on se sert pour découper une pomme, rien de trop pointu, mais un couteau quand même

Je dors quelques heures, la fièvre m’entraîne de temps à autre dans un rêve où je suis prisonnière dans un bâtiment en feu, figée devant un ascenseur sur lequel il est écrit : « En cas d’incendie, prenez les escaliers. »

Et puis je me souviens du son de la voix de ma mère, cette voix qui la constituait tout autant que son corps, mais qui est maintenant détachée d’elle, qui flotte autour et au-dessus d’elle, comme le font les voix. Elle avait une voix douce, même si elle était souvent aiguisée par le sarcasme, les jugements et le déplaisir. Je vois des voyelles, enveloppées de lumière, qui montent d’elle en nuées, comme si quelque chose de tangible pouvait émaner des sons. Je me dis que si le téléphone sonnait, si je décrochais et si j’entendais ma mère me parler, est-ce que cela voudrait dire qu’elle existe de manière plus physique qu’elle ne le fait déjà, dans ma mémoire, dans son silence ?

Mais, plus je regarde, plus ce vide devient vide et clair. Comme si j’avais ouvert une porte sur de l’espace pur – plat, mais caverneux et brillant –, comme si, si jamais j’entrais, j’allais tomber pour toujours dans le futur

 

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