Kasischke, Laura « Esprit d’hiver » (2013)

Kasischke, Laura « Esprit d’hiver » (2013)

Auteur : Née en 1961, Laura Kasischke a étudié à l’Université du Michigan, elle a gagné de nombreux prix littéraires pour ses ouvrages de poésie ainsi que le Hopwood Awards ; elle a également reçu les Bourses MacDowell et Guggenheim. Ses poèmes ont été publiés dans de nombreuses revues.

Ses romans : A Suspicious River (1999) – Un oiseau blanc dans le blizzard (2000) – La Vie devant ses yeux (2002) – Rêves de garçons (2007)À moi pour toujours (2007) – La Couronne verte (2008) – En un monde parfait (2010) – Les Revenants (2011) – Esprit d’hiver (2013) – Recueil de nouvelles:   «Si un inconnu vous aborde» (2017) – Eden Springs (2018)

« La Vie devant ses yeux » et « A suspicious river » ont été adaptés au cinéma. « Esprit d’hiver » a reçu, en 2014, le Grand Prix des Lectrices de Elle.

Laura Kasischke vit aujourd’hui dans le Michigan, où elle enseigne l’art du roman au Residential College de l’Université de Ann Arbor.

Résumé : Réveillée tard le matin de Noël, Holly se voit assaillie par un sentiment d’angoisse inexplicable. Rien n’est plus comme avant. Le blizzard s’est levé, les invités se décommandent pour le déjeuner traditionnel. Holly se retrouve seule avec sa fille Tatiana, habituellement affectueuse, mais dont le comportement se révèle de plus en plus étrange et inquiétant…
Mon Avis : C’est le premier livre que je lis de cet auteur et je ne le regrette pas bien que j’ai refermé le livre avec une impression de malaise et du mal à respirer. Angoissant… Un huis clos étouffant. Un jour de Noel, ou tout devrait être amour et joie et qui se transforme en tensions et affrontement larvé. Deux femmes, une mère et sa fille se retrouvent seules, bloquées par une tempête de neige. Le mari est parti chercher des invités, il est retenu à l’extérieur, les convives ne peuvent pas venir, et la préparation de la fête et l’attente du retour du mari se chargent de tensions, de non-dits, de reproches, d’incompréhension.  Aucune échappatoire, aucune aide à attendre de l’extérieur. Suspense psychologique. Le mari est parti chercher des invités, il est retenu à l’extérieur, les convives ne peuvent pas venir, et la préparation de la fête et l’attente du retour du mari se chargent de tensions, de non-dits, de reproches, d’incompréhension. Le passé ressurgit, se dévoile… La jeune adolescente a été adoptée mais sait-on vraiment qui elle est ? Un questionnement inquiétant et dramatique, des interrogations, des certitudes qui s’effritent, des impressions qui se confirment, des souvenirs refoulés qui remontent … la problématique de l’adoption : une qui culpabilise dès son réveil, un matin de Noel..  D’abord pour une raison toute simple.. Elle se réveille tard et rien n’est prêt pour l’arrivée des convives.. puis la culpabilité s’intensifie… Elle est passée à côté de sa vie de poétesse, elle n’est pas arrivée préparée à l’orphelinat, elle n’a pas compris sa fille… et plus les heures passent, plus la fille et la mère s’éloignent… peur irrationnelle, suspense, démons intérieurs, incompréhension, le tout dans une ambiance à la limite de l’irréel..

Extraits :

«Mon Dieu, cette pensée était pourtant comme un poème – un secret, une vérité, juste hors de portée. Holly allait avoir besoin de temps pour arracher d’elle cette pensée et l’examiner à la lumière, mais elle était en elle, qu’elle en ait eu ou pas conscience avant ce moment. Comme un poème aspirant à être écrit. Une vérité insistant pour être reconnue. »

«Elle imagina vomir cette chose hors d’elle, comme vomir un cygne – une créature au long cou entortillé nichant dans sa gorge à elle –, s’étrangler avec ses plumes et tous les calamus décharnés »

«Tatiana. Cela signifiait reine des fées en russe. »

«…avant de la voir ou de la sentir ou de l’entendre, elle l’aima – comme s’il existait un organe et une partie de son cerveau qui auraient été l’œil ou le nez ou l’oreille de l’amour »

«Nous n’avons pas Internet à la maison parce que mes parents ne veulent pas que j’y aie accès. » Quelle sorte de message ce comportement transmettait-il donc ? Que le monde extérieur était choquant ? Qu’il fallait protéger son enfant plutôt que lui fournir les outils pour se défendre ? »

«Elle avait désiré, elle avait eu besoin de le noter parce que c’était le début de quelque chose qu’elle devait comprendre, ou exprimer, ou déterrer, ou affronter, pourtant elle n’avait pas trouvé deux secondes à elle pour prendre un stylo et être seule afin d’écrire »

«…S’échapper de son corps. Que le corps était une manière de cage. Que le moi, l’âme, ne vivait pas en cage. Que ne pas avoir de cage était le but, atteint dans la mort »

«Tout était secret. Le pays tout entier était un secret, et la Sibérie en était, en son centre, le vaste et blanc secret »

«L’âme était la chose cachée à l’intérieur de la chose et qui en faisait ce qu’elle était. On ne pouvait être, disons, un vrai perroquet sans une âme de perroquet. »

«Un livre, par exemple, avait son âme dans le creux entre les deux pages du milieu. C’était typique des choses pliables. Comme les papillons qui avaient l’âme là où leurs deux ailes se rejoignaient. »

«M. Inconnu m’appelle tous les jours sur mon portable. M. Inconnu essaie de me contacter depuis que l’identification d’appel a été inventée. Parfois je reçois même des appels de Mme Numéro masqué »

«Elle ne savait se servir que de la moitié des fonctions de ce téléphone. C’était comme le cerveau, les spécialistes affirmaient qu’un être humain n’utilisait environ que dix pour cent de ce qui était disponible dans son crâne. Steve Jobs, à l’image de Dieu, lui avait offert tellement plus de fonctionnalités qu’elle ne serait jamais capable de maîtriser. »

«C’était comme de serrer contre soi un mannequin, sauf que Tatiana sentait l’huile d’arbre à thé et les agrumes et les champs emplis de fleurs mystérieuses – des fleurs qui avaient été cultivées dans des usines et trafiquées jusqu’à ce que leurs senteurs soient conformes à l’idée du parfum de la fleur parfaite développée par quelque inventeur. »

«Combien de débuts avait-elle griffonnés ces dix-huit dernières années, et combien de ces débuts n’avaient mené à rien d’autre que la frustration et une mauvaise humeur qui durait des jours ? Des centaines de débuts, ne menant à rien »

«À présent, une main posée sur la baie vitrée, elle regardait l’espace entre ses doigts chauds se remplir de brume contre la vitre froide. C’était comme ce paysage au dehors. Le bassin aux oiseaux en forme d’ange était une impression, pas une silhouette, et le reste n’était qu’effacement »

«C’était une enfant purement américaine. Elle s’attendait à ce que tout se passe bien, parce que tout s’était toujours bien passé. Comme il était merveilleux de côtoyer un être humain aussi serein ! »

«À présent, derrière la baie vitrée, la neige ressemblait davantage à un mur statique, à quelque chose qui montait du sol, qu’à quelque chose qui tombait du ciel. À présent, soit le vent ne soufflait plus – et les lourds flocons flottaient simplement, dans toute leur densité –, soit les flocons étaient si nombreux qu’ils se remplaçaient les uns les autres plus vite que l’œil ne pouvait le détecter »

«Une larme unique glissa sur la joue de Tatiana. La lumière vive du blizzard se répandant à travers la baie vitrée la transforma en argent, si bien qu’on aurait dit une goutte de mercure »

«La photo donnait la scène exactement pour ce qu’elle était – quelque chose de léger et de violent à la fois, un instant passant à toute allure, tout en étant complètement figé à jamais »

«Rilke n’aurait peut-être pas pensé ainsi («Si mes démons devaient me quitter, je crains que mes anges ne prennent à leur tour leur envol ») »

« Les flocons dont il était constitué ne possédaient plus l’individualité dont on faisait toujours toute une histoire. Ils s’étaient plutôt regroupés par solidarité. Ils se fichaient de revendiquer une distinction personnelle. Ils pouvaient tous être différents les uns des autres, mais ils se ressemblaient bien trop pour être différenciés. On n’aurait jamais pu les trier, ou leur attribuer de nom. Ensemble, ils formaient une porte, et ils s’étaient refermés »

«Personne ne naît sans héritage. Comment avait-elle pu croire, pendant toutes ces années, qu’il en était autrement ? »

«les gènes sont le destin. Que le passé réside en soi. Qu’à moins de le trancher ou de se le faire amputer par opération chirurgicale, il vous suit jusqu’au jour de votre mort. »

lire l’article de  l’entretien avec l’auteur sur Télérama :   http://www.telerama.fr/livre/laura-kasischke-une-ecriture-surnaturelle-crue-et-metaphorique,101228.php

2 Replies to “Kasischke, Laura « Esprit d’hiver » (2013)”

  1. Wahou j’ai adore cette lecture qui m’a provoque des frissons, et c’est pas de sitôt que je l’oublierai.. Et puis quelle fin.. Mais bon, ce livre est tellement angoissant que je ne le relirai pas deux fois ! Aha

    Merci pour votre chronique !

    1. merci d’avoir pris la peine de mettre votre avis. C’est un plaisir de lire des commentaires de personnes qui passent par mon blog 😉 Sous le sapin, j’espère voir arriver ses nouvelles « Si un inconnu vous aborde » qui viennent de sortir…

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