Benameur, Jeanne «Les Insurrections singulières» (2011)

Benameur, Jeanne «Les Insurrections singulières» (2011)

Auteur : Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle a étudié la philosophie et l’histoire de l’art.

Elle a écrit entre autres :  Laver les ombres (2008) – Les Insurrections singulières (2011) – Profanes, (2012) – Vivre c’est risquer (2013) –  Je vis sous l’œil du chien – suivi de L’Homme de longue peine, (2013), 48 p – Pas assez pour faire une femme (Actes Sud, coll. Babel, 2015) – Otages intimes (2015) 176 p. Prix du roman Version Fémina – L’Enfant qui (2017)  – Ceux qui partent (2019) – La patience des traces (2022)

Actes Sud – Janvier, 2011 – 208 pages – Prix littéraire de Valognes 2011 – prix Paroles d’encre2011 – prix littéraire des Rotary clubs de langue française 2012 – le prix du Roman d’entreprise –

Résumé : Au seuil de la quarantaine, ouvrier au trajet atypique, décalé à l’usine comme parmi les siens, Antoine flotte dans sa peau et son identité, à la recherche d’une place dans le monde. Entre vertiges d’une rupture amoureuse et limites du militantisme syndical face à la mondialisation, il lui faudra se risquer au plus profond de lui-même pour découvrir une force nouvelle, reprendre les commandes de sa vie. Parcours de lutte et de rébellion, plongée au coeur de l’héritage familial, aventure politique intime et chronique d’une rédemption amoureuse, Les Insurrections singulières est un roman des corps en mouvement, un voyage initiatique qui nous entraîne jusqu’au Brésil. Dans une prose sobre et attentive, au plus près de ses personnages, Jeanne Benameur signe une ode à l’élan de vivre, une invitation à chercher sa liberté dans la communauté des hommes, à prendre son destin à bras-le-corps. Parce que les révolutions sont d’abord intérieures. Et parce que “on n’a pas l’éternité devant nous. Juste la vie”.

Mon avis : Dans le contexte de la mondialisation, des délocalisations, la parole est donnée à un ouvrier de la sidérurgie en révolte. Au début il veut crier sa rage, tout brûler… et puis le récit va changer. En prime un document très intéressant sur l’histoire de la sidérurgie française et brésilienne. Jeanne Benameur, c’est une fois encore un moment de sensibilité et d’ouverture… C’est l’exploration de la vie intime, de la solitude, du sens de la vie, de l’ouverture vers l’autre, du rapport aux autres ; c’est l’exploration des nuances… Dans le plus profond on retrouve les valeurs universelles, les mêmes que l’on soit en France ou à l’autre bout du monde… Un livre sur l’ouverture au monde…

Le monde d’Antoine s’effondre… il se retrouve seul, après que sa petite amie l’ait quitté. Son usine va être délocalisée au Brésil… Retour à la case départ, dans sa petite chambre (trop grande pour lui), chez ses parents… Lui qui ne s’est jamais senti à sa place dans la société (fils d’ouvrier chez les intellos, intello chez les ouvriers) n’a qu’une seule échappatoire : la moto…, Il se pose des questions, il doute, il fuit… mais où va le mener sa fuite, sa rage, sa recherche de soi… Il faut regarder au loin pour dépasser son présent, le rendre vivant… On peut vivre dans le passé non accepté, dans les fantasmes du futur… mais il faut vivre dans un présent qui bouge…

La rencontre avec un vieux bouquiniste lui permettra de découvrir un autre moyen d’échapper à la réalité, lui donnera des ailes et lui fera larguer les amarres. De révolution syndicale on va passer à révolution personnelle… Il faut vivre, il faut que ce qui bout à l‘intérieur se structure, naisse, prenne forme. Il faut avancer, passer le point mort et prendre son envol…

Comme dans Profanes, les mots, le silence, le toucher, le langage du corps, la perception, la quête du vivant, pour aller de l’avant, c’est casser le temps mort pour le faire revivre, relancer (ou lancer) la machine…La vie est d’abord les sens : la parole arrive après, raison pour laquelle on peut se rejoindre sans comprendre les mots de l’autre. Le vivant, c’est aussi la part de rêve, son Père s’évadait avec ses maquettes de bateaux…

Extraits :  ( oui je sais il y en a beaucoup… mais impossible de faire le tri … c’est un peu pour moi.. lisez le livre et revenez ensuite lire les extraits…)

Peur, si je restais dans cette cuisine, dans cette maison, de devenir comme la trace des doigts de mon père. Juste une empreinte. Qui disparaîtrait aussi.

Les nuages étaient lourds, épais. J’avais la sensation que la chaleur les collait contre ma peau. J’étais empaqueté de nuages.

Je me sentais comme un lieu vide. Désaffecté.

“Depuis le temps que j’en rêvais”, voilà ce qu’elle a dit. C’est drôle comme on connaît peu les rêves de ses parents.

On dit qu’“on n’est pas de bois”. Moi, quand je suis en colère, je suis d’un bois dur, terrible, inflammable, si inflammable.

Il y a des questions qu’on ne pose jamais à ses parents. On a peur de toucher là où on les sent fragiles.

Les mots et les pierres ensemble c’est ma réserve secrète. Je marche dans les mots inconnus comme dans des rues étrangères et j’aime ça.

Pour moi, le savoir, c’est juste pour vivre.

Les mots, c’est pour habiter quelque part dans ma tête.

Autant elle peut être glaciale, autant elle peut être ardente, et c’est à ce feu-là que je me suis brûlé.

Elle se faisait du cinéma. Et moi je suis entré dans son film.

Sa beauté à elle, c’est comme ma réserve secrète avec les mots. Quelque chose qui ne se voit pas, qui ne sert à rien dans la vie de tous les jours, mais qui fait vivre.

Il n’y a pas que les monnaies qui se déprécient, les hommes aussi. Sans valeur parce qu’on ne leur demande plus rien.

C’est fou une histoire qui s’accroche aux jours et aux nuits comme ça.

On peut plus leur dire de faire comme nous, à nos gosses. On n’est plus des exemples pour eux, ah non ! Alors on est quoi ?

Sa cuisine, c’était comme un tableau qu’elle aurait peint, en l’inventant, touche par touche.

Je ne sais pas ce que c’est, une route à suivre. Mais je suis sûr que la route, il n’y a que les pieds de celui qui marche qui la connaissent.

Au fond de moi, il y a un amas confus, énorme, étouffant. Et ma vie tout en dessous. Il faut que je la sorte de là-dessous si je veux sauver quelque chose.

De ces livres à moi quelque chose se communiquait. Un pouvoir. Etrange.

Du vent, oui. Du vent. Du mauvais vent. Celui qui te retient au port toute ta putain de vie et qui se lève le jour où t’es trop vieux pour monter la voile.

Les rêves c’est complexe. Ça vous envoie là où vous ne devriez jamais mettre les pieds.

C’est ça, le début d’un voyage, ta porte que tu fermes derrière toi et tu laisses tout.

Je ne sais pas pourquoi mais je sentais que ça devait marcher ensemble, ma lecture et la marée montante.

Un homme qui part de sa volonté propre.

Moi qui m’étais retrouvé dans une usine, à laminer l’acier.
A être laminé. Comme les autres.

le peintre, Alexandre Hollan, ne l’appelle pas “Nature morte” il l’appelle “Vie silencieuse” et il a bien raison n’est-ce-pas ?

J’apprenais à le connaître. A travers sa maison.

L’impression que rien n’était fini, que quelque chose pouvait s’allumer et brûler haut et fort. En moi. C’était dans les livres, dans les pages. Ça m’attendait.

La peur du lendemain elle existe pour tout le monde. Qu’ils sentent ce que c’est, l’incertitude qui empêche de respirer à fond, le nez contre le temps, si près qu’on ne sait plus si demain ce n’est pas déjà aujourd’hui !

Il n’y a que lui qui me donne le sentiment qu’on peut être accompagné et libre

Un vieux chat qui sent tout du bout de ses moustaches.

les rides se marquent toujours aux mêmes endroits partout, que les bouches s’étirent pour sourire de la même façon partout. Les tristesses, les joies, l’indifférence ou la colère, c’est pareil partout. Partout.

Entre le portugais et le brésilien c’était la même différence qu’entre marcher et danser. Les mêmes jambes. Un pas différent. Je me laissais prendre par les sonorités qui s’alanguissaient des gorges jusqu’aux lèvres.

Je sens en moi la force que donnent les rêves retenus de tous les autres, ceux qui ne partent jamais.

Faire pousser. Faire. Oui, l’affairement. Parce que si on sait quelle fleur sortira de la graine, ce n’est plus pareil, le rêve. Reste le Faire qui occupe les jours de rien, le plaisir d’offrir le bouquet à sa femme et parfois la merveille d’une rose à la couleur inattendue. C’est tout.

Le tiers-monde, le quart-monde, et bientôt quoi… plus de monde du tout… on ne peut pas continuer à diviser comme ça…

C’est bien ça, la force d’un être humain. Etre capable de savoir le rien, le connaître jusque dans sa chair et traverser, continuer à avoir des rêves.

La mort ne fait jamais de bruit. C’est la vie qui en fait. La vie, ça bouge, ça met en risque. Le désir, c’est la vie. Mais tu vois tous ces jeunes laminés à vingt-cinq ans, ils ne font pas de bruit, ils cherchent à croûter, c’est tout. Ils sont déjà morts.

Dans les livres, il y a le décalage. La place pour le désir.

J’aime que ce qui est à moi reste à moi. Toute seule.

Mais de toute façon jamais JAMAIS on ne fait partie de la vie de quelqu’un. Et encore heureux ! Ce serait la perte de notre solitude, c’est sûr, mais encore plus sûrement la perte de ce qui nous appartient vraiment, notre liberté.

On a juste la vie mais on peut la nouer à celle d’avant, à celle d’après, alors elle n’a plus de limites.

 

Infos : Alexandre Hollan, le peintre des arbres et des « vies silencieuses », Né à Budapest en 1933, Alexandre Hollan quitte son pays natal lors du soulèvement de 1956 et s’installe définitivement à Paris.

Infos : Jean Antoine Félix DISSANDES de MONLEVADE (1791-1872) : http://www.annales.org/archives/x/monlevade.html

 

One Reply to “Benameur, Jeanne «Les Insurrections singulières» (2011)”

  1. Les insurrections singulières…Je suis tombée sur ce livre totalement par hasard … (maintenant le hasard fait bien les choses ou bien il n’y a jamais vraiment de hasard… tel est la question) – Je l’ai dévoré… il était là à point nommé…

    (…) Jeanne Benameur signe une ode à l’élan de vivre, une invitation à chercher sa liberté dans la communauté des hommes, à prendre son destin à bras-le-corps. Parce que les révolutions sont d’abord intérieures. Et parce que « on n’a pas l’éternité devant nous. Juste la vie. »

    Extraits »:
    « Il laissait en suspens ses pensées, comme si rien, jamais n’était définitif. Et ça me convenait aussi. J’avais la sensation de penser vraiment, pas juste de chercher la bonne étiquette à coller dessus pour s’en débarrasser, de la pensée. Je me sentais à l’aise.

     » – Tu n’es es plus là, Antoine. Bourgeois pas bourgeois… c est pas lé que ça se passe… les étiquettes élimées, tu sais, quand on touche à l’essentiel, ça part au lavage… Tu te sens Antoine. C’est tout. TU te sens. Et point. Pas besoin d’adjectif derrière. Tu respires. Tu oses être juste là, présent. Tu crois pas que c’est important ça?
    -Et les autres?
    -Les autres, tant que toi tu n’est pas vraiment dans ta vie, les autres, eh bien tu crois que tu fais des choses pour eux, mais c’est triplette, mon gars… tu te cours après à travers eux et tu te rattrapes jamais… alors crois-moi, s’arrêter, traverser un temps mort, ça vaut le coup…  »
    « On est bien. Entre nous et le monde, ça va. On est vivant, et on partage avec un autre être vivant cette chose toute simple: respirer le même air, sentir le monde pas la peau. Sans paroles. »

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