Benameur, Jeanne « Ceux qui partent» (2019)

Benameur, Jeanne « Ceux qui partent» (2019)

Auteur : Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle a étudié la philosophie et l’histoire de l’art.

Elle a écrit entre autres :  Laver les ombres (2008) – Les Insurrections singulières (2011) – Profanes, (2012) – Vivre c’est risquer (2013) –  Je vis sous l’œil du chien – suivi de L’Homme de longue peine, (2013), 48 p – Pas assez pour faire une femme (Actes Sud, coll. Babel, 2015) – Otages intimes (2015) 176 p. Prix du roman Version Fémina – L’Enfant qui (2017)  – Ceux qui partent (2019) – La patience des traces (2022)

Actes Sud – 21.08.2019   336  pages / Babel poche – 18.08.2021 – 326 pages

Résumé

Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde. Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines.
Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière. Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi.
Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais. Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXème siècle qui débute. L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. A chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays.
Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle ?

la parole de l’autrice ( copié sur la page Actes Sud )

“ Quand j’écris un roman, j’explore une ques­tion qui m’occupe tout entière. Pour Ceux qui partent, c’est ce que provoque l’exil, qu’il soit choisi ou pas. Ma famille, des deux côtés, vient d’ailleurs. Les racines françaises sont fraîches, elles datent de 1900. J’ai vécu moi-même l’exil lorsque j’avais cinq ans, quittant l’Algérie pour La Rochelle.
Après la mort de ma mère, fille d’Italiens émigrés, et ma visite d’Ellis Island, j’ai ressenti la nécessité impérieuse de reconsidérer ce moment si intense de la bascule dans le Nouveau Monde. Langue et corps affrontés au neuf. J’étais enfin prête pour ce travail.
Je suis partie en quête de la révolution dans les corps, dans les cœurs et dans les têtes de chacun des personnages car c’est bien dans cet ordre que les choses se font. La tête vient en dernier. On ne peut réfléchir sa condition nou­velle d’étranger qu’après. Le roman permet cela. Avec les mots, j’ai gagné la possibilité de donner corps au silence.
Sexes, âges, origines différentes. Aller avec chacun jusqu’au plus profond de soi. Cet intime de soi qu’il faut réussir à atteindre pour effectuer le passage vers l’ailleurs, vers le monde. Chaque vie alors comme une aventure à tenter, pré­cieuse, imparfaite, unique. Chaque vie comme un poème.
J’ai choisi New York en 1910 car ce n’est pas encore la Première Guerre mondiale mais c’est le moment où l’Amérique commence à refermer les bras. Les émigrants ne sont plus aussi bien­venus que dix ans plus tôt. L’inquiétude est là. Et puis c’est une ville qui inaugure. Métro, gratte-ciels… Une ville où les femmes seraient plus libres que dans bien des pays d’Europe. Cette liberté, chacun dans le roman la cherche. Moi aussi, en écrivant.
Dans ce monde d’aujourd’hui qui peine à accueillir, notre seule vaillance est d’accepter de ne pas rester intacts. Les uns par les autres se transforment, découvrent en eux des espaces inexplorés, des forces et des fragilités insoup­çonnées. C’est le temps des épreuves fertiles, des joies fulgurantes, des pertes consenties.
C’est un roman et c’est ma façon de vivre.”  J. B.

Mon avis : Elle met le merveilleux dans le lit de la détresse. Elle fait se rencontrer les âmes, elle unit les langues qui ne se comprennent pas en une même émotion. Elle fait d’Ellis Island un lieu de cohésion et non une frontière. C’est un livre magnifique sur l’amitié, l’amour, la tolérance, l’espoir, à un moment charnière de la vie, le passage de la vie d’avant à la vie d’après.
Elle mêle les gens et les arts et de cela naît ou renaît l’espoir.
Les arts sont multiples : il y a la photographie, la couture, le théâtre, la peinture, la musique (le violon) , il y a aussi l’écriture, celle d’Esther qui tient un carnet de voyage, le journal de son avenir,  le tout soutenu par une œuvre magistrale : l’Enéide…
Et tout vibre au rythme des langues qui se mélangent, des mots, des chats, des notes de musique et des couleurs qui se mélangent, allant du gris au rouge flamboyant, en passant par le jaune, le vert, le violet…
A l’arrivée du bateau aux frontières d’entre deux vies, de l’entrée en Amérique, il y a une attente… il y a des rencontres, il y a une nuit passée dans le bâtiment des douanes d’Ellis Island… et les premiers pas vers la nouvelle vie.
Encore un coup de cœur pour l’écriture et l’humanité de cette autrice.

Extraits :

Dans quelques minutes ils vont rejoindre la foule des émigrants mais là, là, en cet instant précis, ils sont encore ceux qu’ils étaient avant.

Il sait que la parole est contenue face aux étrangers, que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde.

L’ancienne vie avec ses douceurs, ses lenteurs et sa bonne sécurité connues est encore là, dans sa poitrine. La nouvelle, confuse, ignorée, toute confiée au rêve encore, cherche à prendre place.

L’histoire ne fait que répéter les mêmes mouvements. Toujours. Les hommes cherchent leur vie ailleurs quand leur territoire ne peut plus rien pour eux, c’est comme ça.

Imaginer. Laisser venir à l’intérieur de soi, portées par quelque chose qu’on ignorait encore mais que révèle la peinture, les émotions profondes qui nous habitent. Comme si ce pouvoir à éveiller en soi une vie retenue, inconnue, naissait de la fragilité même de l’étrange assemblage de traits et de couleurs.

Le violon, ici, c’est la vie soudain qui essaie de se frayer un chemin.
Le violon dit qu’émigrer c’est espérer encore.
Avec vaillance.
Avec la force de ceux qui n’ont plus rien que leur désir.
Le violon dit que le désir est tout. Tout. Et qu’avec le désir on peut vivre. Il chasse le marasme de l’attente et de la peur de tout ce qui les guette, dans quelques heures, dans quelques jours. Il dit que chacun a dans le cœur le souvenir de jours heureux, de ceux qu’on veut revivre de toute son âme quelque part : Ailleurs. Et qu’importe que la terre soit aride et le regard des gens encore soupçonneux.
On émigre : on espère.

Attendre c’est mourir salement. Ça tue l’espérance.

Mais pourtant. La puissance des morts sur les vivants la glace.

Et qu’importe qu’une histoire reste inconnue à jamais, il en aura saisi quelque chose par la photographie. Il aura capté un minuscule fragment de ce qu’est une vie humaine. Et de cliché en cliché, son œil et son imaginaire se font de plus en plus aigus. Oui son ambition est que la photographie joue pleinement son rôle d’image, qu’elle déclenche aussi chez ceux qui la contemplent l’imaginaire, comme elle le fait pour lui.

Eux, gens de la route, ils n’acceptent jamais qu’on les prenne dans la boîte. Leur visage, leur corps, ne doivent pas être saisis et figés pour toujours. Ça, c’est la mort.

C’est quoi une frontière ?
La seule frontière, fragile, palpitante, c’est notre propre peau.
La seule frontière c’est ce qui sépare le dedans du dehors.
Et quelle folie d’en avoir inventé tant d’autres !

Qui sommes-nous désormais ? Des émigrants. Des étrangers. Ne pourrions-nous pas être simplement des nouveaux-venus comme on dit de celui qui vient au monde qu’il est un nouveau-né ?

Comment trouver le sommeil ? notre nuit sera trouée d’abîmes.

La misère c’est quand votre vie vous manque.

Il entend les plaintes dans les langues différentes. On ne connaît pas les mots mais les larmes sont les larmes. Cette langue-là est commune.

La langue des ancêtres, ses modulations, son rythme, nous habitent encore. Une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire tant qu’un être la parle. Nous le savons, nous qui ne possédons plus rien, ou si peu de chose. Tant que nous parlons notre langue, notre pays, même loin, même dévasté, est habité.

Est-ce que la nuit est une langue ? La seule langue que les corps ont tous en commun. Celle que personne n’a besoin d’apprendre. C’est le jour seulement que les langues des pays reprennent leur place et nous séparent.

Elle s’est recouverte de son plus beau châle, celui qui a les couleurs passées des voyages et qui la protège dans les pays nouveaux. Elle aime les couleurs sourdes des jours anciens.

Dans le silence de l’écriture elle entend les mots à l’intérieur d’elle. C’est sa langue. C’est un rempart fragile mais sûr. Personne jamais ne pourra lui enlever sa langue, où qu’elle soit. Elle écrit et c’est un trésor.

On dit “noir et blanc” pour les photographies mais Andrew connaît toutes les nuances du gris.

L’encre de son stylo a une couleur brune, qui éclaircira avec le temps. Ses carnets c’est ce qu’elle a de plus précieux avec les aiguilles, les fils de toutes les couleurs et le pendentif de grenat. Elle saura relier les couleurs des fils à celles des vies.

Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout.

Il y a tant de rêves dans les pas des émigrants qu’ils éveilleront les rêves dormants à l’intérieur des maisons. Cela effraiera peut-être des cœurs endormis. Des portes resteront closes. Mais ceux qui espéraient confusément, ceux qui sentaient que la vie ne doit pas s’endormir trop longtemps, regarderont à la fenêtre. Ils entrouvriront leurs portes et leur cœur battra plus fort.

2 Replies to “Benameur, Jeanne « Ceux qui partent» (2019)”

  1. “Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins“.
    Cette 1ère phrase de la 4e cover donne le ton sur le sujet…
    Les personnages sont attachants dans ce roman dont le thème est l’exil et tout ce qu’il entraîne.
    Donato, Emilia, Esther, Andrew, Ruth… tous sont liés à cette épreuve de la vie.
    Mais j’ai eu plus difficile à rentrer dans le récit, malgré la beauté de l’écriture…
    Ce n’est donc pas le roman de Jeanne Benameur que je préfère…

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