Benameur, Jeanne «L’enfant qui» (2017)

Benameur, Jeanne «L’enfant qui» (2017)

Benameur, Jeanne « L’enfant qui » (2017)

 

Auteur : Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle a étudié la philosophie et l’histoire de l’art.

Elle a écrit entre autres :  Laver les ombres (2008) – Les Insurrections singulières (2011) – Profanes, (2012) – Vivre c’est risquer (2013) –  Je vis sous l’œil du chien – suivi de L’Homme de longue peine, (2013), 48 p – Pas assez pour faire une femme (Actes Sud, coll. Babel, 2015) – Otages intimes (2015) 176 p. Prix du roman Version Fémina – L’Enfant qui (2017)

Actes Sud – Mai 2017 – 128 pages

 

Résumé : Trois trajectoires, trois personnages mis en mouvement par la disparition d’une femme, à la fois énigme et clé.

L’enfant marche dans la forêt, adossé à l’absence de sa mère. Il apprend peu à peu à porter son héritage de mystère et de liberté. Avec un chien pour guide, il découvre des lieux inconnus. À chaque lieu, une expérience nouvelle. Jusqu’à la maison de l’à-pic.

Le père, menuisier du village, délaisse le chemin familier du Café à la maison vide. En quête d’une autre forme d’affranchissement, il cherche à délivrer son corps des rets du désir et de la mémoire.

Et puis il y a la grand-mère, qui fait la tournée des fermes voisines, dont le parcours encercle et embrasse le passé comme les possibles.

Porté par la puissance de l’imaginaire, L’Enfant qui raconte l’invention de soi, et se déploie, sensuel et concret, en osmose avec le paysage et les élans des corps, pour mieux tutoyer l’envol.

 

Mon avis : 5ème incursion dans le monde magique de Jeanne Benameur. « L’enfant qui » est une merveille de sensibilité. Est-ce un roman ? une fable ? un poème ? un peu des trois…  Ce livre intimiste est à nouveau une révélation, un coup de cœur. Suivez l’enfant dans la brume du rêve, enfoncez vous avec lui vers… l’avenir… N’ayez pas peur de la rivière, suivez-la, elle vous amènera vers le rivage.

Le roman tourne autour d’une absente… Une mère disparue qui est le point commun entre un enfant, son père et sa grand-mère. Dans un univers où le mauvais œil est craint et les sorcières
Comment se construire en l’absence de sa mère … surtout quand on est un enfant.
Le langage du corps est primordial, tant dans le contact avec la mère qu’avec la nature, la vie, les objets ( le père nous parle de l’importance des mains qui agissent) .. et même si les mots manquent, le langage universel, passe par les sensations.. peu importe la langue que l’on utilise pour communiquer..
La nature est aussi un personnage du roman, les arbres, la forêt, l’eau, la rivière, la mer…
Le livre m’a aussi fait penser à l’Enfer de Dante. L’enfant se réfugie dans la nature, la forêt … Evocation également de la colline à gravir (l’à pic) pour voir plus loin…  il a pour guide un chien qui apparait à lui seul .. et pour destinée de se fondre avec celle qui l’a mis au monde, la trouver au plus profond de lui, dasn sa peau, dans ses transmissions, dans son souffle, trouver la mère qui vit en chacun de nous et nous parle, avec des mots ou pas, peut importe la manière tant qu’elle est là et survit en et par nous…
Contrairement à l’œuvre de Dante, le texte de Jeanne Benameur est lumineux. Il porte vers l’espoir… au final les trois personnages vivants s’acheminent vers la liberté, vers l’ouverture au monde. Après avoir plongé à l’intérieur de leur âme, ils ouvrent les yeux vers le chemin de la vie, celui qui permet de quitter la pire prison qui soit, l’enfermement en soi-même.

 Extraits 

 Tu es seul comme peut l’être quelqu’un dans un tableau.

Tu vis juste avec les moments obscurs, les moments clairs. Le temps dans ta tête trouve sa place comme il peut, comme l’espace se faufile entre les arbres de la forêt.

Les paroles qu’elle n’a pas pu te dire volettent autour d’elle, s’éparpillent, ne trouvent nulle part où se poser, s’égarent.

C’est peut-être ça, la destinée, une femme qui ne sourit pas, silencieuse au milieu de tout ce bruit. Une île.

Mais la force dans tes jambes, c’est celle de tout ce qu’il y a sous la terre, celle qui irrigue les racines des arbres qui demeurent.

Un arbre comme une porte, qui ouvre et protège à la fois. Tu l’enserres de tes bras.

On ne sait jamais comment alléger la tristesse des mères qui disparaissent. La tristesse, elle, ne disparaît pas.

Tu n’as plus d’elle que les mots. Rien que les mots. Mais ils sont là. Et personne, personne ne peut les effacer. Ta mémoire est à toi. À toi tout seul.

Mais on ne peut pas habiter quelqu’un. Une fois qu’on est au monde, il faut habiter le monde.

Mais tu sais bien que le jour ne t’attend pas. Le jour n’attend personne.
Il faut pourtant se lever.

Le jour est encore dans l’ombre laiteuse de la nuit quand tu ouvres la porte. Dehors, on dirait que la clarté s’effiloche alors qu’elle se forme. Le début et la fin se ressemblent.

Tu revois cet étrange bracelet. Il était attaché au poignet de ta mère. C’était un cercle presque parfait. Tu te rappelles les os fragiles de ta mère sous tes doigts et comme tu aimais les sentir sous les perles. Chaque perle, un petit renflement, une larme dure. Le chagrin de ta mère tout autour de son poignet, dur comme les cailloux du chemin.

C’est la langue des rêves assourdis et des mythes des hommes. Certains l’ignorent toute leur vie. D’autres la laissent revenir parfois, dans l’amour ou le silence, revenue du secret de la mémoire.

Tu comprends que tu es seul. Par tout ton être. Et c’est autre chose que de l’entendre dans les paroles des autres. Tu comprends que plus jamais ta mère ne sera là, son corps rassurant entre toi et le monde. Tu dis Plus jamais à voix haute. La terre t’entend. Les pierres t’entendent. Elle, non.

Ces mains-là chaque soir étaient riches de tout ce qu’elles avaient senti. Tout un monde vivant au creux de leurs paumes.

On apprend quoi dans une vie ? Qui vous apprend ce que c’est que vivre ? Et disparaître.

Tu dis des mots dans une langue que tu ne connais pas. La langue sauvage de ta mère dans ta bouche. Tu égrènes des sons dans la forêt. Les forêts sont faites pour ça. Les forêts portent sur leurs branches les mots de ceux qui ont erré et les plaintes qu’aucun être humain ne peut entendre. Les forêts oublient les mots et la neige les recouvre quand elle enrobe chaque branche. Cela fait les feuilles neuves des printemps. Les mots oubliés ont perdu leur sens. Ceux qui les ont dits sont morts ou égarés. Parfois ils restent toute leur vie dans les forêts et plus personne ne sait ce qu’ils sont devenus.

Surtout les bleus, éteints, délavés. Elle entre dans la couleur et se laisse porter.

Chacun de tes jours sera adossé à l’absence. Tu apprends qu’aucune porte ne pourra ouvrir ni fermer cela.

C’est par les larmes que tu vois.
D’abord la brume. Le ciel n’a plus aucune couleur connue. C’est un ciel qui ne connaît ni lumière ni nuit. Il faudrait le toucher pour sentir la couleur nouvelle mais on ne peut pas toucher le ciel. Tu acceptes l’inconnu de ce ciel-là.

Nous hésitons devant l’inconnu à l’intérieur de nous-mêmes.

Les liens les plus forts ne sont pas toujours avec les vivants. La peur est une bonne noueuse de liens. Et les morts font le reste.

Pour que se retrouve comme dans un songe la langue tue, la langue d’avant toutes les langues, celle qui n’a ni nom ni pays et qui appartient à tous.

 

 

 

3 Replies to “Benameur, Jeanne «L’enfant qui» (2017)”

  1. Cette auteure est une révélation pour moi. Plus qu’un coup de cœur. La fin du livre a fait l’écho d’un apaisement. L’assouvissement par les mots de ce que je recherche dans la lecture. J’avais écrit quelques mots sur un post-it afin de les laisser se reposer, pour qu’ils perdent un peu de leur passion pour entrer dans un ressenti plus modéré. Des mots qui se sont perdus dans l’errance de mes post-its…
    Il reste néanmoins une impression, une sensation très forte, celle du langage du corps. Voilà ce qui me revient avec force. Jeanne Benameur pour moi, c’est le langage au plus proche de la terre, de la création, de la vie et de son cheminement. Une langage universel, une écriture qui apaise, vous tourne vers la lumière qui éclaire avec grâce le tréfonds de notre nous. Comme un chant épuré, poétique, je me souviens d’une histoire narrée comme un conte à travers 3 destins : la grand-mère, le père, l’enfant.
    Chacun d’entre eux dit Adieu à la femme disparue à leur manière. L’histoire de l’enfant passe au premier plan avec le tutoiement de l’auteure, une voix d’outre-tombe (peut-être celle de la mère disparue ?!?) qui est la voix protectrice, la voix du réconfort qui fait renaître l’enfant aux sensations de la vie, à travers la nature, la terre. Comme une renaissance, c’est la voix qui tend vers l’avenir et l’espoir…

  2. Quelques citations : (3 citations en commun !!!…)

    – Est-ce que les lignes tracées sur la paume des mères dessinent la seule maison que nous puissions habiter ? Elle t’abandonnait ses mains.

    – Tu dis des mots dans une langue que tu ne connais pas. La langue sauvage de ta mère dans ta bouche. Tu égrènes des sons dans la forêt. Les forêts sont faites pour ça. Les forêts portent sur leurs branches les mots de ceux qui ont erré et les plaintes qu’aucun être humain ne peut entendre. Les forêts oublient les mots et la neige les recouvre quand elle enrobe chaque branche. Cela fait les feuilles neuves des printemps. Les mots oubliés ont perdu leur sens. Ceux qui les ont dits sont morts ou égarés. Parfois ils restent toute leur vie dans les forêts et plus personne ne sait ce qu’ils sont devenus.
    (citation en commun)

    – Tu répètes les mots jusqu’à ce qu’ils perdent leur sens, jusqu’à ce qu’ils deviennent juste une cadence qui accompagne ton pas.

    – Les forêts oublient les mots et la neige les recouvre quand elle enrobe chaque branche. Cela fait les feuilles neuves des printemps. Les mots oubliés ont perdu leur sens. Ceux qui les ont dits sont morts ou égarés. Parfois ils restent toute leur vie dans les forêts et plus personne ne sait ce qu’ils sont devenus.
    (citation en commun)

    – Mais on ne peut pas habiter quelqu’un. Une fois qu’on est au monde, il faut habiter le monde.
    (citation en commun)

    – Les mots des langues ignorées restent à l’abri des bouches. Personne ne les entend. Ces mots-là sont seuls à détenir quelque chose qui fait vivre. Encore. Et aller dans le jour. Parce qu’il faut bien que toute nuit cesse.

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