Rushdie, Salman «Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits» (09.2016)

 

Auteur : Issue d’une famille aisée, Salman Fredich Rushdie quitte son pays à l’âge de treize ans pour vivre au Royaume-Uni. Il y étudie à la Rugby School puis à King’s College, Cambridge. Il travaille un temps comme publicitaire chez Ogilvy & Mather. Sa langue maternelle est l’ourdou, mais la majeure partie de son œuvre est écrite en anglais. En 1988, la publication des Versets sataniques soulève une vague d’indignation dans le monde musulman. En novembre 1993, à la suite d’une vague d’assassinats d’écrivains en Algérie, il fait partie des fondateurs du Parlement international des écrivains (International Parliament of Writers), une organisation consacrée à la protection de la liberté d’expression des écrivains dans le monde. L’organisation est dissoute en 2003 et remplacée par l’International Cities of Refuge (ICORN).

Ses écrits : Grimus, 1975, science-fiction ; Les Enfants de minuit (1981) – Prix Booker – La Honte (1983) – Les Versets sataniques (1988) – Le Dernier Soupir du Maure (1995) – Haroun et la mer des Histoires (1991) – La Terre sous ses pieds (1999) – Furie (2001) – Shalimar le Clown (2005) – L’Enchanteresse de Florence, (2008) – Autobiographie : Joseph Anton (2012), Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, (2016 – (en) The Golden House, Random House, 2017 ( liste non exaustive)

Résumé : Quand il advient – tous les quelques siècles – que se brisent les sceaux cosmiques, le monde des jinns et celui des hommes entrent momentanément en contact. Sous apparence humaine, les jinns excursionnent alors sur notre planète, fascinés par nos désirables extravagances et lassés de leurs sempiternels accouplements sans plaisir.

Venue une première fois sur terre au xiie siècle, Dunia, princesse jinnia de la Foudre, s’est éprise d’Ibn Rushd (alias Averroès), auquel elle a donné une innombrable descendance dotée de l’ADN des jinns. Lors de son second voyage, neuf siècles plus tard, non seulement son bien-aimé n’est plus que poussière mais les jinns obscurs, prosélytes du lointain radicalisme religieux de Ghazali, ont décidé d’asservir la terre une fois pour toutes. Pour assurer la victoire de la lumière sur l’ombre dans la guerre épique qu’elle va mener contre les visées coercitives de ses cruels semblables, Dunia s’adjoint le concours de quatre de ses rejetons et réactive leurs inconscients pouvoirs magiques, afin que, pendant mille et une nuits (soit : deux ans, huit mois et vingt-huit nuits), ils l’aident à faire pièce aux menées d’un ennemi répandant les fléaux du fanatisme, de la corruption, du terrorisme et du dérèglement climatique…

Inspiré par une tradition narrative deux fois millénaire qu’il conjugue avec la modernité esthétique la plus inventive, Salman Rushdie donne ici une fiction aussi époustouflante d’imagination que saisissante de pertinence et d’actualité.

Actes Sud – septembre 2016 – 320 pages

Mon avis : Salman Rushdie est un auteur que j’aime beaucoup. J’aime les contes, j’aime les fables et sa façon de nous amener à comprendre le monde via les fables m’enchante. Je dois reconnaitre que j’ai calé dans la lecture de « Les Versets sataniques » (j’ai abandonné après cent pages…) .. Un énorme coup de cœur pour la fresque brillante «Le Dernier Soupir du Maure » ; j’ai adoré le livre qu’il a écrit pour son fils « Haroun et la mer des Histoires » ; tombée aussi sous le charme de « L’Enchanteresse de Florence ». Le pavé « La Terre sous ses pieds » et son « Autobiographie : Joseph Anton » sont dans ma PAL… Mais place au monde des djinns…

Commentaire fondé sur l’écoute d’une interview de l’auteur…

A savoir : Rushdie doit son nom à Averroès (Ibn Rushd)

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits … soit 1001 nuits … Ce Roman et le témoin de notre époque, le retour de la religion à outrance racontée avec beaucoup d’humour par le biais du conte. Un conte pour adultes (contrairement à « Haroun et la mer des Histoires »). Les mauvais djinns vont envahir la planète, la princesse Djinn affronte les créatures du mal qui détruisent sans raison, juste pour détruire. C’est la célébration de la diversité, de la fantaisie, de la liberté, du mélange multicultures. C’est un roman violent engendré par une guerre idéologique entre deux philosophes du XIIème qui vont s’affronter. Averroès versus al-Ghazali. Mots et idées gouvernent la marche du monde ; le terrorisme est étroitement lié au manque de liberté sociale. Parabole du bien et du mal. Et ce qui va sauver la planète c’et en grande partie que le mal est limité intellectuellement.

Un des personnages du livre : le destin … le bon moment avec la bonne personne. Et avec une petite intervention des bons Djinns…la magie peut opérer. Entrons ans la danse avec les humains, la Princesse, les déesses, les djinns… Laissons nous prendre par la main et lévitons…

Extraits :

Il employait des mots que bon nombre de ses contemporains trouvaient choquants parmi lesquels “raison”, “logique” et “science” qui étaient les trois piliers de ses idées occultes les plus cachées, précisément celles qui avaient fait brûler ses livres.

Elle laissa l’histoire l’abandonner sans tenter de s’y raccrocher, comme les enfants laissent passer un grand défilé en le gardant dans leur mémoire, le transformant en souvenir inoubliable, se l’appropriant

son adversaire et lui poursuivirent leur dispute au-delà de la tombe, car les polémiques des grands penseurs ne connaissent point de terme, l’idée même de la discussion étant un instrument destiné à ouvrir l’esprit, le plus efficace des instruments, né de l’amour de la connaissance, autrement dit : de la philosophie.

La corde qui amarrait nos ancêtres à la réalité lâcha et en entendant les éléments hurler à leurs oreilles il leur fut aisé d’imaginer que les failles du monde s’étaient rouvertes, que les sceaux avaient été brisés et que le ciel regorgeait de sorcières ricanantes et de cavaliers sataniques chevauchant les nuages en furie.

Ryonosuke Shimura qui lui apprit que le jardin était l’expression visible de la vérité intérieure, l’endroit véritable où les rêves de notre enfance se heurtent violemment aux archétypes de notre culture et créent de la beauté. La terre peut bien appartenir au propriétaire terrien mais le jardin appartient au jardinier. Tel était le pouvoir de l’art des jardins.

Les années passèrent. Ils n’eurent pas d’enfant. Ella était stérile. Et c’est peut-être pour cela qu’elle aimait l’idée qu’il fût jardinier. Il y avait au moins des graines qu’il pouvait semer et voir se transformer en fleurs.

Dans ses rêveries il se plaçait souvent parmi les plantes sans racines, les épiphytes et les bryophytes, qui doivent s’appuyer sur les autres, incapables qu’elles sont de vivre par elles-mêmes.

“Si le meilleur des mondes possible est celui dans lequel on peut dérober les idées d’un autre penseur, écrivit-elle, alors peut-être vaut-il mieux accepter le conseil de Candide et se retirer pour cultiver son jardin.”

son attitude rabat-joie était liée à l’absence d’une petite amie, qu’elle était tout à la fois un effet de ladite absence et en partie la cause.

Quand Alice tomba dans le terrier, ce fut par accident mais quand elle franchit le miroir, ce fut un acte qu’elle avait librement décidé d’accomplir et de loin bien plus courageux.

Dans ce temps inexistant, il eut le temps de comprendre qu’il venait de s’embarquer dans le système de transports de ce monde qui se cache derrière le voile de la réalité, ce métro sous-cutané qui circule juste sous la peau du monde qu’il connaissait et dans lequel on peut trouver des êtres comme le jinn obscur et il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait rencontrer encore, êtres ou objets se déplaçant à une vitesse supraluminique, c’est-à-dire plus rapide que la lumière, dans cette espèce de pays hors lois pour lequel le terme de pays ne semblait pas très approprié. Il eut le temps de formuler l’hypothèse que pour on ne sait quelle raison irrationnelle ce réseau de déplacement souterrain du Monde Magique avait été longtemps coupé de la terre ferme mais qu’il venait de faire irruption dans la dimension de la réalité pour provoquer autant de miracles que de désastres chez les humains.

l’existence est purement une affaire d’être, pas de devenir.

La manière humaine était lefaire, la réalité humaine était l’altération, les êtres humains ne cessaient de grandir ou de se ratatiner, de faire des efforts et d’échouer, de désirer ardemment et de jalouser, d’acquérir et de perdre, d’aimer et de haïr – d’être, somme toute, intéressants, et lorsque les jinns eurent la possibilité d’emprunter les failles entre les mondes et de se mêler aux activités humaines, quand ils purent embrouiller ou démêler la toile humaine, accélérer ou freiner les métamorphoses sans fin de la vie humaine, des relations et des sociétés, ils se sentirent paradoxalement plus eux-mêmes qu’ils ne l’avaient jamais été dans le Monde Magique.

Comme si une histoire s’accouplait avec son lecteur pour produire un nouveau lecteur.

C’était la résilience qui chez les humains représentait leur meilleure chance de survivre, leur capacité à regarder en face l’inimaginable, l’invraisemblable, le jamais-vu.

Le triomphe de l’irrationalité destructrice se manifeste sous la forme d’un dieu destructeur irrationnel.

chaque famille est prisonnière de son histoire familiale, chaque communauté est enfermée dans le récit qu’elle se fait d’elle-même, chaque peuple est la victime des versions personnelles de l’histoire et il est des régions du monde où les récits se heurtent et se font la guerre lorsque deux ou davantage de récits incompatibles luttent pour, si l’on peut dire, conquérir l’espace de la même page.

Un profond sentiment de pessimisme se répandit à mesure que la jeune génération comprenait que bien-être, aisance, gentillesse et bonheur n’étaient que des mots qui n’avaient aucun sens dans le monde tel qu’il était.

 Si l’on veut comprendre comment il se fait que tant de ces esprits extrêmement puissants se soient si souvent fait enfermer dans des bouteilles, des lampes et tout le reste, la réponse tient à l’immense indolence qui se saisit d’un jinn après pratiquement chacun de ses actes. Ils dorment beaucoup plus longtemps qu’ils ne veillent et pendant leurs périodes de sommeil ils sont si profondément assoupis qu’on peut facilement les attraper et les fourrer dans quelque récipient enchanté sans même les réveiller.

La raison peut s’accorder un petit somme mais l’irrationnel est plus souvent comateux. À la fin c’est l’irrationnel qui sera pour toujours enfermé dans le monde des rêves tandis que la raison triomphera.

“vieux”. Les hommes, à l’instar des bougies vite consumées qu’ils étaient, n’avaient aucune idée de ce que signifiait ce mot.

Nous avons déjà évoqué le talent qu’ont les djinns de murmurer, de maîtriser et de contrôler la volonté des hommes en chuchotant des formules magiques tout contre leur poitrine.

L’amour, c’est le printemps après l’hiver. Il vient soigner les blessures de la vie infligées par le froid hostile. Quand cette chaleur naît dans le cœur, les imperfections de l’être aimé comptent pour rien, moins que rien, et le pacte secret avec soi-même se signe facilement. La voix du doute est réduite au silence. Plus tard, lorsque l’amour se meurt, ce pacte secret apparaît comme une folie, et pourtant, une folie bien nécessaire, née de la croyance des amoureux dans la beauté, c’est-à-dire dans la possibilité de cette chose impossible, l’amour véritable.

il aurait voulu avoir des racines largement déployées dans chaque centimètre de son sol perdu, de sa chère maison perdue, il aurait voulu faire partie de quelque chose, être lui-même, suivre la voie qu’il n’avait pas prise, vivre dans son contexte au lieu d’effectuer ce voyage vide de l’immigrant

En parvenant jusqu’à nous, les histoires se dépouillent de l’époque et du lieu, perdent la spécificité de leur origine mais gagnent la qualité de pures essences et deviennent simplement elles-mêmes

Ce sont les êtres humains qui sont prisonniers des pendules, la durée de leur vie étant si terriblement courte. Un humain n’est guère que l’ombre d’un nuage qui file rapidement, emporté par le vent […]

Le Bien et le Mal, le goût du rationnel sont les parasites des hommes, comme les puces pour les chiens,

c’était là ce que la vie lui avait toujours réservé, l’incertitude d’exister, la perplexité face au changement : il s’était endormi dans une réalité et se réveillait dans une autre.

Mais il est un point sur lequel tout le monde est d’accord : raconter le passé, c’est aussi raconter le présent. Raconter quelque chose d’imaginaire, c’est aussi raconter la réalité. Si ce n’était pas le cas, l’entreprise serait vaine, or nous nous efforçons dans notre vie quotidienne d’éviter autant que possible les activités inutiles.

Toutes nos histoires se racontent plus vite désormais, nous sommes drogués à la vitesse, nous avons oublié le plaisir de prendre son temps, de musarder, de flâner, les romans en trois tomes, les films de quatre heures, la série télévisée en treize épisodes, le plaisir de ce qui dure longtemps, de ce qui persiste. Fais ce que tu as à faire, raconte ton histoire, vis ta vie, dégage vite fait, hop là.

Nous vivons dans ce qu’on pourrait appeler le Temps du Devenir. Nous naissons, devenons nous-mêmes et, lorsque le Destructeur des Jours vient nous chercher, nous cessons d’exister et il ne reste que poussière. De la poussière qui parle, en ce qui me concerne, mais de la poussière tout de même.

Le temps de Dieu, lui, est éternel : c’est juste le Temps de l’Être. Le passé, le présent et le futur pour lui existent ensemble et ces mots mêmes, passé, présent, futur, cessent d’avoir un sens. Le temps éternel n’a ni commencement ni fin. Il ne bouge pas. Rien ne commence. Rien ne finit. Dieu, dans son propre temps, ne connaît ni fin poussiéreuse, ni force de l’âge bien enveloppée, ni débuts vagissants. Il est, point final.

La peur est le destin de l’homme. L’homme naît dans la peur, la peur du noir, de l’inconnu, des étrangers, de l’échec, des femmes. C’est la peur qui l’amène vers la foi, non parce qu’il y trouve un remède mais parce qu’il accepte le fait que la crainte de Dieu est le sort naturel et légitime de l’homme.

 

Infos :

Ibn Rochd de Cordoue (Ibn Rushd)[], plus connu en Occident sous son nom latinisé d’Averroès : https://fr.wikipedia.org/wiki/Averro%C3%A8s

Abû Ḥamid Moḥammed ibn Moḥammed al-Ghazālī (1058-1111), connu en Occident sous le nom d’Algazel, est un soufi d’origine persane. Personnage emblématique dans la culture musulmane, il représente la mystique dogmatique. : https://fr.wikipedia.org/wiki/Al-Ghaz%C3%A2l%C3%AE

Dufourmantelle, Anne «L’Envers du feu» (2015)

Auteur : Anne Dufourmantelle, née le 20 mars 1964 à Paris1 et morte le 21 juillet 2017 à Ramatuelle, est une psychanalyste et philosophe française. a publié de nombreux essais, entre autres, De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, mais aussi En cas d’amour, L’Éloge du risque, et le dernier Défense du Secret (2015), tous chez Payot . Elle meurt le 21 juillet 2017 des suites d’un arrêt cardiaque, en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade sur la plage de Pampelonne. Les notions de risque et de sacrifice étaient au cœur de sa pensée.

Albin-Michel, aout 2015, 352 pages

Résumé : « Les grands incendies sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.
Dévastation. Régénération.
Nous sommes de même nature ; des feux. »
Thriller psychanalytique, roman initiatique, histoire d’une passion, quête de soi, labyrinthe de mensonges et de faux-fuyants, de souvenirs écrans, ce suspense qui emprunte les arcanes de l’analyse nous mène de Brooklyn jusqu’aux confins du Caucase à la poursuite d’une mystérieuse disparue.
Le premier roman de l’auteur de « En cas d’amour et de Défense du secret » nous fascine et nous trouble jusqu’au vertige.

Mon avis : Excellent ! Si cette dame n’était pas décédée en portant secours à des enfants, je ne crois pas que j’aurais entendu parler du livre. Et je serais passée à côté d’un roman comme je les aime. Un vrai roman psychologique avec un rôle de psy plus que convainquant (ce qui semble logique au vu de la profession de l’auteur) mais pas que… Une écriture fluide et agréable, une construction efficace, rythmée par les séances chez le psy… une histoire qui fait remonter le passé (refoulé) et la mémoire…

Alors suicide ? meurtre ? disparition ? enquête ? à quête de soi ? inconscient ? quête des autres ? souvenirs d’enfance ? fuite ? reconstitution ? amour ? amitié ? trahison ? confiance ? Toute une vie remise en question ; les fondements et les certitudes s’effondrent… Le personnage principal va voir sa vie s’écrouler et se décomposer autour de lui.. A qui faire confiance? A ces amis? mais sont-ils ses amis? A son père? à des rencontres de passage? Par moments il se croit libre, d’autres fois il se sent observé, surveillé… Vérité ou paranoïa? Est-ce une simple disparition? A-t-il mis les pieds là ou il n’aurait pas dû ? Je vous laisse en compagnie d’Alexeï.. Je ne vous raconte rien… j’ai beaucoup aimé et je le recommande.

Extraits :

Les livres n’appartiennent à personne, les conserver ne m’est jamais venu à l’esprit. Ils sont faits pour passer de main en main, de vie en vie. J’aime les déplacer, en dérober un comme ça, pour l’abandonner ensuite dans un endroit public.

Ce n’est pas tant les espaces qui me fascinent que l’histoire dont ils gardent la trace, ou celle qu’ils annoncent en secret.

Les détails me rassurent, ils s’opposent à l’oubli. Je revois ma déambulation, les pièces entre-vues, les recoins, les objets.

Ce qu’on oublie est un choix, pas un accident, encore moins une faiblesse. Mais tout ne s’efface pas, il y a des îlots qui échappent au refoulement.

un état somnambulique peut être une forme de veille paradoxale. Les vigilances se créent parce qu’un jour elles ont été prises en défaut

Qu’est-ce qu’un serment, sinon la possibilité d’une future trahison ?

Je voudrais échapper à l’inquiétude que je devine en elle. J’ai assez de la mienne.

La nostalgie n’est pas mon élément. Je ne veux rien d’autre que le présent.

– Une fugue ?
– J’ai passé l’âge.
– L’âge n’a pas d’importance, c’est l’intention.

– La mort appartient à celui qui meurt, personne ne peut s’arroger le droit d’en questionner les derniers instants.

Sa musique infuse comme une rivière inconnue que l’on découvrirait dans un lieu familier, une eau tumultueuse qui se serait frayé seule un passage.

Il s’est dit quelque chose d’important, d’essentiel même, qui peut les guider. C’est comme une phrase musicale qui serait là, invisible, soutenant la mélodie.

Les grands rêves sont des trésors qui, s’ils ne sont pas captés, peuvent devenir toxiques.

Il faut accompagner les morts une partie du chemin et puis leur dire adieu quand le temps est venu. Et alors savoir qu’une part de nous est partie avec eux, et l’honorer, pour qu’ils ne reviennent pas nous hanter.

C’est comme ces chevaliers dans les livres que je lisais enfant, dont l’idéal guidait les actes : cela ne leur rendait pas la guerre plus douce ou le voyage plus sûr, mais ils servaient une noble cause.

La psychanalyse est une étrange fabrique de secrets destinés à lever d’autres secrets.

Elle voulait sortir du jeu définitivement. S’éclipser. Ce mot lui plaisait, il signifiait d’abord le mouvement par lequel la lune ou le soleil se rendent invisibles.

Personne remplace personne. Ça fait un trou, basta.

Couper court et faire silence. Mais ne serait-ce pas déserter face à un adversaire qui n’est autre que lui-même, quoi qu’il se raconte ?

L’inconscient n’oublie rien, dit-elle. Chaque événement passé poursuit son devenir en nous. Notre psyché contient toutes les mémoires qui nous ont traversés, et pas uniquement la nôtre.

Écrire à la main déjà lui paraît d’un autre âge. Une archiviste de la vie des autres.

La moitié de notre vie est dédiée à enregistrer la plainte venue de nos rêves d’enfant, de nos désirs sacrifiés.

ces bribes d’enfance qui remontent, c’est comme le retour du sang après une gelure. C’est douloureux mais vivant.

Elle essaie de penser, c’est sa seule dissidence, mais il n’y a pas d’abri possible pour la pensée

Lacan disait de l’ignorance que c’était une passion au même titre que l’amour et la haine. Elle engendrait des monstres.

 

Viggers, Karen «La Maison des hautes falaises» (2016)

Auteur : Née à Melbourne, Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage. Elle exerce dans divers milieux naturels, y compris l’Antarctique. Elle vit aujourd’hui à Canberra, où elle partage son temps entre son cabinet et l’écriture. «La Mémoire des embruns», son premier roman, a été numéro un des ventes du Livre de Poche durant l’été 2016. En 2016 elle publie «La Maison des hautes falaises» suivi en 2017 par « Le Murmure du vent»

Parution : 31 mars 2016 Les escales 304 pages / mars 2017 Le Livre de poche 512 pages

Résumé

Hanté par un passé douloureux, Lex Henderson part s’installer dans un petit village isolé, sur la côte australienne. Il tombe très vite sous le charme de cet endroit sauvage, où les journées sont rythmées par le sac et le ressac de l’océan. Au loin, il aperçoit parfois des baleines. Majestueuses, elles le fascinent.

Peu de temps après son arrivée, il rencontre Callista, artiste passionnée, mais dont le cœur est brisé. Attirés l’un par l’autre, ils ont pourtant du mal à laisser libre cours à leurs sentiments. Parviendront-ils à oublier leurs passés respectifs et à faire de nouveau confiance à la vie ?

Dans la lignée de La Mémoire des embruns, un roman tout en finesse, véritable ode à la nature et à son admirable pouvoir de guérison.

Un long et merveilleux roman d’amour. Nathalie Six, Avantages.

Une pure merveille. Gérard Collard, librairie La Griffe noire.

Mon avis : Tout comme j’avais beaucoup aimé « La Mémoire des embruns » j’ai « re-fondu » en lisant celui-ci. Paysages et des personnages qui se font écho ; un livre sur le deuil, sur la peur de l’autre. La perte de confiance en soi, le renoncement ; sur la décision de tout quitter pour se lancer dans une nouvelle vie. Un livre aussi sur le poids du passé et des racines, sur la transparence et le secret. Sur l’intégration d’un nouvel arrivant – de la ville en plus – dans un petit monde fermé. Des personnages écorchés, traumatisés, à fleur de peau, à vif, déchirés … qui ont peur de faire un pas vers l’autre… Des passions : la peinture, les baleines… L’évasion dans la lecture, la peinture..

Très humain, avec des descriptions de la nature et des animaux qui sont magnifiques, une grande sensibilité et beaucoup d’humanité. Tous les personnages sont touchants, et les personnages secondaires sont aussi bien présents… Un très bon livre de vacances ( je dirais plus pour un public romantique et féminin, bien que la partie « baleine » – chasse et sauvetage- bien documentée – l’auteur est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage- est intéressante pour tout le monde.

Belle analyse aussi des méfaits de la médiatisation des événements…

Extraits :

Il y avait un recoin sombre, trop sombre, en elle et, si elle s’y plongeait, elle savait qu’elle n’était pas certaine d’en ressortir.

Les marchés servaient autant à observer les gens et à entretenir un minimum de relations sociales qu’à vendre quoi que ce soit.

Il était habitué à vivre dans un monde où tous se battaient pour devenir autre chose, gagner plus d’argent, accumuler plus de possessions. Son attitude était différente. Plus simple.

La musique, c’était toujours mieux que les mots. Une façon confortable d’être simplement ensemble, sans avoir besoin de se dire quoi que ce soit.

l’histoire était une chose importante dans la famille. Grâce à elle, on apprenait à éviter de reproduire des erreurs passées et à mieux s’orienter dans la vie. Ses parents avaient beaucoup insisté là-dessus : il fallait s’arranger pour effacer les erreurs des générations précédentes. À croire parfois qu’ils portaient tous les problèmes du monde sur leurs épaules.

Je pense qu’il vaut mieux qu’on garde notre dignité. Qu’on évite de disséquer notre passé. Nous ne ferions que gâcher ce que nous avons vécu.

Elle était différente. À côté d’elle, les autres femmes ressemblaient à des feuilles d’automne.

il sentait qu’il était dans un de ces jours où son côté sombre prenait le dessus – des souvenirs noirs qui s’étiraient jusqu’à l’enfance, sans un seul rayon de soleil. Le vide béait en lui, montait comme des sables mouvants ténébreux qui tentaient de l’aspirer. Seul, tout était trop difficile.

Toi aussi, tu as du goût. Mais il faut toujours une touche féminine, n’est-ce pas, pour qu’une maison soit chaleureuse,

— Je n’ai pas du tout la bosse de l’art.
— La bosse de l’art ? reprit-elle dans un éclat de rire. L’art vient plutôt du cœur. Et de l’esprit. Ça se ressent.
— Je suis perdu pour la cause, dans ce cas. Je n’ai pas de cœur non plus.

Et elle se disait qu’une pointe de folie ne pourrait lui faire de mal. Tant qu’elle la gardait sous contrôle et qu’elle n’oubliait pas que la réalité n’accorde que rarement ce que promettent les rêves.

Ah, la chambre forte de la mémoire… elle avait la fâcheuse habitude de s’entrouvrir.

Un instant, il y avait un enfant, un avenir pour eux, l’autre il n’y avait plus qu’une place vide où résonnaient des espoirs trahis.

Je sais que c’est difficile mais, parfois, il faut juste ramasser son fardeau et continuer à avancer.

On pouvait faire ça, avec l’art : changer les règles, modifier l’horizon, embellir les couleurs. Dommage qu’il ne soit pas si facile de faire pareil dans la vraie vie.

On s’accroche tous à nos passions. Surtout si elles appartiennent à notre passé. Quand on perd quelque chose, les souvenirs, c’est tout ce qu’il nous reste.

L’eau était froide, furieuse, vivante, comme une bête. Elle s’enroulait autour de ses cuisses, le tirait vers le large, percutait son torse, le griffait pour le retenir.

Tout à coup, il entendit le rugissement terrible du vent au large, laid et sinistre, comme la mort. Il sentit le rouleau arriver, une masse d’eau gonflée par le vent.

Le monde se referma sur lui comme une couverture de silence.

le purgatoire, c’était ici, sur Terre, pour ceux qui restaient avec leur terreur et leur chagrin.

Elle avait découvert que la peine s’accumule. Qu’une peine toute fraîche peut rouvrir le caveau de celles passées et non guéries, et le tout s’entremêle pour former une nouvelle douleur complexe.

il se rendit compte que sa haine avait pour ainsi dire disparu. Dissoute. Il comprit que chaque individu devait accepter son histoire personnelle, que personne ne pouvait y échapper. Même ces hommes, avec leurs visages normaux, avaient dû porter comme un fardeau leur mode de vie passé.

Dans la vie, on n’est pas obligés de terminer tout ce qu’on entreprend. Parfois, il est acceptable de passer à autre chose. En fait, c’est une nécessité.

— Il faut bien se construire un visage public pour pouvoir se cacher derrière.

Tu ne peux pas laisser le passé se mettre en travers de ton chemin.

 

Ledig, Agnès « De tes nouvelles » (2017)

Auteur : romancière française née en 1973. Mère de trois enfants, elle a commencé l’écriture après le décès de l’un de ses trois fils, atteint d’une leucémie. Pour répondre aux questions que posaient tous ceux qui se préoccupaient de Nathanaël, elle tenait un bulletin hebdomadaire. Un professeur de médecine qui suivait l’enfant lui a révélé son don de transmission et l’a encouragée à écrire. « Marie d’en haut« , a remporté le « coup de cœur des lectrices » de « Femme actuelle ». « Juste avant le bonheur » (Albin Michel, 2013) a remporté le prix Maison de la Presse. « Pars avec lui » paraît en 2014, « On regrettera plus tard« , paraît en 2016, et « De tes nouvelles » (la suite) en 2017 aux éditions Albin Michel.

Albin Michel – Mars 2017 – 352 pages

Résumé : Anna-Nina, pétillante et légère, est une petite fille en forme de trait d’union. Entre Eric, son père, et Valentine, qui les a accueillis quelques mois plus tôt un soir d’orage et de détresse.
Maintenant qu’Eric et Anna-Nina sont revenus chez Valentine, une famille se construit jour après jour, au rythme des saisons. Un grain de sable pourrait cependant enrayer les rouages de cet avenir harmonieux et longtemps désiré.
Depuis Juste avant le bonheur, son premier succès, Agnès Ledig sait trouver les mots justes pour exprimer les émotions qui bouleversent secrètement nos vies. Son nouveau roman vibre d’énergie et de sensibilité, à l’image de ses personnages, héros du quotidien qui ne demandent qu’à être heureux.

Mon avis : J’ai retrouvé avec un infini bonheur la petite troupe qui gravite autour de Valentine ; et j’espère qu’il va y avoir une suite… Fraicheur, amitié, amour, tendresse, les problèmes (plus ou moins avouables) de chacun ; et en même temps pas hors de la réalité et de la vie quotidienne ; des problèmes graves sont abordés sur un ton léger et ils ouvrent le chemin de l’espoir et du « possible »… Cette romancière – tout comme Anne Gavalda à ses débuts (cela semble avoir changé un peu dommage) et Constantine, Barbara ou Katerine Pancol et les aventures de Joséphine et de sa tribu – me redonne le sourire et me fait croire au merveilleux, à la générosité et à la victoire de la vie simple et harmonieuse. J’aime, inconditionnellement ! Mon côté fleur-bleue mais pas niais s’y retrouve parfaitement. Et en plus c’est un plaisir de lire cette prose qui me donne envie de tout raconter. Agnès Ledig donne un sentiment de proximité, et sa Valentine, c’est un peu la frangine que j’aurais voulu avoir… Humaine et vulnérable, mais en même temps forte et sensible.
J’ai lu tous ces livres et j’attends le prochain avec impatience…

Extraits :

Son besoin inaliénable de liberté. Fixer un jour sur le calendrier doit représenter une contrainte trop arrogante dans son univers sans barrières.

 

Ce n’est pas rien de mettre les pieds dans la vie de quelqu’un, alors il pouvait bien analyser méticuleusement le terrain, fouiller, disséquer, sonder chaque caillou et chaque creux dans la terre.

 

Il faudra du temps, je m’y attends. La réponse se dessinera comme on assemble un puzzle. Au moins un 3000 pièces. De ceux qui nécessitent d’y revenir souvent, de ranger par couleur, de faire d’abord le tour. De le laisser de côté pour mieux y revenir et commencer à voir bientôt un paysage. Le problème du nôtre, c’est que je n’ai pas l’image du résultat final

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, paraît-il.
– Il appartient surtout à ceux qui ont quelque chose à faire en se levant.

Les confidences masculines ont besoin de paliers de décantation. Inutile de touiller le fond tout de suite, ça remue trop la vase et ils n’y voient plus rien. D’abord une couche à gratter, laisser reposer, puis gratter la couche suivante. Mais je crois qu’on n’atteint jamais le fond. Ils se protègent avant, les bougres !

Je ne suis plus un enfant, j’ai vécu l’amour, le grand, et puis le chagrin, terrible et dévastateur. Je la vois courir pieds nus vers des réponses, alors que j’ai envie de lui crier d’enfiler des grosses chaussures de sécurité, pour ne pas se blesser en s’attachant, pour ne pas souffrir comme moi.

Si tu commences à avoir besoin de réfléchir pour savoir si tu es amoureuse ou pas, c’est que tu ne l’es pas.

C’est bien pratique de se morfondre dans des histoires anciennes pour ne pas en vivre de nouvelles.
– Et pourquoi aurait-il peur de l’avenir ?
– Parce que quand on se blesse, on devient méfiant. C’est valable pour un maréchal-ferrant avec un cheval fou, comme pour un cœur qui a saigné. Et pourtant, on cicatrise.

Ses « on verra », je les conjugue au présent.

Les gens sont méchants parce qu’ils sont tristes dans leur vie, c’est pas juste de leur rajouter de l’enfer quand ils sont morts.

On peut avancer une vie entière sans se poser de questions si aucune situation ne vient nous bousculer dans nos certitudes.

le jugement agit comme l’eau salée des tempêtes, ça gifle, ça grignote la surface sans vergogne, et il ne faut pourtant pas sombrer.

dans la vie, on a plus de risques de se perdre en s’aimant amants qu’en s’aimant amis.

Il doit frapper avec ses baguettes ce qui bat directement dans son cœur. C’est fort, c’est puissant, c’est vivant, c’est partout et tout le temps. La batterie n’est qu’un canal de cette énergie-là.

Rien n’est plus fort que toi si tu décides que non. Alors, décide que non !

Tout le monde est fait pour un chat, mais certains ne le savent pas

Tu y es, toi, dans le présent ? Je suis sûre que tu rêves de l’avenir même quand tu ne dors pas !
– Oui, c’est vrai. Mais il faut bien avoir des rêves dans le viseur pour donner une direction au présent.

L’amitié, c’est parfois de respecter les silences.

j’ai besoin de le sentir fort, vivant, présent, j’ai besoin qu’il contienne tous ces morceaux de moi que je vois se détacher sans pouvoir les retenir.

La vie est un grand jeu, on y pioche quelques cartes, on choisit les meilleures, on garde les atouts.

McCoy, Sarah «Un parfum d’encre et de liberté» (2016)

Auteur : Fille de militaire, Sarah McCoy a déménagé toute son enfance au gré des affectations de son père. Elle a ainsi vécu en Allemagne, où elle a souvent séjourné depuis. Résidant actuellement à El Paso au Texas, elle y donne des cours d’écriture à l’université tout en se consacrant à la rédaction de ses romans.

« Un goût de cannelle et d’espoir » (Les Escales, 2014) est son premier ouvrage publié en France. En 2016 a paru « Un parfum d’encre et de liberté » (Michel Lafon). Ils sont aussi disponibles en poche chez Pocket. En 2017 elle publie « Le souffle des feuilles et des promesses » (Michel Lafon).

Résumé : 1859. La jeune et impétueuse Sarah apprend qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfant. Mais comment trouver un sens à sa vie dans ce monde régi par les hommes ? Comment trouver sa place quand on est la fille de John Brown, célèbre abolitionniste qui aide des esclaves à fuir ?
« 2014 »Eden et son mari emménagent dans la banlieue de Washington dans l’espoir de sauver leur mariage et fonder enfin une famille. En explorant sa nouvelle demeure, la jeune femme découvre une tête de poupée ancienne. Que signifient les mystérieuses lignes qui la recouvrent ?
Plus de cent cinquante ans séparent Eden de Sarah, mais sur la grande carte du monde et de l’Histoire, les destins de ces deux femmes se rejoignent en plus d’un point.
Un voyage exaltant, à la redécouverte du courage, de la famille, de l’amour et de l’héritage.

Mon avis : Deux héroïnes principales, Sarah en 1859 et Eden en 2014 : leur point commun : elles ne pourront pas avoir d’enfant. Le lien… une histoire de poupée… Mais je vous laisse le découvrir. Comme dans le précédent roman « Un goût de cannelle et d’espoir », la romancière va nous raconter en parallèle la vie de ces deux femmes dont les destins se ressemblent et se rejoignent. Sarah est Sarah Brown, fille du célèbre abolitionniste John Brown ( mais ici c’est une héroïne de roman) et nous baignions ici dans l’Histoire avec un grand H et le livre est bien documenté . On vit avec elle et toutes les personnes qui se sont engagées dans le combat pour aider les esclaves ou les noirs non esclaves à fuir et à gagner le droit de vivre libres. J’ai beaucoup aimé ce personnage et la suivre dans sa lutte/vie fut palpitant et émouvant. Sa relation avec Freddy est juste magnifique et poignante… Et la jeune Alice est aussi un personnage qui m’a beaucoup touché. Tous les personnages secondaires ont une vie propre et cela donne du corps au roman.

J’ai moins aimé Eden, qui ne m’a pas touché au cœur, même si elle est devenue plus sympathique à la fin. Par contre j’ai bien aimé le personnage de la fillette Cléo et la relation avec Criquet, le petit chien. Les deux femmes nous offrent une jolie leçon de vie : mettons le bonheur d’aimer et d’être aimés au-dessus de tout. Même si mon vrai coup de cœur fut pour le précédent j’ai beaucoup aimé celui-ci. Romantisme et Histoire… Lecture agréable ; j’aime ces écrivains qui donnent vie aux objets et aux maisons.. J’ai aussi beaucoup aimé les rapports avec la nature, la peinture. Une fois encore un roman qui met en valeur des femmes.

( Je pense que Marie devrait aimer cette romancière)

Extraits :

C’est une vieille bâtisse magnifique ! protesta la femme en posant sa main nue sur la rampe de l’escalier.

Sa voix et son contact réchauffèrent les os de la maison, qui frémit sous sa caresse.

L’atmosphère autour d’eux se craquela.

La maison percevait les palpitations de son cœur, tels les sabots des chevaux qui autrefois galopaient jusqu’à son seuil. Les colombes dans le grenier enfouirent leurs têtes sous leurs ailes.

Seuls les murs en étaient témoins, incapables de raconter son histoire à sa place.

Petit à petit, le lieu apparut sur la feuille blanche tel un mirage. Elle ne s’était jamais imaginée artiste avant cela. Elle n’avait jamais eu l’occasion ou l’envie d’essayer. À présent, le dessin lui venait aussi aisément qu’un sourire et lui procurait deux fois plus de plaisir.

La douleur était trop vive, sa compassion lui faisait le même effet que de l’alcool à brûler sur une plaie ouverte. Elle ne la supportait pas, même si cela aurait pu favoriser la cicatrisation.

Elle se comportait en adolescente, plus encore que pendant son adolescence même : des éclats incontrôlés, des coups. Irrationnelle, hystérique… Les choses devaient être faites à sa façon, sinon rien. Elle détestait cela. Elle se détestait, et pourtant elle n’arrivait pas à empêcher son cœur de s’emballer.

À son agence de communication, elle pouvait convaincre un buisson d’acheter une robe verte ; mais quand il s’agissait d’émotions sincères, elle était perdue.

Elle n’aimait pas l’idée d’être une roue. Tourner sur soi-même sans jamais aller nulle part.

Elle avait investi du temps dans ses enfants. Et d’une certaine façon, c’était de l’amour.

– Un arc-en-ciel, c’est beau, mais si on essaye de l’attraper, on comprend vite qu’c’est que d’la buée dans les mains.

Les secrets unissent les gens bien plus que les liens du sang, l’amour ou la foi.

« Si la vie t’offre des citrons, au moins t’as des citrons ! »

On dit que Dieu a envoyé à Adam et Ève des perce-neige pour les consoler après les avoir chassés du Paradis. Elles symbolisent l’espoir et le réconfort,

Les histoires de fantômes ne sont que des mystères irrésolus.

Mais la vengeance ressemble à une plante grimpante de Virginie : impossible à déraciner.

Voir cette réalité se jouer sous ses yeux lui fit l’effet d’une pierre qui se libérait de la digue de son cœur. La rivière menaçait de déborder.

Le meilleur moyen de transmettre un message est une question aussi subjective que le meilleur moyen de manger un œuf, je suppose. Mais sur un point, nous ne pouvons que nous entendre : le message doit passer.

L’art, c’est un conte de fées pour les yeux.

Une recette n’est rien de plus qu’une formule à suivre. Ce qui compte, c’est comment toi, tu la fais. Le produit fini ne sera pas exactement le même pour tout le monde, et pas toujours pareil à chaque fois,

L’âge est pareil à une plante grimpante qui étend peu à peu ses feuilles dans toutes les directions.

Dans la clandestinité, la retenue était tout aussi importante que l’action.

Les fantômes n’existent pas. C’est juste de mauvais souvenirs qu’on ferait mieux d’enterrer dans le passé.

Ce que les légendes et l’histoire ont en commun, c’est que tout le monde court vers son avenir, quel qu’il puisse être.

Elle s’était laissée dévorer par le chagrin, avait passé bien trop de temps à s’apitoyer sur son sort. Cela avait assez duré. Comme dans l’histoire de Jonas et de la baleine, il était temps de sortir du ventre de la bête.

Leurs doigts s’entrelacèrent, et ils continuèrent leur route main dans la main, comme ils le faisaient à l’époque où ils flirtaient. Un geste d’adolescents amoureux, pas de gens de leur âge. Mais elle aimait ça, la sécurité de leurs paumes jointes.

La peur est un amant trompeur, et elle en avait assez de partager son lit avec.

Les mots sur sa langue sonnaient plus lourd que des balles de plomb, mais ils ne frappèrent pas de la même façon.

Mais mon cœur s’est glacé, plus dur à présent que les pierres des rivières. Il pèse comme un poids mort dans ma poitrine. Plus aucune chaleur, plus de rythme.

 Sa voix s’éteignit telle une flamme qu’on souffle, et elle pleura en silence dans le noir.

On ne peut pas forcer la vie à faire ce qu’on veut quand on le veut. On ne peut pas changer le passé, ni contrôler l’avenir. On peut juste vivre le présent le mieux possible. Et avec un peu de chance, il nous sourit.

– Aucune peinture ne peut vous rassasier. Ce n’est pas réel, juste l’empreinte d’un instant. Un souvenir pour quand ce ne sera plus la saison des pêches.

 

Infos :

John Brown : https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Brown

Sarah Brown : (en anglais) : http://www.saratogahistory.com/History/sarah_brown.htm

Photo : John Brown (daguerrotype )

Van Cauwelaert, Didier « Le Retour de Jules » (2017)

Paru chez Albin-Michel, 176 pages, mai 2017

Résumé : « Guide d’aveugle au chômage depuis qu’Alice a recouvré la vue, Jules s’est reconverti en chien d’assistance pour épileptiques. Il a retrouvé sa fierté, sa raison de vivre. Il est même tombé amoureux de Victoire, une collègue de travail. Et voilà que, pour une raison aberrante, les pouvoirs publics le condamnent à mort. Alice et moi n’avons pas réussi à protéger notre couple ; il nous reste vingt-quatre heures pour sauver notre chien. »   Au cœur des tourments amoureux affectant les humains comme les animaux, Didier van Cauwelaert nous entraîne dans un suspense endiablé, où se mêlent l’émotion et l’humour qui ont fait l’immense succès de Jules.

Mon avis : Mais quelle déception ! Moi qui suis une amoureuse des écrits de Van Cauwelaert et qui étais tombée amoureuse de Jules… Peut-être que j’en attendais trop… J’ai comme une impression de remplissage pour aboutir à pas grand-chose… Bien sûr il y a quelques jolies trouvailles mais il manque ce petit supplément d’âme … Il parle de sentiments, mais je ne les ai pas ressentis… Jolie histoire d’amour entre deux chiens, belle histoire d’amour entre 2 et 4 pattes, mais trop de « déplacements2, de pistage, de courses et pas assez d’intime pour me faire apprécier le roman. J’ai eu l’impression de prendre tous les moyens de locomotion, mais jamais en compagnie des personnages… Mais il donne quand même dans le positif… l’amour soulève des montagnes et mon côté fleur bleue aime bien cela. Côté intérêt : apprendre qu’il existe des chiens annonciateurs de crises d’épilepsie et avoir des informations supplémentaires sur le dressage des chiens d’utilité publique

Mais je saisis l’occasion pour vous dire lisez « Jules », le tome 1… qui vient de sortir en édition de poche 😉

Extraits :

La poitrine avait l’air d’origine, bien que si peu accordée à son corps anguleux, ses fesses maigres et ses joues creuses.

… ça s’est bien passé ?
Je réponds oui. C’est plus simple : inutile de rajouter une couche de détresse et de rage impuissante à la situation absurde …

J’en ai marre de me cogner dans ces murs invisibles que j’ai laissé monter autour de moi

le carnage qu’il a failli commettre à la Daeshetterie, justifie son intention en disant que, pour lutter contre le terrorisme, on ne peut pas toujours faire du social.

Reprendre la main sur le destin, exprimer tout ce que tu perçois, tout ce qui t’échappe… Transformer la douleur, la détresse en beauté…

En termes de motivation pour l’animal, la détection d’une ceinture explosive est fondée non pas sur la chasse à l’homme, mais sur le jeu. C’est pourquoi aucun kamikaze ne peut échapper à un chien qui traque son doudou.

Quels que soient les épreuves, les peurs, les doutes, j’ai à nouveau rendez-vous avec moi-même sous le regard des autres.

Et puis la vie de couple avait apporté son lot d’érosion…

Je n’aurais jamais cru que le bonheur était renouvelable à ce point. Avec les mêmes personnes, en dépit de l’usure, des drames, des malentendus, des fausses trahisons et des vraies tromperies.

égocentrique à façade conviviale

 

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Stedman, M.L. «Une vie entre deux océans» (2013)

Auteur : M. L. Stedman est née en Australie et vit désormais à Londres. Une vie entre deux océans est son premier roman, plébiscité dans le monde entier.

Paru chez Stock en 2013 et au livre de poche en 2014 ( Un film en a été tiré mais j’ai tellement aimé le livre que je ne vais pas regarder le film)

Résumé : Libéré de l’horreur des tranchées où il a combattu, Tom Sherbourne, de retour en Australie, devient gardien de phare sur l’île de Janus, une île sur les Lights, sauvage et reculée. À l’abri du tumulte du monde, il coule des jours heureux avec sa femme Isabel ; un bonheur peu à peu contrarié par l’impossibilité d’avoir un enfant.

Jusqu’à ce jour d’avril où un dinghy vient s’abîmer sur le rivage, abritant à son bord le cadavre d’un homme et un bébé sain et sauf. Isabel demande à Tom d’ignorer le règlement, de ne pas signaler « l’incident » et de garder avec eux l’enfant. Une décision aux conséquences dévastatrices…

Un premier roman plébiscité dans le monde entier qui interroge les liens du cœur et du sang.

Mon avis : une lecture qui touche au cœur.. Sur la détresse de perdre un enfant, sur l’amour maternel, sur les liens du sang… Un premier roman qui se déroule en dehors du monde… sur une île avec un gardien de phare. Simple et complexe, un livre dominé par les éléments et la nature… La rencontre entre deux océans, entre un homme et une femme entre le bien et le mal, entre la solitude et l’attachement, entre le devoir et le mensonge, entre la culpabilité et le sacrifice… Le contraste aussi entre la vie rude et belle dans l’île et la vie à terre. La vie va basculer plusieurs fois, au gré des éléments, des rencontres. Sauvagerie des humains, éléments déchainés, violence et douceur, amour et trahison : un livre magnifique. Un amour finira par triompher… mais lequel ? Un gros coup de cœur qui m’a fait penser à bien des égards au livre d’Emily Brontë « Les Hauts de Hurlevent »…

Extraits :

elle était la plus haute d’une chaîne de montagnes sous-marines qui s’étaient élevées du fond de l’océan comme des dents sur une mâchoire déchiquetée, prêtes à dévorer tout navire égaré en quête de refuge

Les nouvelles du monde extérieur arrivaient comme la pluie tombe des arbres, quelques bribes par-ci, quelques rumeurs par-là.

Elle avait le visage aussi dur que le fer dont se servaient les lads pour clouer les fers aux sabots des chevaux, et le cœur à l’avenant.

Londres… Eh bien ! je dois dire que j’ai trouvé ça plutôt sinistre, pendant mes permissions. C’est gris, lugubre et froid comme un cadavre.

Quelquefois, c’est mieux de laisser le passé à sa place.
– Mais la famille ne fait jamais partie du passé. Vous l’emportez partout avec vous, où que vous alliez.
– C’est bien dommage. »

Il y avait chez lui une part de mystère – comme s’il se réfugiait loin derrière son sourire

« Tu sais que le mot “janvier” vient de Janus ? Ce mois tient son nom du même dieu que cette île. Il a deux visages, dos à dos. Un gars plutôt moche.
– C’est le dieu de quoi ?
– Des seuils. Il regarde toujours des deux côtés, il est écartelé entre deux façons de voir les choses. Janvier regarde en avant vers la nouvelle année, mais aussi en arrière vers celle qui vient de s’écouler. Il voit le passé et l’avenir. Tout comme l’île donne sur deux océans, vers le pôle Sud et vers l’équateur.

Le simple fait de penser au travail qui l’attendait lui demandait plus d’énergie qu’elle pourrait en mobiliser pour l’accomplir.

Je pourrais écrire un livre sur les choses qui finissent par se retrouver dans un piano, même si je suis incapable de dire comment elles arrivent là.

Et au-delà de tout cela, bourdonnait encore la sombre douleur du vide.

Le simple fait que le bébé n’exige rien de lui éveillait en son for intérieur une sorte de respect, qui ne semblait pas motivé par quelque chose que la raison pourrait appréhender.

Une fois installé sur un phare en pleine mer, vous pouvez vivre l’histoire que vous choisissez de vous raconter et personne ne vous dira que cela n’a aucun sens, ni les mouettes, ni les prismes, ni le vent.

Mais si un parent perdait un enfant, il n’y avait pas de mot spécifique pour ce chagrin-là. Ils étaient encore un père ou une mère, même s’ils n’avaient plus de fils ou de fille.

La ville tire un voile sur certains événements. C’est une petite communauté où chacun sait que la promesse d’oubli est parfois aussi importante que celle du souvenir.

Les océans n’ont pas de limites. Ils ne connaissent ni début ni fin. Le vent ne s’arrête jamais. Il lui arrive de disparaître, mais uniquement pour reprendre des forces ailleurs, et il revient se jeter contre l’île, comme pour signifier quelque chose …

La question n’est pas de savoir ce que tu as dans le crâne, mais dans tes entrailles.

le bien et le mal, ça peut être comme deux foutus serpents : si emmêlés qu’on ne peut les différencier que lorsqu’on les a tués tous les deux et alors il est trop tard.

le meilleur moyen de rendre un gars cinglé, c’est de lui faire revivre sa guerre jusqu’à ce qu’il comprenne

Raccroche-toi au présent. Arrange ce qui peut être arrangé aujourd’hui, et laisse filer les choses du passé. Laisse le reste aux anges, au diable ou à qui en a la charge

À mesure qu’elle apprenait à maîtriser le langage, elle devenait capable de sonder le monde autour d’elle, tissant son histoire personnelle.

Dans l’eau, elle sait faire la différence entre l’aileron d’un gentil dauphin, qui monte et qui descend, de celui d’un requin, qui reste au-dessus de la surface quand il fend l’eau.

Alors qu’elle errait parmi ces souvenirs, dont elle tirait du réconfort comme un nectar d’une fleur mourante, elle avait conscience de l’ombre qui planait derrière elle, et qu’elle aurait été incapable de regarder. Cette ombre la visitait dans ses rêves, aussi floue que terrifiante

Il suffit de pardonner une fois. Tandis que la rancune, il faut l’entretenir à longueur de journée, et recommencer tous les jours.

Les années rongent le sens des choses jusqu’à ce que ne reste plus qu’un passé blanc comme l’os, dépourvu de tout sentiment et de tout sens.

Je ne vais pas te dire au revoir, au cas où Dieu m’entende et pense que je suis prête à partir.

Les cicatrices ne sont que des souvenirs d’un autre genre.

Bientôt, les jours se refermeront sur leurs existences, l’herbe poussera sur leurs tombes, jusqu’à ce que leur histoire se résume à quelques mots gravés sur une stèle que l’on ne vient jamais voir.

 

Challandes, Pierre «La main» (2017)

Auteur : Pierre Challandes est né à Lausanne en 1943. En 1969, avec seulement 5 000 francs suisses, son épouse et lui partent à travers le Sahara et l’Afrique de l’Ouest. Pendant un an et demi ils parcourent 39 000 km en 2 CV Citroën. A leur retour, la décision est prise : se lever non pas pour travailler, mais pour le plaisir de réaliser ses passions, ses rêves et de rencontrer son prochain. En 1972, l’auteur crée un parc d’accueil pour animaux sauvages. Il y travaille bénévolement jusqu’à ce jour, exerçant divers métiers pour nourrir sa famille et les pensionnaires du parc. En 2010, libéré des travaux journaliers du parc, il profite de toutes les possibilités pour entreprendre des expéditions dans les contrées les plus reculées de notre Terre, ferments peut-être de futurs écrits.

(Editions Persée – mars 2017)

Résumé : La rencontre et le contact entre la main d’un mourant et celle d’un vivant entraînent l’un et l’autre dans un rêve où se mêlent amitié, souvenirs, réconfort, bonheur, humour, délires et philosophie, composant un véritable hymne à la vie. « La faculté de se mettre dans la peau des autres et de réfléchir à la manière dont on agirait à leur place est très utile si on veut apprendre à aimer quelqu’un », (Dalaï-lama)

Avant-propos : Les délires et les vagues souvenirs d’un mourant qui se mélangent avec humour aux rêves philosophiques et aux souvenirs d’un vivant donnent par empathie et par une amitié subite un troisième personnage qui vit toute une vie dans les quelques heures qui précèdent sa mort. C’est un rêve, dans lequel le cours du temps n’existe plus.

Mon avis : Tout d’abord merci à mon amie Geneviève de m’avoir fait découvrir ce petit livre. L’auteur, je le vois évoluer depuis 40 ans… Du temps du Manège de Genève, puis dans ses parcs animaliers, il a eu mon chat Nedjem qui vient de disparaitre en pension et j’ai toujours aimé sa douceur et sa disponibilité. Alors ce petit livre ne fait que me conforter dans l’humanité détectée dans l’homme et dans sa conception de la vie.

La vie est fleurs, nature, animaux, odeurs, sons, couleurs… Mais la vie est avant tout « tactile ». Pas besoin de mots pour se comprendre et aimer. Un regard, un contact, une caresse. Le geste qui parle et dit « je suis là, je t’accompagne ».

Alors oui le sujet est grave ; les derniers moments d’une personne atteinte d’un cancer qui mélange passé et présent, s’attarde dans ses rêves, se soucie de personnes qui ne sont plus et qui tente de se rattacher à l’existence par le faibles fils qui restent à sa disposition. Les quelques pages qui parlent de la maladie sont difficiles, surtout pour celles et ceux qui sont ou ont été confrontés à la disparition de proches. Mais ce livre est surtout un livre d’amour, de partage, de don. Qui nous montre que la présence est l’ultime preuve de réconfort et d’amour à donner à ceux qui ne peuvent plus communiquer… Une main tendue, la chaleur d’une présence, même silencieuse… Un contact qui rassure, qui donne l’amour et accompagne. On ne parle pas avec des mots mais on donne de soi. On perpétue le lien entre les êtres. La chaleur, humaine ou animale,  accompagne les moments difficiles, mêlés aux souvenirs qui se tissent avec les rêves… Pierre Challandes parle aux êtres, aux animaux, mais surtout il tend la main et offre paix et amour… Et nul doute que le jour venu d’accompagner à nouveau des êtres qui souffrent, je vais prendre délicatement la main, pour être le lien entre le vivant qui reste et la vie qui s’enfuit…Bouleversant dans sa vérité et sa simplicité… Quand les mots s’estompent, sachons garder le contact et simplement accompagner…

 

Extraits : ( j’ai peut-être mis trop de citations ; merci de me le signaler si jamais)

Le temps n’existe plus, mon existence a fondu. Le passé, le présent se sont rejoints et il n’y a plus de futur.

Illusion, mon regard est retourné à l’intérieur. Il ne voit que les images de mes souvenirs. Souvenirs, reflets, illusions ou réalité ? Je ne sais plus

Nous restons cloîtrés dans des convictions, des préjugés et des conventions qui nous ferment le cœur à ces rencontres tactiles, qui vont au-delà d’un simple geste de salutation ou de compassion. Lorsque la vieillesse ou la maladie nous rend vacillants et que le voile de la mort commence à recouvrir notre visage, comme l’enfant, nous recherchons la main secourable.

Les souvenirs sont importants. À travers ceux-ci, on peut revivre et faire revivre ceux qu’on a aimés… Dans une autre dimension…

Dans un sursaut de survie, j’ai accepté cette empathie et attrapé au vol la Main qui se tendait et qui m’a apporté un bien-être, un bonheur jusqu’alors inconnu.

« Je suis responsable de ce que je dis, mais pas de ce que tu comprends ». Il ne prenait pas de risque, il se taisait.

Mon âme n’était qu’une auberge de passage dans laquelle aucune émotion ou souvenir ne s’arrêtait. Je n’avais plus de réactions ou si minimes que je ne tenais plus rien pour mal plutôt que de protester devant rien.

Le doute nous bouscule, il est le chemin de la connaissance, de la liberté de penser, de la Liberté tout simplement. La certitude, prônée par les dogmes, nous ouvre un chemin tout droit, sans bosses ni creux, sans intersection. C’est la voie et la voix de l’ignorance, voire du fanatisme.

Pout être libre, il faut en avoir conscience. Il faut avoir la liberté d’inventer sa vie à chaque instant et de s’accepter tel que l’on est.

Les gens à chiens sont des sages, ils gagnent sur deux tableaux : non seulement ils ont la possibilité de dialoguer avec leur chien, mais ils peuvent aussi en parler !

Depuis que j’ai un chien, je ne trouve plus cela ridicule. Je lui parle sans cesse dans un langage particulier. C’est un langage du cœur pour lequel aucune langue étrangère n’a besoin d’être apprise, elle n’a pas besoin de paroles. C’est avant tout un échange tactile plein de mots d’amitié, de mots oubliés, de compliments comme je n’en fais à personne. C’est un langage du cœur, le même que celui que j’ai découvert avec la Main lorsqu’elle s’est tendue vers moi

Je ne sais si elle ajoute des jours à ma vie, mais elle ajoute de la vie aux jours qu’il me reste à vivre.

Comme avec mon chien, je peux lui parler sans parole, avec le cœur… Et lui me répond de même…

La parole n’est plus nécessaire. Ce bonheur peut être un chat qui se frotte dans vos jambes, un ronron qui résonne sous votre caresse, un regard mi-clos qui vous rassure sur la vie.

Avoir un animal, c’est pouvoir lui parler sans retenue, lui exprimer tous nos sentiments, nos douleurs, nos pensées, sans qu’il mette en doute ou s’amuse de nos paroles.

la trace de ses pattes est toujours là, gravée dans mon cœur… Ça ne se voit pas, mais ça me rend heureux.

Des souvenirs… Ils sont partout, ils nagent autour de moi, poissons rouges, bruns, noirs, multicolores… IIs gobent le soleil, ma vie… Pourvu qu’ils n’avalent pas mes rêves.

Le cancer laisse un peu d’espoir à la vie. Comme le milan, je vole, je plane au-dessus de ma condamnation ; je flotte dans mes nuages…

Peut-être que dans un couple l’important n’est pas de vouloir rendre l’autre heureux, mais d’être heureux, afin d’offrir cette joie à l’autre… Pour aimer quelqu’un, il est nécessaire de s’aimer soi-même. Alors cet amour ricoche sur l’autre…

Le jour n’a plus d’heure, le temps s’est arrêté sur mes souvenirs intemporels. Chaque moment de réveil, de lucidité semble irréel…

il recherche notre présence et, débordant d’amour, vient frotter son museau contre ma main. Il a besoin de réconfort, il a besoin de ma main, d’un contact qui le tranquillise.

Il pose sa tête dans ma main. Derrière son regard légèrement voilé, rêve-t-il aussi ? Galope-t-il, court-il après ses souvenirs ? Je le caresse. C’est chaud et réconfortant. Si tu ne sais pas quoi faire de tes mains, transforme-les en caresses et des caresses, j’en ai besoin.

Le vieillissement d’un chien ou d’un ami a toujours quelque chose de poignant. La vieillesse, la maladie arrivent tout doucement, sur la pointe des pieds. Au début on ne voit pas arriver cette déchéance, puis on ne veut pas la voir, on la refuse pour soi et pour les autres…

Une dernière caresse, la tête du chien devient lourde sur votre bras, lourde de souvenirs… Les souvenirs s’enchaînent, se mêlent, en engendrent d’autres

J’ai toujours l’empreinte de ses pattes dans mon cœur.

Je suis taiseux. C’est depuis peu que je parle… Silencieusement dans ma tête… Ce doit être lors de mon opération… L’anesthésiste a dû me piquer avec une aiguille de gramophone…

Le Parc Challandes : http://www.parc-challandes.ch/fr/

Image : Mon chat qui est parti trop tôt…

Didierlaurent, Jean-Paul – «Le reste de leur vie» (2016)

Auteur : Jean-Paul Didierlaurent habite dans les Vosges. Nouvelliste exceptionnel lauréat de nombreux concours, trois fois finaliste et deux fois lauréat du Prix Hemingway, Son premier roman « Le Liseur du 6h27 » m’avait beaucoup plu.

Résumé : Comment, au fil de hasards qui n’en sont pas, Ambroise, le thanatopracteur amoureux des vivants et sa grand-mère Beth vont rencontrer la jolie Manelle et le vieux Samuel, et s’embarquer pour un joyeux road trip en corbillard, à la recherche d’un improbable dénouement…
Un conte moderne régénérant, ode à la vie et à l’amour des autres. Tout lecteur fermera heureux, ému et réparé, ce deuxième roman qui confirme le talent de Jean-Paul Didierlaurent.

288 pages. Editions Au Diable Vauvert – mai 2016

Mon avis : un joli roman qui se lire facilement et donne le sourire… Qui me fait un peu penser aux livres « Et puis Paulette.. »  de Barbara Constantine et « Profanes » de Jeanne Benameur.  Un livre baume au cœur… et qui donne de l’espoir…  Très humain et plein de spontanéité, qui met de bonne humeur. Et pourtant le contexte n’est pas gai gai la vieillesse et la fin de vie de personnes qui souffrent de leur solitude… Mais les deux jeunes débordent de tendresse et de gentillesse envers « leurs » petits vieux et cela rend le livre lumineux. Il faut croire en la chance, en l’avenir, même quand tout semble perdu.. Et toujours se méfier des apparences. Ce livre met aussi l’accent sur l’importance des aides à domicile qui sont l’évènement de la journée des personnes âgées et à quel point leur vie se focalise sur le moment où elles vont être là (en bien ou en mal …)

Extraits:

Manelle se demandait toujours pourquoi le mot «larbin» n’était pas du genre féminin.

ce «Va» qui sonnait à chaque fois comme une bénédiction. Plus n’aurait servi à rien. L’unique syllabe abritait toute la tendresse du monde.

Une fois encore, le miracle se produisit, beau comme un lever de soleil qui vient repousser la nuit.

Pour la vieille femme, le genre humain était composé de deux groupes bien distincts: les gens qui aimaient le kouign- amann et les autres

Du charnel, rien d’autre, et puis partir, avant que le mot ne vienne une fois de plus tout casser. Du sexe sans amour, comme un plat sans sel.

Avant, j’allais à l’église pour assister aux petites messes du matin mais il n’y a plus ni messes ni curé dans le quartier. Alors je me suis rabattue sur Maxini. C’était sur le chemin de l’église et c’est toujours ouvert.

Une bibliothèque sans livres, c’est moche comme une bouche sans dents

Une piscine sans baigneurs, c’est comme un parking sans voitures, c’est triste et ça sert à rien!

La maison semblait sortir d’un grand nettoyage. Propre et froide

Faire oublier le mouroir derrière l’élégance et les dorures d’une résidence de luxe

Malgré l’épaisseur des portefeuilles, malgré les efforts fournis et les moyens engagés pour faire reculer l’échéance, nul doute que la décrépitude finissait par survenir ici comme ailleurs.

La vieille femme prenait rendez- vous avec son thanatologue comme elle le faisait avec son cardiologue, son ophtalmologue, son pédicure ou son dentiste. «Pour la visite de contrôle», avait-elle ajouté, espiègle.

Cette femme était comme ces très vieux mirabelliers qui, malgré un tronc fendillé de toute part et une écorce cassante et desséchée, continuent de renaître tous les printemps pour donner les meilleurs fruits l’été venu.

L’ennui peut être une souffrance, vous savez. Ça s’installe sournoisement avant de venir hanter vos jours et vos nuits comme une douleur sourde qui ne vous quitte plus.

Pour la première fois, il décela un changement dans la voix de la vieille femme. C’était la voix quelque peu éteinte d’un être déjà en partance

«On a signé il y a cinquante-huit ans pour le meilleur et pour le pire, et même quand on croit qu’il ne reste plus que le pire, on peut encore trouver un peu du meilleur, se plaisait-elle à répéter. Suffit juste de fouiller.»

Comme souvent, la mort du maître scellait le sort du chat. Rendez-vous avait d’ores et déjà été pris auprès du véto du coin pour le faire piquer dès le lendemain des funérailles.

Des gueules précieuses de bêtes à concours, des stars à poils bien loin du spécimen dont il venait de s’octroyer la charge. À chaque paquet son type de chat. Stérilisés, chatons, enveloppés, d’appartement. Rien sur les matous borgnes et miteux.

La question tant redoutée. Faire de la médecine, le temps d’un calcul, une science exacte. Débit, crédit, solde. Le solde d’une vie.
— Vu la taille de la tumeur et compte tenu de sa rapidité d’évolution, je dirais un an maximum.
— Pardonnez-moi d’insister mais ce sont surtout les minimums qui m’intéressent

En rouvrant la blessure, le vieil homme avait libéré les souvenirs enfouis qui s’échappaient à présent tel un sang impur.

Et puis on ne part peut-être pas faire une croisière sur le Nil mais en Suisse en cette saison, va savoir comment t’habiller? Chaud? Froid? Là-bas, tout est neutre, même le temps.

Sortir d’un repas sans avoir pris le dessert, c’est comme de revenir de la messe sans être allé communier,

Je n’ai jamais aimé mon prénom. Ça fait bonne sœur, Élisabeth, vous ne trouvez pas. C’est étrange tout de même, quand on y réfléchit: Élisa, ça sonne beau, c’est léger, aérien, mais dès qu’on y rajoute Beth, plouf, c’est comme si ça se refermait pour retomber par terre.

L’amour, c’est comme les bonbons, c’est pas en les regardant qu’on les apprécie

 

Photo : Jet d’eau de Genève

 

 

Besson, Philippe «Arrête avec tes mensonges» (2017)

Auteur : Philippe Besson a publié : En l’absence des hommes, Son frère (adapté par le réalisateur Patrice Chéreau), L’Arrière-saison, Un garçon d’Italie, les jours fragiles, Un instant d’abandon, L’enfant d’octobre, Se résoudre aux adieux, Un homme accidentel, La Trahison de Thomas Spencer, Retour parmi les hommes , Une bonne raison de se tuer, De là, on voit la mer , La Maison atlantique, Un tango en bord de mer , Vivre vite, Les Passants de Lisbonne et « Arrête avec tes mensonges » et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération.
S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

Paru chez Julliard – janvier 2017 – 198 pages / Prix Psychologies Magazine –  le prix du roman inspirant 2017

Résumé : Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Mon avis : Roman… si vous le dites. De fait c’est une autofiction qui se lit comme un roman. Magnifique, puissant, sensible, émouvant, édifiant… et malheureusement toujours d’actualité à notre époque. Et une fois encore cet écrit de Philippe Besson me bouleverse. Quelle justesse dans ses mots, quelle sensibilité, quelle pudeur aussi.
C’est l’histoire d’un refoulement dû à l’époque, à l’urgence, à l’endroit (un petit village de la France profonde) qui engendre tristesse, colère, émotion… Un livre plein de tendresse dans lequel l’auteur rend hommage à son premier amour. Rattrapé par le réel, toutes les images de son adolescence remontent à la surface et Philippe Besson va les extérioriser. Dans ce livre c’est davantage (et même exclusivement) la mémoire qui parle et non l’imaginaire ancré dans ses souvenirs comme c’est le cas dans ces précédents récits. Il avoue par ailleurs qu’il aime à noyer la vérité pour se protéger des autres et sa cacher derrière un masque.
Dans la vie, le choix n’est pas toujours possible… La direction que va prendre notre existence est fonction du regard des autres, de l’histoire familiale, du contexte familial, social, économique, religieux. La singularité non assumée, quelle qu’elle soit, est source de désespoir, de mal-être, de solitude, de repli sur soi, voire de suicide… Comme le dit l’auteur en citant les paroles de la chanson « Veiller tard » de Goldman de l’époque « Ces paroles enfermées que l’on n’a pas su dire »
Ce livre explique l’auteur et son œuvre. C’est une expérience qui se révèle être l’expérience fondatrice de sa personnalité. Il explique l’homme qu’il est devenu, depuis sa jeunesse. Il nous présente le personnage qui l’a fait tel qu’il est, qui a sa place dans ses romans précédents ; c’est son premier amour, c’est l’interdit, le caché. C’est l’interdit dont on ne peut pas parler, le secret ; c’est aussi le vivre dans l’urgence en sachant (mais en ne voulant pas le voir) que le temps est compté. En effet Thomas sait parfaitement (il le dit) que lui, paysan dans un petit village au début des années 80 restera dans sa ferme et que l’auteur, Philippe, quittera ce bled paumé et rétrograde. Un amour à jours comptés, vécu dans l’urgence, qui lui donne d’autant plus d’importance.
Ce livre explique les thèmes récurrents de la prose de l’auteur : la brulure amoureuse, l’incandescence, le deuil, la solitude, le manque, l’importance de l’enfance et de la jeunesse, la difficulté d’être soi-même, le rapport au père (dans ce livre il explique en une phrase que la dureté et l’intransigeance du père va vraisemblablement expliquer sa sensibilité). Le titre du livre est quant à lui expliqué dans les premières phrases, c’est une réflexion de sa Maman quand il était petit… Comme il le dit dans le livre, « Et pour ne pas oublier les disparus » ce livre il l’a écrit pour lutter contre l’oubli, faire revivre les absents.
En fin de livre, quelques questions restent ouvertes : Le non-dit existe-t-il ? Est-ce-que chacun à sa place, ou qu’elle soit ? Une seconde chance ? est-ce possible ? la peur de la désillusion est-elle trop forte pour la tenter ?

Extraits :

j’invente des vies à ces gens qui s’en vont, qui s’en viennent, je tâche d’imaginer d’où ils arrivent, où ils repartent, j’ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m’intéresser à des silhouettes, c’est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l’enfance, oui c’était là dans le plus jeune âge, maintenant je me souviens, cela inquiétait ma mère, elle disait : arrête avec tes mensonges, elle disait mensonges à la place d’histoires, ça m’est resté,

Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant

Donc je suis d’une époque révolue, d’une ville qui meurt, d’un passé sans gloire.

Il allumait la radio, il écoutait « Radioscopie » de Jacques Chancel. Je n’ai pas oublié. Je viens de cette enfance.

Il n’imaginait pas que je puisse venir de cela, ce monde si rural, si minéral, ce monde lent, presque immobile, fossilisé. Il m’a dit : il a dû t’en falloir, de la volonté, pour t’élever.

Laisser dire, c’est confirmer.

D’instinct, je déteste les meutes. Cela ne m’a pas quitté.

Bref, je peux tout imaginer. Et je ne m’en prive pas

La difficulté, on peut s’en accommoder ; on déploie des efforts, des ruses, on tente de séduire, on se fait beau, dans l’espoir de la vaincre. Mais l’impossibilité, par essence, porte en soi notre défaite.

Je tâche de mesurer la part de hasard, la part de chance, d’évaluer la nature de l’aléa qui conduit à la rencontre et je n’y réussis pas. On est dans l’impondérable.

J’écrirai souvent, des années après, sur l’impondérable, sur l’imprévisible qui détermine les événements.

J’écrirai également sur les rencontres qui changent la donne, sur les conjonctions inattendues qui modifient le cours d’une existence, les croisements involontaires qui font dévier les trajectoires.

en réalité rien ne me touche davantage que le craquèlement des armures et la personne qui s’y révèle.

Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable : parce que tu partiras et que nous resterons.

je n’aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d’un continent.

Plus tard, j’écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l’autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s’abat. J’écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j’ai même jamais écrit sur autre chose.

Mais l’absence, c’est d’abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Je sais, d’un savoir intuitif, que je ne devrai jamais lui poser la moindre question, jamais lui demander de s’expliquer. Je suis écrasé par ce savoir.

En fin de compte, l’amour n’a été possible que parce qu’il m’a vu non pas tel que j’étais, mais tel que j’allais devenir.

Ce qui lui plaît chez moi est ce qui m’éloigne de lui.

Et ce sentiment, qui sait, de ne pas être tout à fait à sa place, ici, d’être une sorte de déraciné, comme si on pouvait avoir le déracinement en héritage.

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils.

Il y a cette brûlure de ne rien être autorisé à dire, de devoir tout taire, et cette question terrible, cet abîme sous les pieds : si on n’en parle pas, comment prouver que ça existe ?

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.

Je perçois l’appétit et la désinvolture de ceux qui ont grandi sur une planète rétrécie, pour qui le voyage n’est pas une expédition mais une aventure ordinaire, pour qui la sédentarité est une mort déguisée.

cette abnégation est probablement une façon de s’oublier, de se diluer, une façon aussi de se mettre à l’épreuve, de se faire du mal ?

Je sais aussi tout ce qu’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde.

Et puis le désir ne s’éteint pas comme une allumette sur laquelle on souffle, il se consume.

Il me rend à la solitude. La plus profonde, celle qu’on ressent au cœur d’une foule.

Nous ne sommes plus ceux que nous avons été. Le temps a passé, la vie nous a roulé dessus, elle nous a modifiés, transformés.

Il dit : je pourrais regretter si j’avais eu le choix. Mais je n’ai pas eu le choix.

Ceux qui n’ont pas franchi le pas, qui ne se sont pas mis en accord avec leur nature profonde, ne sont pas forcément des effrayés, ils sont peut-être des désemparés, des désorientés ; perdus comme on l’est au milieu d’une forêt trop vaste ou trop dense ou trop sombre.

 

 

 

Groff, Lauren «Les Furies» (2017)

L’auteur : Lauren Groff, née le 23 juillet 1978 à Cooperstown dans l’État de New York, est une écrivaine américaine. Pour le roman « Les furies » Lauren Groff a reçu un courrier officiel de Barack Obama estimant «  l’un des livres plus intéressants qu’il ait lu cette année » (2015)[
Parution française aux Editions de L’Olivier – 05 janvier 2017 – 432 pages – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau.

Résumé : « Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. D’omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. Elle n’a jamais menti. Elle s’est contentée de ne pas en parler. »
Ils se rencontrent à l’université. Ils se marient très vite. Nous sommes en 1991. À vingt-deux ans, Lotto et Mathilde sont beaux, séduisants, follement amoureux, et semblent promis à un avenir radieux. Dix ans plus tard, Lotto est devenu un dramaturge au succès planétaire, et Mathilde, dans l’ombre, l’a toujours soutenu. Le couple qu’ils forment est l’image-type d’un partenariat réussi.
Mais les histoires d’amour parfaites cachent souvent des secrets qu’il vaudrait mieux taire. Au terme de ce roman, la véritable raison d’être de ce couple sans accrocs réserve bien des surprises.

Mon avis : Sans le petit coup de pouce d’Obama et l’avis de Beabab, je ne sais pas si ce livre aurait retenu mon attention… Mais merci à eux deux ! Un début un peu chaotique ( comme la jeunesse des personnages) mais après j’ai accroché et je n’ai plus laché !
Le roman commence par la partie « Lancelot (Lotto) Satterwhite », fils d’une « sirène » et d’un entrepreneur richissime qui décède alors que son fils est encore bien jeune. Il va lui falloir se construire sans père et avec une mère absente qui va l’envoyer à l’autre bout du pays pour le soustraire à de mauvaises fréquentations et va ensuite le laisser livré à lui-même ( et sans un sous) pour le punir d’avoir épousé une fille qui ne correspondait pas à ses intentions d’union. Le chemin va être long pour passer du statut d’enfant (Lotto) à celui d’adulte (Lancelot). Après quelques années d’adolescence et de jeunesse du style « sexe et folies », des rêves de gloire non concrétisés car son envie de devenir comédien n’est pas couronnée de succès, le jeune homme deviendra auteur dramaturge. Mais un vide demeura toujours au fond de lui : celui d’avoir échoué dans son rêve de devenir comédien. A ses côtés, une jeune femme, Mathilde qui va tout faire pour l’aider à réussir sa vie.
On passe ensuite à Mathilde, à Aurélie…
C’est un roman sur les oppositions : la beauté et la laideur, la force et la faiblesse, solitude et la foule, le Nord et le Sud, l’argent et la misère, la réussite et l’échec, la stabilité et l’intermittence, le visible et le dissimulé, les mots et le silence, la ville et la nature, le ciel et la mer, le noir et les couleurs, le sombre et la clarté … C’est un roman sur les affres et les angoisses de l’artiste, du créateur… A fleur de peau, constitué de tous ses manques et de tous ses doutes. Que l’on crée avec des mots ou avec des notes, l’enfermement dans la phase créatrice est une souffrance, une communion avec la nature…
Le livre est aussi l’histoire de la difficulté de vivre avec son passé, avec ses silences, avec sa rancœur, avec ses secrets, mais surtout besoin de reconnaissance et d’amour qui peuvent amener à la vengeance. Clarté et ombre, le recto et le verso des personnages, le passé et le présent, le dit et le non-dit et la puissance de l’amour fou: l’amour qui sublime, qui dicte les actions dans la vie et au-delà de la mort. Amour et haine sont les moteurs de la vie et plus les pages se tournent, plus la force du caractère de Mathilde s’impose et donne un petit côté « polar » à ce texte magnifique sur le doute, la création, l’amour, la vie quoi… et au final une question : un passé bien enfoui, une cicatrice antérieure, est-ce une trahison ???
Shakespeare, Racine, Beckett, St Exupéry, le théâtre font partie intégrante de la vie des personnages, avec leur drame de solitude, leurs ténèbres…

 

Extraits : ( et je vous dis pas le tri )

Il se représentait une vie entière à baiser sur la plage avant de devenir un de ces vieux couples pratiquant la marche nordique le matin, dont la peau est comme de la pâte de noix laquée. Même vieux, il la ferait valser dans les dunes et assouvirait son désir pour sa fine ossature d’oiseau sexy, avec prothèses de hanches et genoux bioniques.

Il voyait à travers elle, jusqu’à sa bonté intérieure. Mais le verre était fragile, il lui faudrait prendre des précautions.

Les gens pouvaient être soustraits au monde à cause d’un mauvais calcul rapide. Si l’on risquait de mourir à tout moment, alors il fallait vivre !

Une porte se refermait derrière lui. Une autre, beaucoup plus intéressante, s’ouvrait grand.

Pendant des mois, de là-haut, il avait observé un tournesol en mesurant à quel point il était à l’image de l’existence humaine : sortant de terre avec éclat, plein d’espoir, magnifique ; large et fort, sa corolle parfaitement épanouie dûment tournée vers le soleil ; sa tête si alourdie de pensées mûres qu’elle ployait vers le sol, brunissait, perdait ses pétales vifs, la tige ramollie ; fauché en prévision du long hiver.

Les êtres nés pour la musique sont les plus aimés de tous. Leur corps est le réceptacle de l’esprit qui l’anime ; le meilleur en eux, c’est la musique, le reste n’est qu’instrument de chair et d’os.

La neige tombait doucement. Il faisait trop froid pour rester longtemps dehors. Monde sans couleur, paysage de rêve, page blanche

le soleil s’était levé et l’éclat des rayons sur la neige, la glace, donnaient l’impression que le monde était sculpté dans la pierre, le marbre, le mica

Derrière les rideaux, la forêt aurait pu être de verre, vu comme elle étincelait dans le clair de lune. En pleine nuit, il avait fortement gelé, les champs et les arbres étaient nappés d’une couche de résine époxy.

les franges de sa mémoire s’effilochaient, cela ressemblait si peu à son vieux moi à la mémoire d’éléphant.

Sur son quai intérieur, le grand vaisseau à bord duquel il voulait embarquer pour voguer au loin actionna sa sirène. Les amarres furent larguées.

Bon, la radio n’avait pas tué le théâtre, ensuite le cinéma n’avait pas tué le théâtre, la télévision non plus, alors c’était un peu fort de café de croire que l’Internet, malgré tous ses attraits, allait tuer le théâtre, non ?

elle avait l’air toute de sucre et d’air, mais en son cœur il y avait une amande amère et noire

Un jour, il avait lu que le sommeil a le même effet sur le cervelet que les vagues sur l’océan. Le sommeil déclenche une série de pulsations qui parcourent les réseaux de neurones comme des vagues ; elles emportent avec elles tout ce qui est inutile, ne laissant derrière elles que l’essentiel.

« Où sont les hommes ? reprit enfin le Petit Prince. On est un peu seul dans le désert…

– On est seul aussi chez les hommes », dit le serpent.

Le loup décrivit des cercles, puis il s’installa en elle, dans sa poitrine, et se mit à ronfler.

Pourquoi ne pas le laisser vivre dans l’illusion ? Ça le rendait heureux. Et elle adorait le rendre heureux.

c’était un conteur-né. Il transformait la réalité en une vérité autre.

Des années plus tard, au sommet du bonheur, elle songerait à cette fille solitaire, les yeux baissés comme une putain de campanule timide, alors qu’à l’intérieur une tornade l’habitait.

– Une erreur de jeunesse.
– On a tous connu ça. J’adore les erreurs de jeunesse. »

Lancelot Satterwhite baignait dans l’adoration comme un canard dans sa mare. Il voulait juste nager dans un océan d’adoration, mais sans jamais se mouiller, en restant à la surface.

il y a des non-vérités fondées sur des mots et d’autres sur des silences,

« Nous sommes bien solitaires, ici-bas, reprit-il. C’est vrai. Mais nous ne sommes pas seuls. »

Mais son amour pour lui était neuf, et celui qu’elle éprouvait pour elle-même, ancien, or elle n’avait eu personne d’autre qu’elle-même pendant si longtemps. Elle était lasse d’affronter le monde seule.

Ils avaient tellement de choses à faire, tout le temps débordés, et les week-ends, c’était leur temps à eux, les précieuses petites heures qu’ils partageaient ensemble à se rappeler pourquoi ils s’étaient mariés !

Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elles s’étaient produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords effrangés.

Un miracle, cette capacité à prendre une âme et à l’implanter tout entière dans une autre personne, ne serait-ce que pour quelques heures. Toutes ces pièces étaient des fragments qui, ensemble, formaient un tout.

De grands vides aussi : une dentelle du tissu de sa vie. Dieu merci, le pire avait sombré dans les trous.

Les théâtres vides sont plus silencieux que tout autre lieu désert. Quand ils dorment, ils rêvent de bruit, de lumière, de mouvement.

Image : la petite sirène du lac Léman ( eh oui… ) – photo prise par moi

Higashino, Keigo «Le Dévouement du suspect X» (11.2011)

Prix Naoki en 2006

Auteur : Keigo Higashino né le 4 février 1958 à Osaka sur l’île d’Honshū, est un écrivain japonais, auteur de romans policiers.

Il est l’auteur d’une série qui met en scène le Physicien Yukawa : Le Dévouement du suspect X (2011) , Un café maison (2012), L’Équation de plein été (2014).

Et de plusieurs autres romans : La Maison où je suis mort autrefois (2010)La Prophétie de l’abeille (2013) – La Lumière de la nuit (2015) – La Fleur de l’illusion (2016)

 

Résumé : Ishigami, un professeur de mathématiques, est amoureux de sa voisine, Yasuko Hanaoka, une divorcée qui élève seule sa fille. Mais son ex-mari a retrouvé sa trace et la harcèle. Elle le tue en cherchant à protéger sa fille qu’il a attaquée. Ishigami, qui a tout entendu, y voit l’occasion de se rapprocher d’elle et lui propose son aide. Il entreprend alors de maquiller le crime en le considérant comme un problème de mathématiques à résoudre… Un roman noir sur la folle logique de la passion.

 

Mon avis: Subtil, fin, intelligent… Mais que j’aime cet auteur et ses énigmes. Tout dans l’intelligence et la déduction. Un professeur de mathématiques est amoureux fou de sa voisine, une femme divorcée qui élève seule sa fille. Suite à un crime, ce Professeur va renouer contact avec un ancien camarade d’Université, le Physicien Yukawa lui-même ami d’un inspecteur de police. Non seulement ce roman est un un superbe roman sur l’amour fou et total mais c’est aussi un roman sur les limites et les difficultés de l’amitié. Une fois encore sous le charme de ces romans pas comme les autres.

 

Extraits :

Il se souvient aussi de la fameuse aporie mathématique qui les captivait tous deux : est-il plus difficile de chercher la solution d’un problème que de vérifier sa solution ?

Lorsqu’il l’avait demandée en mariage, elle s’était sentie comme Julia Roberts dans Pretty Woman.

Paul Erdös est un mathématicien hongrois, qui voyageait à travers le monde et collaborait partout où il allait avec d’autres chercheurs. Il avait la conviction que les bons théorèmes doivent pouvoir être démontrés de façon belle et claire.

A ses yeux, les mathématiques étaient semblables à une chasse au trésor. Il fallait commencer par définir un angle d’attaque puis réfléchir à un chemin pour déterrer le trésor, autrement dit qui mène à la réponse. Accumuler les calculs conformément à ce plan devait permettre de découvrir de nouveaux indices. Si on ne trouvait rien, il fallait changer de route. A condition de faire cela avec obstination, patience et résolution, on pouvait parvenir au trésor, une solution exacte que personne n’avait encore trouvée.

La même métaphore permettait de penser qu’il était plus simple de vérifier la solution de quelqu’un d’autre que de trouver soi-même une nouvelle route. Mais en réalité, ce n’était pas le cas. Suivre une route erronée et arriver à un faux trésor, autrement dit démontrer que ce trésor est faux, est parfois plus difficile que de chercher le vrai trésor.

Je ne mets pas en doute la capacité de la police à ne pas se tromper !

Ishigami avait l’impression que d’année en année, les lycéens utilisaient de plus en plus mal leur cerveau.

— De moins en moins de gens équipent leur vélo d’une plaque avec leur nom. Probablement parce qu’ils pensent qu’annoncer son nom et son adresse peut être dangereux pour eux. Autrefois, presque tout le monde le faisait, mais les temps changent.

Les hommes de sciences sont toujours suspects aux yeux de leurs contemporains

Questionner la nécessité de ce qui est enseigné est sain. Ce n’est qu’après avoir dissipé ce genre d’incertitude que l’on peut véritablement étudier. Ce questionnement était indispensable pour trouver le chemin qui menait à la compréhension de la véritable nature des mathématiques.

Pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, il avait l’impression qu’un mur les séparait. Parce qu’il était policier, son ami refusait de lui dire la raison de sa souffrance.