Dufourmantelle, Anne «L’Envers du feu» (2015)

Auteur : Anne Dufourmantelle, née le 20 mars 1964 à Paris1 et morte le 21 juillet 2017 à Ramatuelle, est une psychanalyste et philosophe française. a publié de nombreux essais, entre autres, De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, mais aussi En cas d’amour, L’Éloge du risque, et le dernier Défense du Secret (2015), tous chez Payot . Elle meurt le 21 juillet 2017 des suites d’un arrêt cardiaque, en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade sur la plage de Pampelonne. Les notions de risque et de sacrifice étaient au cœur de sa pensée.

Albin-Michel, aout 2015, 352 pages

Résumé : « Les grands incendies sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.
Dévastation. Régénération.
Nous sommes de même nature ; des feux. »
Thriller psychanalytique, roman initiatique, histoire d’une passion, quête de soi, labyrinthe de mensonges et de faux-fuyants, de souvenirs écrans, ce suspense qui emprunte les arcanes de l’analyse nous mène de Brooklyn jusqu’aux confins du Caucase à la poursuite d’une mystérieuse disparue.
Le premier roman de l’auteur de « En cas d’amour et de Défense du secret » nous fascine et nous trouble jusqu’au vertige.

Mon avis : Excellent ! Si cette dame n’était pas décédée en portant secours à des enfants, je ne crois pas que j’aurais entendu parler du livre. Et je serais passée à côté d’un roman comme je les aime. Un vrai roman psychologique avec un rôle de psy plus que convainquant (ce qui semble logique au vu de la profession de l’auteur) mais pas que… Une écriture fluide et agréable, une construction efficace, rythmée par les séances chez le psy… une histoire qui fait remonter le passé (refoulé) et la mémoire…

Alors suicide ? meurtre ? disparition ? enquête ? à quête de soi ? inconscient ? quête des autres ? souvenirs d’enfance ? fuite ? reconstitution ? amour ? amitié ? trahison ? confiance ? Toute une vie remise en question ; les fondements et les certitudes s’effondrent… Le personnage principal va voir sa vie s’écrouler et se décomposer autour de lui.. A qui faire confiance? A ces amis? mais sont-ils ses amis? A son père? à des rencontres de passage? Par moments il se croit libre, d’autres fois il se sent observé, surveillé… Vérité ou paranoïa? Est-ce une simple disparition? A-t-il mis les pieds là ou il n’aurait pas dû ? Je vous laisse en compagnie d’Alexeï.. Je ne vous raconte rien… j’ai beaucoup aimé et je le recommande.

Extraits :

Les livres n’appartiennent à personne, les conserver ne m’est jamais venu à l’esprit. Ils sont faits pour passer de main en main, de vie en vie. J’aime les déplacer, en dérober un comme ça, pour l’abandonner ensuite dans un endroit public.

Ce n’est pas tant les espaces qui me fascinent que l’histoire dont ils gardent la trace, ou celle qu’ils annoncent en secret.

Les détails me rassurent, ils s’opposent à l’oubli. Je revois ma déambulation, les pièces entre-vues, les recoins, les objets.

Ce qu’on oublie est un choix, pas un accident, encore moins une faiblesse. Mais tout ne s’efface pas, il y a des îlots qui échappent au refoulement.

un état somnambulique peut être une forme de veille paradoxale. Les vigilances se créent parce qu’un jour elles ont été prises en défaut

Qu’est-ce qu’un serment, sinon la possibilité d’une future trahison ?

Je voudrais échapper à l’inquiétude que je devine en elle. J’ai assez de la mienne.

La nostalgie n’est pas mon élément. Je ne veux rien d’autre que le présent.

– Une fugue ?
– J’ai passé l’âge.
– L’âge n’a pas d’importance, c’est l’intention.

– La mort appartient à celui qui meurt, personne ne peut s’arroger le droit d’en questionner les derniers instants.

Sa musique infuse comme une rivière inconnue que l’on découvrirait dans un lieu familier, une eau tumultueuse qui se serait frayé seule un passage.

Il s’est dit quelque chose d’important, d’essentiel même, qui peut les guider. C’est comme une phrase musicale qui serait là, invisible, soutenant la mélodie.

Les grands rêves sont des trésors qui, s’ils ne sont pas captés, peuvent devenir toxiques.

Il faut accompagner les morts une partie du chemin et puis leur dire adieu quand le temps est venu. Et alors savoir qu’une part de nous est partie avec eux, et l’honorer, pour qu’ils ne reviennent pas nous hanter.

C’est comme ces chevaliers dans les livres que je lisais enfant, dont l’idéal guidait les actes : cela ne leur rendait pas la guerre plus douce ou le voyage plus sûr, mais ils servaient une noble cause.

La psychanalyse est une étrange fabrique de secrets destinés à lever d’autres secrets.

Elle voulait sortir du jeu définitivement. S’éclipser. Ce mot lui plaisait, il signifiait d’abord le mouvement par lequel la lune ou le soleil se rendent invisibles.

Personne remplace personne. Ça fait un trou, basta.

Couper court et faire silence. Mais ne serait-ce pas déserter face à un adversaire qui n’est autre que lui-même, quoi qu’il se raconte ?

L’inconscient n’oublie rien, dit-elle. Chaque événement passé poursuit son devenir en nous. Notre psyché contient toutes les mémoires qui nous ont traversés, et pas uniquement la nôtre.

Écrire à la main déjà lui paraît d’un autre âge. Une archiviste de la vie des autres.

La moitié de notre vie est dédiée à enregistrer la plainte venue de nos rêves d’enfant, de nos désirs sacrifiés.

ces bribes d’enfance qui remontent, c’est comme le retour du sang après une gelure. C’est douloureux mais vivant.

Elle essaie de penser, c’est sa seule dissidence, mais il n’y a pas d’abri possible pour la pensée

Lacan disait de l’ignorance que c’était une passion au même titre que l’amour et la haine. Elle engendrait des monstres.

 

Mey, Louise «Les Ravagé(e)s» (2016)

Auteur : Après Les Ravagé(e)s (2016), elle vient de publier son deuxième roman Embruns (voir article) . La suite de « Les Ravag(é)es est prévue pour 2018
Fleuvenoir 432 pages (2016) Pocket (2017) 448 pages

Résumé : Andréa est une silhouette chancelante après un énième samedi soir alcoolisé. Ses amies ont prolongé la fête, les taxis ont déserté la place, le vide a empli l’espace et on a qu’une envie, ici et maintenant : faire passer le temps plus vite. Mais pas le choix. Il s’agit d’être pragmatique : mettre un pied devant l’autre, entendre le bruit de ses pas en triple exemplaire et trouver ça normal, fixer la lumière, un point de civilisation. Ne pas tomber.
Pourtant, cette nuit-là ne ressemble pas aux autres. La tête collée au bitume, dans l’urine et la poussière, Andréa a mal.
Alex est flic et mère célibataire. Elle officie aux crimes et délits sexuels d’un commissariat du nord de Paris. Chaque jour, elle voit défiler les plaintes pour viol, harcèlement, atteinte à la pudeur. L’ambiance est à l’anesthésie générale et il faut parfois lutter pour continuer à compatir. Ses parades pour éviter de sombrer : la bière, sa fille et les statistiques.
Sauf quand deux affaires viennent perturber la donne.

Contexte social : le Conseil constitutionnel venait d’annuler la loi sur le harcèlement sexuel. Ce qui invalidait de facto les procédures en cours et laissait des dizaines de victimes désemparées.

Mon avis : Premier opus d’une future série de cette équipe de flics parisiens. Beaucoup aimé. J’avais lu juste avant le deuxième livre de cette jeune auteure, qui est un huis clos « Embruns » (voir article) et donc n’est pas dans la lignée de celui-ci. Bluffée par les deux romans. Ici on entre dans le quotidien d’une inspectrice de police Alex, confrontée au sordide et au machisme. Une enquête qui vous colle à la peau dans le monde du viol, de la violence urbaine. Au fil de l’enquête, on va évoquer plusieurs volets de la traque : les fausses pistes, le rôle des médias, le machisme, le refus de coopérer, le manque de moyens, l’envie – ou pas – de mener à bien certaines enquêtes, l’alcoolisme, la collaboration entre polices. Suspense jusqu’au bout. J’ai eu à plusieurs reprises des fausses intuitions… je me suis fait mener en bateau avec maestria. Dans une ambiance grise et noire comme l’hiver pluvieux et venteux en région parisienne. De plus, j’ai aimé les personnages, les dialogues, l’humour et le sens de la répartie. Vivement la suite de cette équipe.
Seule petite remarque : pour qui ne vit pas en France, il est parfois difficile de connaître la signification des sigles utilisés..

Extraits :

C’est quoi, un zeugma ? demanda Martin.
— Quand tu utilises le même verbe ou le même adjectif pour relier deux idées qui n’ont pas grand-chose à voir l’une avec l’autre,

Elle gardait son énergie pour les choses qui lui semblaient en valoir la peine – et il y en avait peu.

Des fois j’ai l’impression que tu t’en fous.
— Ne dis pas de conneries. C’est juste ça ; je mets de la distance
À petits coups de pinceau, elle étalait le mélange couleur cyan tout en diluant sa journée dans l’oubli.

L’avantage des zones résidentielles, personne ne t’entend hurler…

Alex se demanda si c’était la personnalité qui appelait la profession ou la profession qui modelait la personnalité.

Alex se demanda soudain comment, au fin fond du deuil, au fin fond de la détresse, au fin fond du malheur, les gens continuaient à offrir aux visiteurs l’apparence d’une bienséance cordiale. Distanciation ? Préservation ?

Tu sais bien qu’il va nous appeler en panique le 24 au matin en expliquant qu’il ne savait pas que Noël tombait à cette date-là cette année et qu’il lui faut absolument une idée de cadeau

Si je devais faire un foin à chaque fois qu’un Parisien me met une main aux fesses, il me resterait très peu de temps pour le reste.

Tu m’étonnes qu’il organise les trucs. Si quand c’est trop le bordel il tue des gens, moi aussi à sa place je mettrais tout sous classeur, en ordre alphabétique.

… avait la quarantaine, des lunettes, les cheveux blonds, un pull en grosse laine roulé aux manches qui devait coûter cher et un paquet de récriminations.

Le préfet actuel était connu pour avoir deux centres d’intérêt exclusifs. En premier : lui ; et immédiatement derrière : ce qui pouvait lui être utile.

Et puis ils étaient intervenus dans ce que l’on continuait d’appeler pudiquement des « différends familiaux », comme si la violence conjugale n’était qu’un léger malentendu.

Mais il est 11 h 30, tu déjeunes déjà ?
— Je reviens… tiens-toi à quelque chose : je reviens du sport.
— L’apocalypse est proche.

Elle était à la limite exacte entre la tête légère et l’ivresse profonde ; entre l’envie d’aimer la Terre entière, de faire confiance et de croire en tout, et celle de sombrer et de mâcher son dégoût de l’espèce humaine. Danseuse, équilibriste, elle aimait ce moment où elle pouvait savourer l’illusion du choix.

Ce moment d’attente, ce moment où ce que l’on désire est si proche. La tarte fumante posée sur la table ; le gratin que sa mère laissait dans le four en annonçant « Encore cinq petites minutes »

Elle referma doucement la porte d’entrée derrière lui, et alla se coucher. Sans prendre de douche. Gardant sur elle son odeur, comme un drap supplémentaire, une couche en plus entre elle et le monde. Protégée.

Le jour était déjà tombé, mais elle doutait maintenant qu’il se soit levé aujourd’hui.

Selon un de ces principes de réalité tordus qui président parfois aux sociétés humaines, les femmes, c’était une chose. Les mères, une autre. Il avait protégé la sienne et gagné le droit de s’appuyer sur un mur compact de témoins muets.

Je ne suis jamais sûre de ce que tu sous-entends quand tu dis qu’une femme a du caractère, mais j’ai rarement l’impression que c’est un compliment…

— Je vais chercher à manger ?
— Tu auras ma reconnaissance éternelle.
— Tu veux quoi ?
— Un sandwich au paracétamol.

Apparemment, l’amour aussi était pavé de bonnes intentions.

Ils se demandèrent pourquoi on leur fourrait dans les pattes un expert de gens morts depuis des siècles pour démêler des agressions de gens abîmés, mais bien vivants.

« Ah oui ? Tu veux me montrer la Musulmanie sur une carte […] ? »

J’ai cinq solutions face au conflit, […] : la fuite, la soumission, l’affrontement, le dialogue, et la métacommunication. Ou l’art de faire passer son message de manière détournée.

Elle passait assez de temps à décortiquer ce qui n’allait pas ; elle n’allait pas en plus se mettre à décortiquer ce qui allait bien.

[…] un mois de janvier en « -el » : bilans annuels, analyses prévisionnelles et perspectives trimestrielles.

C’est drôle comme certaines phrases veulent dire le contraire de ce qu’on dit. « T’inquiète. » « Pas de problème. » « Barre-toi, je m’en fous. »

Je me murge responsable, moi, madame, je vais finir avec une cirrhose certifiée Écolabel, je suis AB, Alcoolique et Bio.

Comme chaque année, le froid en hiver était une énorme surprise. RER, trains et bus déclaraient forfait. De l’autre côté de l’Atlantique, les Québécois et leurs moins quarante-cinq degrés se marraient.

Je déteste le mois de mars. Ça n’en finit pas, il fait toujours un temps pourri… On a l’impression que l’hiver va s’étirer pour toujours.

N’importe quel abruti connaissait la règle pour faire oublier une affaire bancale : profil bas et patience. La roue tournait, les catastrophes se succédaient ; une une dramatique chassant l’autre.

Internet, c’est comme dehors, mais avec la protection de l’anonymat. Il y en a que ça excite un peu.

Il a cette espèce de truc bizarre des vrais machos : quelque part, il est tellement persuadé que les femmes, et par extension, les victimes, sont des êtres diminués qui ont besoin de protection, qu’il se révèle extrêmement attentionné.

— … Entre.
— Non. Je ne veux pas entrer chez toi. J’en ai marre. J’en peux plus. J’en peux plus de rester sur le bord. De rien avoir. D’être personne. J’en peux plus de rentrer chez toi. Je veux entrer dedans, dans ta vie.

Mey, Louise «Embruns» (2017)

Auteur : Après Les Ravagé(e)s (2016), elle vient de publier son deuxième roman Embruns (voir article) . La suite de « Les Ravag(é)es est prévue pour 2018
Paru chez Fleuvenoir – 336 pages

Résumé : Béa, Chris et leurs deux rejetons de presque vingt ans sont charmants, sportifs, talentueux et, surtout, ils forment une équipe complice.

Voilà une famille qui a le bon goût dans le sang, chérit les matières nobles, les fruits du marché, le poisson jeté du chalutier, la tape amicale dans le dos des braves. Voilà une team unie qui porte haut les valeurs d’authenticité, d’équité, d’optimisme. Les Moreau – c’est leur nom – ne perdent pas une miette de leur existence. Ils sont insupportablement vivants.
Et comme le veut l’adage, les chiens ne font pas des chats : Marion et Bastien sont les dignes héritiers de leurs parents. Ils ne les décevront pas.
Pour l’heure, tous les quatre se sont réfugiés le temps du pont du 14 Juillet sur une île de Bretagne. Un coin de paradis si prisé qu’il est impossible d’y séjourner sans passe-droit. Mais, même l’espace d’un week-end, impossible n’est pas Moreau.
Seulement, quand au retour d’une balade Béa, Chris et Bastien trouvent la maison vide, la parenthèse enchantée prend soudain l’allure d’un huis clos angoissant. La petite île, devenue terrain boueux d’une battue sous la pluie pour retrouver Marion, va révéler un autre visage : celui d’une étendue de terre entourée d’eau où vit une poignée d’individus soudés comme des frères et aguerris aux tempêtes.

 

Mon avis : Alors bienvenue en Bretagne : sauvagerie garantie à tous les niveaux…
Un suspense magistral, un presque huis-clos angoissant au possible, machiavélique à souhait. Je l’ai dévoré, pas lâché… totalement happée par l’histoire. Je ne vous en dot pas plus…
Et immédiatement, je me suis fait prêter le précédent par la copine : je replonge dans l’univers de cette jeune romancière française .

Extraits :

Comme les doigts d’une même main, dont les gestes se complétaient, fluides, assurés.

« La seule surconsommation qui ne me dérange pas, déclarait Chris, c’est celle de la culture. »

— Franchement, sur l’échelle du danger, ce type est entre le hamster et le concombre de mer.

Entre les rafales de vent frais, le soleil chauffait la peau.
— Polaire et coups de soleil, de vraies vacances bretonnes.

C’était l’heure blanche, ce moment suspendu avant que le jour ne se retire complètement, où les teintes claires jaillissent du décor, amplifiées par un étrange effet d’optique.

— Bienvenue en Bretagne. Là où il fait beau plusieurs fois par jour.

À deux mètres, la vue se brouillait sous la violence de la pluie. On aurait dit que le ciel s’était posé par terre.

Le Goulet, ben voyons. Pourquoi pas la Pointe du Pendu ou le Pic aux Écorchés ? Pourquoi les coins pourris ont toujours des noms pourris ? Pourquoi on fait pas des camps de torture qui s’appelleraient Aux lilas bleus ? »

il savait que se heurter à ses peurs pouvait marcher. Il s’agissait de volonté.

Ils se regardèrent, et plus rien n’exista. Ils se regardèrent comme si tout en ce monde s’écoulait loin d’eux, comme s’il ne restait sur un radeau perdu dans l’univers que leurs visages tournés l’un vers l’autre.

Ensemble. Cette joie sauvage de s’être trouvés qui battait en eux comme un cœur unique, depuis le début.

Sa bouche devint acide. Elle choisit ses mots avec attention, cobra en équilibre.

Elle piétinait tout sur son passage. Le pouvoir corrosif qui s’écoulait tranquillement hors d’elle, comme un collier de perles rondes et régulières, déchirait tout ce qui pouvait être déchiré, et cela lui procurait un plaisir infini.

On ne soigne pas les sociopathes. On ne leur apprend pas la compassion, l’empathie.

L’eau semblait l’appeler, l’inviter, avec les mouvements souples d’un rideau de velours sombre. Elle l’imaginait tiède et moelleuse, comme un immense oreiller de plumes, comme un sommeil profond. Elle se laissait porter, avec une légèreté d’innocente, savourant pour la première fois l’abandon, ses muscles apaisés.

Je ne suis pas un génie, moi, mais pendant l’année, je ne suis pas non plus ici à manger des racines.

Les feuilles des arbres semblaient avoir été tracées par un enlumineur précautionneux, soucieux du détail

 

Desjours, Ingrid «Tout pour plaire» (10.2014)

Auteur : Ingrid Desjours est psycho-criminologue. Après avoir exercé de nombreuses années auprès de criminels sexuels en Belgique, elle décide en 2007 de se retirer en Irlande pour écrire son premier thriller. Depuis, elle se consacre entièrement à l’écriture de romans et de scénarios pour des séries télévisées. Les nombreux psychopathes qu’elle a profilés et expertisés l’inspirent aujourd’hui encore. Outre ses tableaux cliniques pertinents, l’auteur excelle dans l’art de lever le voile sur la psychologie humaine et de faire ressentir au lecteur ce que vivent ses personnages, pour le meilleur et surtout pour le pire ? Ses quatre premiers romans, Écho (2009), Potens (2010), Sa vie dans les yeux d’une poupée (2013) et Tout pour plaire (2014) ont été plébiscités tant par le public que par les libraires. Les Fauves (2015) ouvre la nouvelle collection de polars et thrillers des éditions Robert Laffont : « La Bête noire». «La prunelle de ses yeux» est sorti en 2016.

Ingrid Desjours publie également chez le même éditeur des sagas fantastiques chez Robert Laffont sous le pseudonyme de Myra Eljundir : la trilogie Kaleb ainsi qu’Après nous, dont le premier tome est paru en mai 2016. Elle vit actuellement à Paris.

Consécration : Tout pour plaire est en cours de développement pour une série TV par Arte. Elle a également animé l’écriture de Connexions, un polar interactif édité en partenariat avec l’émission « Au Field de la nuit » (TF1)

 

Résumé : Rien n’est plus suspect qu’une personne qui a tout pour plaire.

Voilà, vous y êtes. Arrivés au point de rupture.
Depuis longtemps déjà, votre couple dérange. Parce qu’une belle et brillante jeune femme n’a pas pu renoncer à tout pour se consacrer à son riche mari comme ça, sans être influencée. Ou vénale.
Parce qu’un séducteur avide de pouvoir n’a pu obtenir la totale dévotion de son épouse que par la tyrannie et la manipulation. Comme tous les pervers narcissiques.
Oui les ragots vont bon train.
Alors quand s’installe chez vous un deuxième homme, aussi attirant que sulfureux, les esprits s’échauffent davantage. Et la disparition pour le moins suspecte de sa femme n’arrange rien.
Bien au contraire.
Pour vos voisins sont désormais réunis tous les ingrédients d’un drame conjugal qui pourrait bien vous mener à la mort. Vous aurez été prévenus.
Voilà, vous y êtes. Arrivés au point de rupture…

 

Mon avis : Après avoir fait connaissance de cet auteur avec ». « La prunelle de ses yeux », me revoici plongée dans l’angoisse psychologique… Machiavélique ! Peu de personnages au final … mais il n’y en a pas un pour rattraper l’autre… Et dans le style peu sympathiques… Heureusement qu’il y a le flic et le mafieux … Extrêmement bien construit et glauque… Moi qui aime les thrillers psychologiques, la découverte de cette romancière est une torture délicieuse ! Et je ne m’étonne pas que la romancière soit psycho-criminologue car l’étude des caractères est magnifique ! Et le suspense est là jusqu’au bout du bout des quelques 530 pages. Pas trop (enfin quelques-unes) de scènes sanglantes, mais des prises de tête en veut-tu en voilà. La manipulation règne en maître et on finit par ne plus savoir qui est victime et qui ne l’est pas… On doute, on révise son jugement… Je ne vous en dis pas plus mais ne vous fiez pas trop aux apparences… J’espère retrouver dans un prochain livre le flic et le mafieux…

Extraits :

Elle cesse aussitôt toute activité personnelle dès qu’il est dans les parages. Plus rien ne compte excepté lui et ses moindres désirs.

C’était donc ça, la vie : une traversée solitaire où rien ne vous était accordé juste pour vos beaux yeux.

Là-bas je n’étais personne. Je n’avais pas à tenir un rôle dont je ne voulais pas et si je n’étais personne, alors je pouvais être tout le monde, devenir qui je souhaitais : moi. Le vrai moi.

— L’eau c’est terrible : ça détruit tout sans même qu’on s’en rende compte, de façon silencieuse, pernicieuse… On ne s’aperçoit des dommages qu’elle a causés que lorsqu’il est trop tard.
— Un peu comme quand on vit avec une personne toxique[…¨]

Intéressée, infidèle, autoritaire… La reine du chantage affectif. Tous les numéros plus le complémentaire !

[…] cette société où l’on n’a plus le droit de rien faire. Fumer des fausses clopes, baiser sous plastique ou par téléphone, manger des merdes bourrées de pesticides mais sans sucre, sans gras, et sans goût, très peu pour lui.

Comme si elle le réveillait d’un simple baiser, lui, le pas beau au bois dormant, sauvé par une princesse en détresse.

Mon discours t’ennuie ? Le tien me choque. On dirait que tu ne connais pas la drogue, que tu ne sais pas à quel point c’est difficile de s’en sortir, un peu comme un mec qui vote FN alors qu’il vit dans la Creuse et n’a jamais vu un Arabe de sa vie.

Mais le cœur des drogués ne connaît pas de bonne raison de battre. Il essaie juste de rêver un peu et de s’anesthésier pour oublier la douleur de vivre. Et dès qu’il en a l’occasion, il préfère arrêter. Pour ne plus jamais avoir mal.

Elles sont toutes deux habillées de gris, comme deux versions du même chagrin.

Mais est-on jamais complètement libre ? Un mercenaire doit tout de même rendre des comptes. À sa conscience, pour commencer…

Vann, David «Sukkwan Island» (2010)

Auteur :

David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.
Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.
Publié en France en janvier 2010, « Sukkwan Island » remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.
David Vann est également l’auteur de « Désolations » , « Impurs » . En 2016 il publie « Aquarium » . Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne tous les automnes la littérature.

 

Résumé : Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin. Sukkwan Island est une histoire au suspense insoutenable.

Avec ce roman qui nous entraîne au cœur des ténèbres de l’âme humaine, David Vann s’installe d’emblée parmi les jeunes auteurs américains de tout premier plan.

Ce roman a remporté les prix Médicis étranger 2010, prix des lecteurs de L’Express, prix de la Maison du livre de Rodez, prix du Marais 2011 des lecteurs de la médiathèque L’Odyssée de Lomme. Depuis son formidable succès en France, ce roman a été traduit en dix-huit langues et est aujourd’hui disponible dans soixante pays du monde. Une adaptation cinématographique est en cours.

Mon avis : petit livre de 200 pages mais grand en émotion ! Huis clos entre un père et son fils. Le drame de l’incommunicabilité. Dès le début le fils est déstabilisé par la faiblesse et le manque de confiance en lui de son père. Un père qui n’arrive pas à assumer son rôle de père, un fils qui perd dès le début confiance en son père qui n’assure en rien (manque de préparation du projet, pleurs toutes les nuits).. Le tout dans un décor angoissant.. Alors mon enthousiasme est allé décroissant… Fascinée par la première partie, à laquelle j’ai adhéré à 100%, un peu moins emballée par la deuxième et très déçue par la fin. Mais je recommande toutefois de le lire jusqu’à la fin ! C’est pas long et les descriptions ( tant la nature que des sentiments et l’analyse psychologique) le méritent

Extraits :

Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d’argent, d’impôts, et tout est parti en vrille.

il apercevait le bras de terre pareil à une dent scintillante qui jaillissait de l’eau agitée et un autre bras de mer menant à une île lointaine, à un rivage, à l’horizon, l’air limpide et clair, les distances impossibles à évaluer.

Il n’y a que des bouleaux et des épicéas à perte de vue. Quand je regardais par la fenêtre, j’aurais voulu voir d’autres espèces d’arbres. Je ne sais pas à quoi c’est dû, je ne me suis jamais senti chez moi toutes ces années, je ne me suis jamais senti à ma place nulle part. Quelque chose me manquait, mais j’ai le sentiment qu’être ici avec toi va tout arranger.

L’arbre s’abattit à l’opposé d’eux en s’écrasant à travers les branches et les feuilles tandis que les troncs voisins frémissaient sous le choc, l’air de badauds tremblants et sidérés attroupés autour d’un horrible spectacle, puis un étrange silence s’installa.

Il avança jusqu’à l’eau en posant un pied prudent sur les rochers humides, il entendait la pluie de toute part, comme un tissu sonore qui supplantait tous les autres bruits. C’était la seule odeur, aussi. Même lorsqu’il détectait l’arôme de la terre ou de la mer, les parfums dont il imaginait qu’ils étaient ceux des fougères, des orties et du bois pourri, ils faisaient partie intégrante de l’odeur de pluie.

Il voulait partir. Il voulait s’échapper. Mais à mesure que les heures passaient, il savait qu’il allait rester.

Affairés, l’esprit vide, ils œuvraient ensemble à rassembler leurs provisions, leur relation devenue soudain plus simple.

Observant l’ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy

Une violente tempête s’installa le jour suivant. L’eau semblait se fracasser sur le toit et contre les murs en un rideau épais comme une rivière et non comme quelques gouttes portées par le vent tant le choc était puissant.

Ça souffle comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain, fit son père. Comme si la pluie cherchait à effacer tous les jours du calendrier.

le sol était si détrempé qu’il avait l’impression de marcher sur des éponges

Elle était devenue une sensation, une part de son être qu’il ne pouvait suffisamment dissocier de lui-même pour y penser. Elle était un manque et un regret qui grossissaient en lui comme une tumeur

Et ses hurlements ne faisaient rien d’autre que se combler eux-mêmes, il était comme un acteur prisonnier de sa propre douleur, incapable de savoir qui il était véritablement ni quel rôle jouer.