Collette, Sandrine «Les Larmes noires sur la terre» (2017 )

Auteur : Sandrine Collette passe un bac littéraire puis un master en philosophie et un doctorat en science politique. Elle devient chargée de cours à l’université de Nanterre, travaille à mi-temps comme consultante dans un bureau de conseil en ressources humaines et restaure des maisons en Champagne puis dans le Morvan.

Elle décide de composer une fiction et sur les conseils d’une amie, elle adresse son manuscrit aux éditions Denoël, décidées à relancer, après de longues années de silence, la collection « Sueurs froides », qui publia Boileau-Narcejac et Sébastien Japrisot. Il s’agit « Des nœuds d’acier », publié en 2013 et qui obtiendra le grand prix de littérature policière ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le roman raconte l’histoire d’un prisonnier libéré qui se retrouve piégé et enfermé par deux frères pour devenir leur esclave. En 2014, Sandrine Collette publie son second roman : « Un vent de cendres » (chez Denoël). Le roman commence par un tragique accident de voiture et se poursuit, des années plus tard, pendant les vendanges en Champagne. Le roman revisite le conte La Belle et la Bête. Pour la revue Lire, « les réussites successives Des nœuds d’acier et d’Un vent de cendres n’étaient donc pas un coup du hasard : Sandrine Collette est bel et bien devenue l’un des grands noms du thriller français. Une fois encore, elle montre son savoir-faire imparable dans « Six fourmis blanches »2015) « Il reste la poussière » obtient le Prix Landerneau du polar 2016. En 2017, elle publie « Les Larmes noires sur la terre ».

Editions Denoël, coll. « Sueurs froides », 336 pages, janvier 2017.

Résumé : Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse».
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir.
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser.
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix?
Après le magistral Il reste la poussière, prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

Mon avis : Bluffée ! J’y allais a reculons car je n’avais pas été emballée par les deux premiers qui me mettaient mal à l’aise avec leur violence gratuite et une cruauté malsaine. J’avais dit que je n’allais pas lire d’autres livres de cette auteure.. J’ai eu tort et je vais lire ceux que j’ai ignorés 😉

Gros coup de poing et de cœur ! Ce n’est pas un polar mais un roman avec des personnages splendides. L’histoire de six femmes qui vont former une sorte de fratrie pour s’épauler dans une sorte de bidonville/camp de réfugiés prison dans un futur plus ou moins proche. Ce n’est pas de l’anticipation mais c’est ce qui pourrait bien se passer. Des personnages forts et faibles, qui se dévoilent peu à peu … Il faut se battre, il faut survivre, il faut y croire…à la fois dans le monde libre et en monde clos… Il ne faut pas se fier aux apparences, et quand petit à petit les filles se dévoilent. On ouvre les yeux sur la misère et la méchanceté… Sur la bonté et la solidarité aussi … Tout comme le magnifique Patrick Manoukian « Le échoués » un regard sur la société qui fait froid dans le dos et invite à tendre la main avant qu’il ne soit trop tard… et surtout il faut toujours aller de l’avant…

Extraits :

Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard.

Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.
Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas.

Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre.

Bien, la chanson ou le passé, aucune d’elles ne le précise, quelle importance – la chanson ou le passé, cela s’est enfui. Et elles ont à nouveau le nez levé vers le ciel et les escarbilles, comme un quart d’heure auparavant, les mêmes filles exactement, sauf que tous les yeux sont brillants de larmes à présent. Une vieille nostalgie qu’il aurait mieux valu ne pas réveiller tant cela fait mal; mais se sentir humain, enfin.

Et elle l’a si mal enterré, son passé, qu’elle le traîne comme un boulet, à ruminer sur ce qui l’a amenée ici, et les erreurs, et les folies, et les directions manquées.

N’a pas sombré – ou pas au point que cela se voie, ou pas trop, ou peut-être certains soirs d’ivresse, quand le vide se fait trop crochu au fond du ventre, à vous empoigner et à vous tirer dans un coin de vous-même. Alors quand on se rend, une heure ou une nuit, on pourrait remplir l’univers de sa détresse, parfois cela est arrivé elle s’en souvient, et chaque fois elle a colmaté, avec de l’alcool et des sanglots, chaque fois repartie, au petit matin, au travail.

le souvenir de ces années de vagabondage se compte moins en argent qu’en rencontres, et c’est cela qu’elle se rappelle

Poser ses affaires, c’est renoncer. S’installer, c’est s’attacher

Quand tout va bien, ce à quoi tu penses, c’est que ça ne va pas durer.

il ne reste que la survie ; qu’on parle de gourmandise, d’envie et de paresse, du corps d’un homme, de la peau d’un bébé, elles ne le supportent pas, voudraient avoir tout

oublié pour ne pas sentir le manque jusqu’au fond de leurs entrailles, si seulement elles ne savaient pas.

rien n’est oublié, rien ne redeviendra comme avant, quand cela n’était pas advenu, il restera les traces, dans sa mémoire et dans son corps, et les cauchemars, et les peurs.

elle est devenue, un fantôme, une absente, quelqu’un qu’on n’entend pas quand il discute, qu’on ne remarque pas quand il se déplace – une transparence. Plusieurs fois depuis cette nuit-là, elle a fait l’expérience de ce terrible estompement, soit qu’on lui coupe la parole, exactement comme si elle n’était pas en train de parler, soit qu’on la bouscule parce qu’on ne l’a pas vue

Mais la méthode. Simuler.
Forcer le destin. À se remettre debout chaque fois en le regardant bien droit dans les yeux, même pas mal, il finira par se lasser, comme les massacres et les épidémies, à un moment tout s’arrête sans que personne ne sache pourquoi, tout reflue, la vie reprend.

— Mais ce sont des enfants…
— Non. La vie les a déjà corrompus. Ils sont plus proches des bêtes que des hommes, ne respectent que la loi du plus fort. Ne les regarde pas comme des enfants, ce serait une erreur.

Demain, ça ira mieux. Il faut se méfier de ces journées où on s’écroule, on fait des choses qu’on regrette toute sa vie.

C’est comme lire un livre ou aller au cinéma : après, il faut reprendre pied. On peut bien se couper du monde le temps d’une image ou d’une histoire, raconter mille fois le passé, le ressasser, le triturer dans tous les sens ; au bout du compte, il n’y a rien de pire que le présent.

Pauvre petite chose qui vit comme on remonte une vieille mécanique usée, obligée de bouger, saccadée, dévastée.

Interview : https://www.tdg.ch/culture/livres/Je-raconte-l-enfer-dune-societe-qui-existe-deja/story/21574298

 

 

Manoukian, Pascal «Les échoués» (2015)

Auteur : Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié « Le Diable au creux de la main » , un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Ancien reporter de guerre et directeur de l’agence de presse CAPA, Pascal Manoukian s’est tourné vers le roman en publiant en 2015 « Les Échoués ». En 2017 il publie « Ce que tient ta main droite t’appartient »

Résumé : « Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur… »

Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.

Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Mon avis : Après « Eldorado » de Laurent Gaudé, «A ce stade de la nuit» de Maylis de Kerangal me revoici à Lampedusa… Juste de passage cette fois pour arriver au bout du voyage  : en France…après une longue route bien difficile… Je remercie Corinne de m’avoir conseillé ce livre.

Edifiant, bouleversant, sensible, actuel, dérangeant… Un livre profond et magnifique que tout le monde devrait lire.. qui ouvre les yeux sur la réalité mais ne cède jamais au misérabilisme.. bien au contraire et montre que l’inacceptable ici est le meilleur chez eux.. C’est tout simplement effrayant et effarant de voir à quel point ces personnes sont traités moins bien que des animaux…

L’auteur, grand reporter et directeur général de l’agence Capa, a une grande expérience du sujet car il a couvert » les événements depuis plus de 30 ans ; 1922 : Début de l’intégrisme en Afghanistan, constitution du premier Etat de non droit en Afrique, la Somalie ; le post communisme ; l’abolition des frontières en Europe ; la guerre civile en Somalie, le tsunami du Bengladesh, c’est un roman documenté par sa propre expérience. Pour Manoukian il s’agit d’un phénomène de marée ; le roman ne se déroule pas maintenant ; il dépeint la vie des pionniers migrants dans les années 1992, les ouvreurs de chemin…

3 hommes, Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien ; 3 vies, 3 destins. Ils vont se croiser en France, la solidarité entre eux va naitre… Le voyage commence dans les 3 pays qui ont vu naitre les personnages et nous les montre avant qu’ils ne prennent la décision de tout quitter pour tenter de survivre.. Une fois arrivés en France, les conditions de vie de ses hommes sont pires que celles d’animaux sauvages. L’un d’eux est un amoureux des chantiers de construction. La description qu’il en fait est pleine d’amour et de sensualité.. Eh oui.. la sensualité du béton… Et leurs vies d’exclus vont s’entrecroiser ; et on va passer de l’autre côté du miroir. Dans l’obscurité les bas-fonds.. On va découvrir leurs espoirs, leurs croyances, leur incompréhension, leur peur, leur solitude…

Donc après avoir fait connaissance individuellement des trois personnages (en fait 4 avec la fillette qui est du voyage), nous assisterons à la rencontre des protagonistes et à la naissance des liens qui vont se tisser, par-delà les angoisses et les difficultés. 3 religions, 3 mentalités, 3 parcours de vie. L’auteur va en profiter pour nous parler des voies de passage, des réseaux de passeurs, de tous ces « marchands et exploitants d’esclaves, tout au long de la route et sur le sol français. Les liens et les similitudes entre la migration des hommes et des animaux sont magnifiquement illustrés ( les gnous, les oiseaux) . Seule différence : une fois à « bon port » les animaux ne sont pas exploités pour survivre.

Et au fur et à mesure de la lecture, il est de plus en plus évident que ceux qui quittent leur pays ne le font pas de gaité de cœur et qu’ils préféraient mille fois rester chez eux. Ils se raccrochent à des images, à des illusions… la palette de couleurs d’un peintre… Et l’histoire est partout présente… l’explication de modes de vie et de traditions,  les ravages de la colonisation (les italiens et la Somalie) ; ces étrangers bien utiles à une certaine période et qui dérangent maintenant… Pays des droits de l’homme, pays civilisés… lisez… et peut-être verrez-vous enfin les migrants comme des êtres humain qui viennent juste pour survivre mais qui donneraient tout pour ne pas être obligés de fuir… La remise en doute des croyances aussi… le travestissement des préceptes de la foi…

Une belle description des hiérarchies diverses et variées aussi … les qualités propres aux diverses nationalités; à chaque nationalité  sa réputation et ses qualités; le genre de travail attribué en fonction des étages sur les chantiers …

Un historique de l’immigration… 1922 les arméniens rescapés du génocide, la fin de la grande Guerre à l’époque où on avait besoin de bras pour tout reconstruire.. Rebelote en 1945. Les vagues … l’Europe de l’est, les pieds-noirs. Puis le choc pétrolier de 73 : plus assez de travail, la crise… et de bienvenu l’immigré devient voleur de travail… puis les années 80 et …. Nous avons tous dans la tête ce qui se passe maintenant mais là n’est pas le sujet du livre… On voyage avec les ouvreurs de chemin…

Des images fortes. Le lien entre nature, géographie et caractère; La nature qui explique les mots (les vagues) ; l’apprentissage du dictionnaire pendant les 3000 km du voyage, les couleurs (de la palette du peintre aux parfums de glaces).. les origines de la Vierge noire… Le parallèle avec l’épicerie et les légumes: tant pour le transport que pour les mois d’arrivage…

Mais attention le livre n’est pas tout noir :il y a des personnages d’espoir… des personnes qui tendent la main…

Oh je pourrais recopier tout le livre dans les extraits… Mais je vous invite à lire ce livre et à venir compléter mes choix… et à ouvrir les yeux et le cœur…

Extraits :

Ici, il construisait des maisons et habitait dehors

Ses parents avaient longtemps hésité avant de lui choisir un prénom. Chez les hindous, il éclaire et balise la vie de celui qui le porte. Il définit son destin, ses forces, ses faiblesses.

Depuis son arrivée en France, personne ne l’appelait plus jamais par son prénom, et il n’aurait jamais imaginé qu’avec le temps il puisse lui-même l’oublier. C’est ça aussi, l’exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d’une vie et qui brusquement s’effacent jusqu’à ne plus exister pour personne

Sur son avant-bras, il reconnut le dessin tatoué d’une svastika. Pour les hindous, c’est un signe de bon augure et de chance, un symbole d’éternité. On en décore les temples et les animaux sacrés. Ici, ça semblait vouloir dire autre chose.

L’obscurité, c’est la première chose à laquelle doit s’habituer un clandestin : vivre loin des lumières, dans la pénombre, à la marge, en arrière-plan. Ne jamais attirer l’attention pour ne jamais s’attirer les ennuis.

Chaque migration comporte sa part de risques et d’horreurs. Les gnous non plus ne s’arrêtent pas et des milliers d’oiseaux ne reviennent jamais. Pour autant le flux ne s’interrompt pas ; la horde et la nuée priment, rien ne peut les endiguer, il faut survivre. À force d’être maltraité, traqué, chassé, parqué comme une bête, à force de fuir, de courir, de se battre, lui aussi était devenu un peu animal.

Il s’adaptait à la forêt comme il s’était adapté aux années de communisme, aux hivers en Sibérie et à la misère. Par obligation, mais avec application.

Allah commençait à le fatiguer avec ces commandements stupides. Il aurait dû laisser une trace écrite plus lisible, moins sujette aux interprétations qui mettent le monde à feu et à sang.

Quand tu as des papiers, tu es trop cher et tu n’as plus de boulot. Ça n’intéresse pas les patrons, les ouvriers déclarés.

Aucune frontière, aucune mer ne se montrait assez menaçante pour décourager les candidats à l’exil. Les années quatre-vingt seraient les années de l’immigration du désespoir ; une bonne part du monde préférant mourir noyée que de mourir de faim.

« Chocolat-praliné ! Ça se marie bien, tu ne trouves pas ? »
Leurs peaux se frôlèrent – la sienne à peine torréfiée, celle d’Iman noir cacao.