Bussi, Michel « Le temps est assassin » (2016)

Bussi, Michel « Le temps est assassin » (2016)

 

Auteur : Michel Bussi a commencé à écrire dans les années 1990. Alors jeune professeur de géographie à l’université de Rouen, il écrit un premier roman, situé à l’époque du Débarquement de Normandie. Ce dernier est refusé par l’ensemble des maisons d’édition. Il écrit quelques nouvelles, s’attelle à l’exercice de l’écriture de scénarios mais sans parvenir à les faire publier. Il attendra dix ans pour que l’idée d’un roman, inspiré d’un voyage à Rome au moment du pic de popularité du Da Vinci Code de Dan Brown, s’impose. Ce succès d’édition international, ainsi que la lecture d’une réédition de Maurice Leblanc pour le centenaire d’Arsène Lupin, le poussent à se lancer dans un travail d’enquêteur. De retour à Rouen, équipé de ses cartes de l’IGN, il noircit des carnets jusqu’à pouvoir proposer, en 2006, un manuscrit intitulé Code Lupin à un éditeur régional et universitaire, les éditions des Falaises. Ce premier roman sera réédité neuf fois.
Plusieurs années seront nécessaires pour que les ouvrages de Michel Bussi, qui paraissent au rythme d’un par an, tel Mourir sur Seine en 2008, ou Nymphéas Noirs en 2011, voient leurs ventes s’envoler. Après une série de récompenses locales, grâce à ses premières éditions en livre de poche, mais surtout grâce à la sortie en rayon polar de son ouvrage maître Un avion sans elle, l’auteur géographe est propulsé sur le devant de la scène.
Une des particularités de son travail est de situer la majorité de ses romans en Normandie. Son roman N’oublier jamais, sorti en mai 2014, met « plus que jamais6 » la Normandie au cœur de son intrigue, tout comme Maman a tort (qui se déroule au Havre), sorti en mai 2015. Son dernier roman cependant, Le temps est assassin, sorti en mai 2016, se déroule en Corse.

Ses romans : Code Lupin (2006) – Omaha crimes /Gravé dans le sable (20067/2014) – Mourir sur Seine (2008) – Sang famille (2009 épuisé) –Nymphéas noirs (2011) – Un avion sans ailes (2012) – Ne lâche pas ma main (2013) – N’oublier jamais (2014) – Maman a tort (2015) – Le temps est assassin (2016) – On la trouvait plutôt jolie (2017)

Bussi, géographe et professeur à l’université de Rouen, a notamment publié Nymphéas noirs, Un avion sans elle (prix Maison de la Presse), Ne lâche pas ma main (2013), N’oublier jamais (2014), Maman a tort (2015) et Le temps est assassin (2016). Ses ouvrages sont traduits dans 29 pays, les droits de plusieurs d’entre eux ont été vendus pour le cinéma et la télévision.Bussi, géographe et professeur à l’université de Rouen, a notamment publié Nymphéas noirs, Un avion sans elle (prix Maison de la Presse), Ne lâche pas ma main (2013), N’oublier jamais (2014), Maman a tort (2015) et Le temps est assassin (2016). Ses ouvrages sont traduits dans 29 pays, les droits de plusieurs d’entre eux ont été vendus pour le cinéma et la télévision.

(Paru chez Presses de la Cité 2016  / Pocket 2017  (624 pages)

Résumé : Eté 1989

La Corse, presqu’île de la Revellata, entre mer et montagne.
Une route en corniche, un ravin de vingt mètres, une voiture qui roule trop vite… et bascule dans le vide.
Une seule survivante : Clotilde, quinze ans. Ses parents et son frère sont morts sous ses yeux.
Eté 2016
Clotilde revient pour la première fois sur les lieux de l’accident, avec son mari et sa fille ado, en vacances, pour exorciser le passé.
A l’endroit même où elle a passé son dernier été avec ses parents, elle reçoit une lettre.
Une lettre signée de sa mère.
Vivante ?

 

Mon avis :

« Le temps est assassin, et emporte avec lui les rires des enfants. Et les mistral gagnants ». (extrait d’une chanson de Renaud – Mistral gagnant)

Evidemment, une fois de plus j’ai pris le livre et je ne l’ai plus lâché et j’ai adoré… Le vrai roman fleuve, page-turner…
Direction : la Corse. A 15 ans la vie de Clotilde bascule… dans un ravin… 27 ans après, retour sur les lieux du drame… avec son mari et sa fille… de 15 ans… Des images surgissent…
Les souvenirs, la mémoire, les fantômes … ou quand les « visions impossibles » se mêlent à la réalité. On l’a vu… donc ce n’est pas impossible… à moins que … Faut-il faire confiance à ses certitudes même si elles semblent totalement impossibles ? Faut-il se fier à ses impressions, à sa mémoire, à la parole du cœur ? Les souvenirs, on les suit dans ses écrits de jeunesse, dans son journal intime … les vacances de sa jeunesse se mêlent au récit … indices ou simples souvenirs ? C’est aussi faire ressurgir les images et les souvenirs refoulés…
C’est également un roman sur la Famille : les relations de couple, mère-fille, père-fille, vrais et « faux » Corses… et sur le destin … peut-on échapper à une vie tracée depuis l’enfance ? la destinée ne nous rattrape-t-elle pas ?
Les plus beaux endroits de la Corse sont réservés aux Corses, et souvent aux morts. La Corse est double : il y a les familles enracinées qui vivent sur l’ile depuis des générations mais il y a aussi les touristes… Les personnages du cru, l’omerta, les vieux de la vieille, la « mafia » et les hordes d’envahisseurs qui déferlent chaque année et retrouvent leur emplacement au camping, année après année… 27 ans après, le présent retrouve le passé, les personnages se retrouvent, se recroisent… et je ne vous dis plus rien … je ne veux rien dévoiler. Un roman sur le temps qui passe et la confrontation entre ce qu’on était enfant et ce qu’on est devenu…

Extraits :

Avancer.
Se forcer à aimer la vie ; se forcer à aimer sa vie.

Le bonheur, c’est simple, il suffit d’y croire !
Les vacances servent à ça, le ciel sans nuages, la mer, le soleil.
A y croire.
A faire le plein d’illusions pour le reste de l’année.

Droite, fière et vexée. Toutes épines dehors.
Ma mère est une fleur terriblement orgueilleuse.

Une partie de poker ? J’ai l’impression que c’est un peu ça, une vie de couple. Une partie de poker.
De poker menteur.

un vieux beau, comme on dit, c’est-à-dire qu’il n’a plus de beau que ses yeux bruns et sa chevelure bouclée et argentée.

Le séducteur libertin, dans le roman au XVIIIe siècle, ne pouvait pas être une femme, question d’époque. Mais aujourd’hui, bien sûr que oui !

Une sorte de boussole, qui indiquerait un cinquième point cardinal, quelque part du côté des étoiles.

On est de la même race. Les pêcheurs de rêves contre le reste du monde.

La delphinidine, mon lecteur du futur, c’est le nom savant du pigment bleu des fleurs. Incroyable, non? C’est le pigment qui manque aux roses. C’est pour cela qu’aucune vraie rose ne sera jamais bleue !

il avait conservé de ses rêves avortés un pouvoir magique, celui de transformer, pendant quelques secondes éphémères, la réalité en quelque chose de plus beau, dans sa tête.

Comme cette histoire de battement d’ailes d’un papillon entraînant un tsunami à l’autre bout du monde, ces infimes frottements sur sa peau provoquaient des ricochets de sensations jusqu’au plus profond de son ventre.
Un tsunamour ? Ça existait ?

« Cassanu » est le nom le plus ancien pour désigner un chêne, il vient du celte, de l’occitan, du vieux corse.

pour être heureuse, mieux valait lister les courses que les questions, se concentrer sur l’énumération d’ingrédients insignifiants plutôt que sur la page blanche au dos.
Ne lire que le recto de sa vie.
Eventuellement, glisser un amant dans son Caddie.

Ils sont trop occupés à se serrer, à se coller, comme deux arbres côtiers qui mêlent leurs racines pour mieux résister au vent de mer.

Entre les Pénélope et les salopes, ce sont toujours les premières qui finissent par triompher.

Je connais la justice de ce pays, ma chérie. Un innocent est un coupable qui a un bon avocat.

Une vie, pensa-t-elle, se résumait à cela : profiter de la beauté du monde. Son harmonie. Sa poésie. La contempler avant que tout ne disparaisse. Au fond, on ne meurt pas, on devient aveugle. On comprend que c’est terminé lorsque toutes les merveilles autour de nous s’éteignent.

 

Ekberg, Anna «La femme secrète» (2017)

Auteurs : un duo : Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich (qui a déjà travaillé ensemble sous le pseudo A. J. Kazinski.  1er roman sous ce pseudo (448 pages) Editions Cherche-Midi

Résumé :

Et si vous aviez l’occasion de devenir quelqu’un d’autre ?
Louise Andersen, la quarantaine, vit dans un petit village retiré sur l’île de Bornholm, au Danemark. Elle partage l’existence d’un écrivain, Joachim, de dix ans son aîné. Leur vie, sans histoires, est routinière. Jusqu’au jour où un homme, Edmund, arrive sur l’île et reconnaît Louise : c’est sa femme, Helene, disparue sans laisser de traces trois ans plus tôt. Il en est convaincu. Et tout porte à croire qu’il a raison. Louise, stupéfaite par cette confusion, va essayer d’en savoir plus sur Helene, dont la vie semble avoir été beaucoup plus mystérieuse et exaltante que la sienne. Mais si se mettre ainsi dans la peau d’une autre femme a quelque chose d’enivrant, on peut aussi y perdre la raison… voire bien plus.
En dire davantage serait criminel. L’intrigue magistrale mise en place par Anna Ekberg dans ce premier roman qui fera date déjoue en effet toutes les attentes et les suppositions du lecteur, au rythme de rebondissements incessants. Au-delà du suspense, à couper le souffle, elle nous livre un magnifique portrait de femme en perte de repères. Si vous avez déjà rêvé de changer de vie, ce livre est fait pour vous.

Mon avis :

Je continue sur le thème de la disparition après le livre « Summer » de Monica Sabolo…

C’est le commentaire de Sophie Peugnez de Zonelivre qui m’a donné envie de lire ce livre qu’elle a qualifié de « surprenant et captivant «  ( lire : https://nordique.zonelivre.fr/anna-ekberg-femme-secrete/ )

De plus en plus présente me semble-t-il dans les romans, l’amnésie… : parfois du côté des personnages et parfois des enquêteurs (Monk dans la série des romans de Anne Perry) ; Ingrid Desjours dans «La prunelle de ses yeux» en a fait également le sujet de l’un de ses romans, par le biais de la cécité de conversion…

J’ai beaucoup aimé ce livre. Je voudrais tout d’abord dire que le résumé est quelque peu réducteur… Ce n’est pas simplement une histoire de femme et de manque de repères… C’est les dessous d’une disparition… Effectivement l’histoire de la femme Louise/Hélène est au centre de l’intrigue mais plus Helene et Joachim vont tenter de percer le mystère, plus le passé va se dévoiler et plus le livre va devenir glaçant… Après les eaux du lac Léman de « Summer » de Monica Sabolo, les eaux danoises semblent aussi bien troubles… Suspense jusqu’au bout… et je ne vous en dirait pas davantage car je vous laisse vous enfoncer…

Extraits :

Ce doit être un mécanisme de survie de choisir de se concentrer sur une chose aussi minuscule et insignifiante alors que tout son monde est en train de s’écrouler.

Hemingway, Blixen… Tous les grands. Un amour déçu, voilà le seul fioul qui fait avancer les écrivains.

[…] ses tripes hurlent « non ». Il ne veut aucun détail. Tout ce qu’un homme a besoin de savoir, c’est que sa femme l’aime.

Elle était capable de leur parler de la pluie et du beau temps. Elle était capable de répondre à leurs questions inquiètes. Mais à l’intérieur, elle n’était qu’un vide retentissant, qu’elle palpait sous toutes les coutures sans parvenir à le comprendre.

La belle Hélène. Zeus, déguisé en cygne, mit Léda enceinte. Sa fille Hélène sortit donc d’un œuf, belle et blanche comme ce volatile. La plus belle de toutes les femmes.

Avec ou sans pilule, elle se fatigue très vite, elle a l’impression de vivre dans une horloge, ça résonne dans sa tête et elle ne peut pas en sortir. Ne supporte pas les questions, ne supporte pas de répondre.

Ce qu’ils sont en train de lui annoncer ne signifie qu’une chose : elle ne sait rien. Elle ne bouge pas. Ne dit pas un mot.  […] elle a beau être physiquement présente, elle disparaît. Elle cesse d’exister.

Sa voix n’a pas la force de porter tous ses mots et se brise à mi-chemin.

il s’agit d’une quête sans espoir. La Nasa a plus de chances de découvrir de la vie quelque part dans l’univers qu’elle n’en a, elle, de se retrouver. Peut-être n’a-t-elle d’ailleurs aucun « moi » à chercher en elle…

Il gesticule pour lui indiquer qu’il ne faut pas qu’elle utilise ses bras. Elle se remémore alors ce qu’il lui a expliqué : si les poissons n’en ont pas, c’est parce qu’ils ne servent à rien sous l’eau. Il faut qu’elle se dirige avec ses pieds.

Il n’y a que les poissons morts qui filent dans le sens du courant. Dans la vie, il faut le remonter, et chaque fois qu’on saute il faut y croire.

Il est libérateur de laisser le vin faire son travail, d’envoyer ses soucis au diable. De profiter de l’instant.

La maison de ville ressemble à toutes les autres demeures qui bordent l’étroite rue pavée : des bâtisses de pierre à trois étages qui se serrent les unes contre les autres comme si elles avaient besoin de soutien pour porter le poids de leur histoire.

Tant que tu n’auras pas connu le succès, tu resteras l’esclave de ce que les autres pensent. Ils te diront comment tu devrais te conduire, comment tu devrais vivre.

 

 

 

 

 

Piñeiro, Claudia «Une chance minuscule» (2017)

Auteur : Claudia Piñeiro est née en 1960 à Burzaco, dans la province de Buenos Aires. Elle est romancière, dramaturge et auteur de scénarios pour la télévision. Elle est publiée chez actes Sud : Les Veuves du jeudi (2009), Elena et le roi détrôné (2010), Bétibou (2013), À toi (2015) . Une chance minuscule  est sorti en mars 2017
(272 pages – Titre original : Una suerte pequeña (2015)

Résumé : Marilé Lauría, trentenaire blonde aux yeux clairs, vit dans une banlieue huppée de Buenos Aires. Elle a épousé un chirurgien, habite une résidence cossue au perron garni de rosiers, et fréquente les parents qui, comme elle, confient leur progéniture au sélect collège privé de la ville. Jusqu’au drame qui rebat les cartes de cette existence morne et futile et fait basculer sa vie. La voilà condamnée à fuir comme une voleuse afin de délivrer de sa présence l’être qu’elle aime plus que tout au monde.
Quelques vingt ans plus tard, Mary Lohan, une quinquagénaire rousse aux yeux de jais qui réside à Boston, prend l’avion pour l’Argentine, où l’appelle une mission professionnelle. Au terme du voyage: une petite ville qu’elle ne connaît que trop bien, le souvenir cuisant d’une faute jugée impardonnable qui l’a poussée à tout abandonner et un homme qu’elle craint par-dessus tout de rencontrer.
Probablement aussi la chance majuscule de pouvoir enfin “réparer” la femme rompue.
Cette poignante comédie dramatique explore les liens du sang, la culpabilité et les épouvantables ou merveilleuses facéties du hasard.

Revue de Presse :
Rémi Bonnet, La Montagne/ Le Populaire du Centre : « Ce personnage, sorti de l’imagination de la romancière argentine Claudia Piñeiro, c’est un peu le symbole de toutes ces vies brisées qui végètent dans le noir en attendant enfin de retrouver la lumière. » Entre des mains moins scrupuleuses, cette histoire aurait pu tomber dans le mélo, et tirer des larmes peu honnêtes. Mais l’auteur avance avec une grande pudeur, reconstituant petit à petit les fragments d’une existence éparpillée en mille morceaux. Bouleversant. »
Virginie Bloch-Lainé, Libération : « Dans le cinquième roman de Claudia Piñeiro traduit en français, chance et malchance se partagent le travail. (…). Malgré l’accident, ce livre n’est pas sombre, mais plein de nouveaux départs et de bons compromis. C’est l’histoire d’un couple et le portrait d’un fils solide et confiant. »

Mon avis : Affronter les fantômes de son passé. L’auteur nous entraine dans un voyage dans le temps ; elle retourne sur les lieux de son passé, vingt ans après. Veut-elle vraiment s’y confronter ? Attend-elle que le passé la heurte de plein fouet pour y être obligée ? C’est un roman noir, un roman psychologique ; elle affronte sa culpabilité et va essayer d’expliquer le « pourquoi » de sa fuite. A qui l’explique-t-elle ? à elle ? à d’autres ? Pour qui un auteur écrit-il ? pour lui ? pour une personne en particulier ? La vie est comme l’Histoire avec un grand H : les choses s’enchainent et il n’y a ni destin ni hasard. Analyse de l’âme humaine, portrait psychologique et social. Peut-on oublier en se cachant derrière une autre vie, une autre identité ? Un roman sur la fuite, la solitude aussi. Peut-on enterrer le passé et faire comme s’il n’existait pas ? On plonge dans l’émotionnel. Les personnages sont forts et fragiles à la fois. C’est dès le début la lutte entre le conscient et l’inconscient. Mary retourne au pays en souhaitant ne pas être reconnue mais en même temps elle voudrait bien que sous Mary Lohan on reconnaisse l’ancienne Marilé Lauría

Ecriture intéressante et extrêmement fluide. Une belle réflexion sur les mots et la langue aussi. Le drame est présenté en plusieurs fois… par une entame de chapitre qui revient et s’étoffe à chaque fois.. Elle dose l’information et nous la livre au compte-goutte. Et elle m’a bien accrochée…

Une fois encore, comme dans le livre de Hegland, Jean «Dans la forêt», le nom de l’auteur Alice Munro refait surface… Prix Nobel 2013.. je n’ai jamais rien lu de cet écrivain canadien..

Gros coup de cœur pour ce livre.

Extraits :

Je récite cette définition de mémoire, et je la leur fais apprendre de mémoire. By heart, comme on dit en langue anglaise. Une traduction qui n’est pas littérale, bien au contraire. La mémoire versus le cœur.

J’essaie avec l’une puis avec l’autre. La troisième personne éloigne, elle crée une distance protectrice. La première m’approche du bord de l’abîme, elle m’invite à sauter. La troisième me permet de me cacher, de rester deux pas plus en retrait, de ne pas regarder le vide, même lorsque je l’évoque.

Mais pas mon rêve à moi, car je n’avais pas de rêves personnels. Alors je m’étais approprié les rêves des autres. En fin de compte, ce rêve n’était pas si mal, qu’y avait-il à attendre de plus de la vie ?

En général je ne suis pas pressée. Cela fait bien longtemps que j’ai perdu l’habitude d’être pressée. Pressée pour quoi faire ? Pressée d’arriver où ?

“Agréable”, c’est un mot tiède, qui ne dit pas grand-chose. Mais je n’en trouve pas d’autre. Comme pour nice en anglais. Deux mots pratiques mais dépourvus d’enthousiasme.

Quand deux personnes qui se connaissent à peine se rencontrent, les silences sont difficiles à supporter ; je n’ai jamais bien saisi pourquoi, mais c’est comme si l’air qui flotte entre leurs deux corps devenait pesant.

Mais je ne suis pas forte, je ne l’ai jamais été et je ne le suis pas davantage aujourd’hui malgré la carapace que j’ai mise autour de moi, alors que je me suis blindée pour ne plus souffrir autant.

J’ai effacé beaucoup de souvenirs de ces années. Par tous les efforts déployés pour oublier ce qui me faisait souffrir, j’ai oublié des détails inutiles mais inoffensifs du quotidien, des noms de rues, de magasins, de relations, des liens de parenté. Malgré tout, ces efforts se sont avérés inefficaces car, bien que soulagée de certains souvenirs, ma blessure reste, ce qui ne la rend que plus cuisante, comme si elle occupait une scène vide et que tous les projecteurs convergeaient sur elle.

j’ai tout fait pour les oublier, je les ai tués en moi ; mais eux, m’ont-ils tuée ? N’y a-t-il donc personne qui me voie ?

J’aime l’histoire, c’est ma passion, comprendre le pourquoi des choses, leurs causes et aussi leurs conséquences. Enfin, surtout leurs causes.

Il y a des actions qui ne sont pas dignes qu’on leur cherche des raisons. Il y a des actes qu’aucune raison ne peut justifier.

Je parviens ainsi à me vider la tête pendant quelques instants et à me reposer. À penser sans ressentir.

C’est peut-être ce que font beaucoup d’écrivains, ils s’inventent un lecteur anonyme, pour ne pas se sentir intimidés par les gens qui vont les lire et les juger, pour échapper à la tentation de renoncer à écrire pour éviter de trop s’exposer. Ils se convainquent de cet anonymat du lecteur car, même si à l’autre bout de l’écriture il y a bien quelqu’un, il peut s’avérer préférable de ne pas savoir qui est réellement cette personne.

Quand on vide une maison, qu’il s’agisse de la nôtre ou de celle de quelqu’un d’autre, on a de fortes chances de réveiller de vrais fantômes, de découvrir des secrets qui n’étaient pas si bien gardés, d’être bouleversé par une révélation, ébranlé par un objet qui prend soudain une signification différente.

La maternité, si vous ne la prenez pas comme quelque chose de naturel, d’irrémédiable, elle vous inspire trop de questions.

Sa présence pesait toujours, comme un silence

Des actes apparemment insignifiants auxquels on ne prêterait aucune attention si leur enchaînement ne causait pas des malheurs.

Pour quelle raison. Pour quoi faire. Pour quelle finalité. Il n’y a pas de réponse. Pas d’issue. La feuille de route de notre vie indique cette étape, quelque part sur notre chemin et, quoi que nous fassions, nous devrons quand même l’affronter.

Quels ravages peut bien laisser en nous un chagrin bien réel mais que l’on nous interdit de laisser paraître et de ressentir ouvertement ? D’immenses ravages. Car ce chagrin silencieux et clandestin blesse plus que celui que l’on peut laisser éclater au grand jour.

Il existe différentes sortes de mères. Il y en a qui, lorsqu’elles se rendent compte qu’elles peuvent gâcher la vie de leurs enfants, cherchent une façon de l’éviter.

Mais le suicide était une mort très particulière, qui n’est pas sans effets pour ceux qui restent. Une mort qui porte une dédicace, qui les fait se sentir responsables d’avoir été si près, de ne pas s’être rendu compte de ce qui était sur le point d’arriver et de n’avoir pu l’éviter.

Si quelqu’un dépend de la gentillesse d’un inconnu, c’est que ceux qui l’entourent ne sont pas des gens sur lesquels il a pu compter.

Ce qui s’est passé, les faits en eux-mêmes, ne peuvent en effet être réparés. Ils sont bien là, ils sont arrivés, on n’y peut rien changer. Ils existent pour toujours. Mais dans le passé. Aujourd’hui, demain et l’année prochaine dépendront de la façon dont vous allez vivre et de ce que vous comptez faire à partir de maintenant. Le mal est là, la douleur est bien là, mais ce qui vous attend dépendra des chemins que vous choisirez d’emprunter. Vous ne pourrez pas éradiquer ce mal, mais vous pourrez faire de cette douleur qui vous empêche de vivre aujourd’hui une douleur apaisée, de plus en plus facile à supporter, à accepter, une douleur qui deviendra un vague à l’âme que vous traînerez toujours mais qui vous laissera continuer de vivre. Une douleur qui se rappellera de temps en temps à votre bon souvenir, comme dit Munro, mais qui, un beau matin, vous laissera sortir faire un tour sans se sentir obligée de vous accompagner.

Nous parvînmes à une communion qui un jour nécessita que nous nous embrassions et que nos corps s’unissent ; si l’inverse s’était produit, cela n’aurait peut-être pas fonctionné.

Bien qu’il ne soit plus là, je crois que je le connais un peu plus chaque jour. Et je souris en réalisant, alors qu’il est pourtant mort, à quel point il continue de m’accompagner, de faire des choses pour moi, pas depuis l’au-delà auquel je ne crois pas, mais à travers ces choses qu’il a faites et laissées ici, en ce bas monde, avant de s’en aller, ces choses que je ne parviens à distinguer que maintenant.

Tous les gens réagissent de façon différente devant l’abîme qui s’ouvre un jour devant eux, ils savent qu’ils ne peuvent plus faire un pas en avant, sinon ils tomberaient, mais les options, les différents chemins qui s’offrent à ceux qui se trouvent au bord du précipice sont généralement beaucoup plus nombreux qu’ils ne se l’imaginent.

C’est peut-être cela, le bonheur, un instant où l’on est là, tout simplement, un moment quelconque où les mots sont de trop car il en faudrait trop pour le raconter.

 

 

 

 

 

 

 

Dufourmantelle, Anne «L’Envers du feu» (2015)

Auteur : Anne Dufourmantelle, née le 20 mars 1964 à Paris1 et morte le 21 juillet 2017 à Ramatuelle, est une psychanalyste et philosophe française. a publié de nombreux essais, entre autres, De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, mais aussi En cas d’amour, L’Éloge du risque, et le dernier Défense du Secret (2015), tous chez Payot . Elle meurt le 21 juillet 2017 des suites d’un arrêt cardiaque, en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade sur la plage de Pampelonne. Les notions de risque et de sacrifice étaient au cœur de sa pensée.

Albin-Michel, aout 2015, 352 pages

Résumé : « Les grands incendies sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.
Dévastation. Régénération.
Nous sommes de même nature ; des feux. »
Thriller psychanalytique, roman initiatique, histoire d’une passion, quête de soi, labyrinthe de mensonges et de faux-fuyants, de souvenirs écrans, ce suspense qui emprunte les arcanes de l’analyse nous mène de Brooklyn jusqu’aux confins du Caucase à la poursuite d’une mystérieuse disparue.
Le premier roman de l’auteur de « En cas d’amour et de Défense du secret » nous fascine et nous trouble jusqu’au vertige.

Mon avis : Excellent ! Si cette dame n’était pas décédée en portant secours à des enfants, je ne crois pas que j’aurais entendu parler du livre. Et je serais passée à côté d’un roman comme je les aime. Un vrai roman psychologique avec un rôle de psy plus que convainquant (ce qui semble logique au vu de la profession de l’auteur) mais pas que… Une écriture fluide et agréable, une construction efficace, rythmée par les séances chez le psy… une histoire qui fait remonter le passé (refoulé) et la mémoire…

Alors suicide ? meurtre ? disparition ? enquête ? à quête de soi ? inconscient ? quête des autres ? souvenirs d’enfance ? fuite ? reconstitution ? amour ? amitié ? trahison ? confiance ? Toute une vie remise en question ; les fondements et les certitudes s’effondrent… Le personnage principal va voir sa vie s’écrouler et se décomposer autour de lui.. A qui faire confiance? A ces amis? mais sont-ils ses amis? A son père? à des rencontres de passage? Par moments il se croit libre, d’autres fois il se sent observé, surveillé… Vérité ou paranoïa? Est-ce une simple disparition? A-t-il mis les pieds là ou il n’aurait pas dû ? Je vous laisse en compagnie d’Alexeï.. Je ne vous raconte rien… j’ai beaucoup aimé et je le recommande.

Extraits :

Les livres n’appartiennent à personne, les conserver ne m’est jamais venu à l’esprit. Ils sont faits pour passer de main en main, de vie en vie. J’aime les déplacer, en dérober un comme ça, pour l’abandonner ensuite dans un endroit public.

Ce n’est pas tant les espaces qui me fascinent que l’histoire dont ils gardent la trace, ou celle qu’ils annoncent en secret.

Les détails me rassurent, ils s’opposent à l’oubli. Je revois ma déambulation, les pièces entre-vues, les recoins, les objets.

Ce qu’on oublie est un choix, pas un accident, encore moins une faiblesse. Mais tout ne s’efface pas, il y a des îlots qui échappent au refoulement.

un état somnambulique peut être une forme de veille paradoxale. Les vigilances se créent parce qu’un jour elles ont été prises en défaut

Qu’est-ce qu’un serment, sinon la possibilité d’une future trahison ?

Je voudrais échapper à l’inquiétude que je devine en elle. J’ai assez de la mienne.

La nostalgie n’est pas mon élément. Je ne veux rien d’autre que le présent.

– Une fugue ?
– J’ai passé l’âge.
– L’âge n’a pas d’importance, c’est l’intention.

– La mort appartient à celui qui meurt, personne ne peut s’arroger le droit d’en questionner les derniers instants.

Sa musique infuse comme une rivière inconnue que l’on découvrirait dans un lieu familier, une eau tumultueuse qui se serait frayé seule un passage.

Il s’est dit quelque chose d’important, d’essentiel même, qui peut les guider. C’est comme une phrase musicale qui serait là, invisible, soutenant la mélodie.

Les grands rêves sont des trésors qui, s’ils ne sont pas captés, peuvent devenir toxiques.

Il faut accompagner les morts une partie du chemin et puis leur dire adieu quand le temps est venu. Et alors savoir qu’une part de nous est partie avec eux, et l’honorer, pour qu’ils ne reviennent pas nous hanter.

C’est comme ces chevaliers dans les livres que je lisais enfant, dont l’idéal guidait les actes : cela ne leur rendait pas la guerre plus douce ou le voyage plus sûr, mais ils servaient une noble cause.

La psychanalyse est une étrange fabrique de secrets destinés à lever d’autres secrets.

Elle voulait sortir du jeu définitivement. S’éclipser. Ce mot lui plaisait, il signifiait d’abord le mouvement par lequel la lune ou le soleil se rendent invisibles.

Personne remplace personne. Ça fait un trou, basta.

Couper court et faire silence. Mais ne serait-ce pas déserter face à un adversaire qui n’est autre que lui-même, quoi qu’il se raconte ?

L’inconscient n’oublie rien, dit-elle. Chaque événement passé poursuit son devenir en nous. Notre psyché contient toutes les mémoires qui nous ont traversés, et pas uniquement la nôtre.

Écrire à la main déjà lui paraît d’un autre âge. Une archiviste de la vie des autres.

La moitié de notre vie est dédiée à enregistrer la plainte venue de nos rêves d’enfant, de nos désirs sacrifiés.

ces bribes d’enfance qui remontent, c’est comme le retour du sang après une gelure. C’est douloureux mais vivant.

Elle essaie de penser, c’est sa seule dissidence, mais il n’y a pas d’abri possible pour la pensée

Lacan disait de l’ignorance que c’était une passion au même titre que l’amour et la haine. Elle engendrait des monstres.

 

Viggers, Karen «La Maison des hautes falaises» (2016)

Auteur : Née à Melbourne, Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage. Elle exerce dans divers milieux naturels, y compris l’Antarctique. Elle vit aujourd’hui à Canberra, où elle partage son temps entre son cabinet et l’écriture. «La Mémoire des embruns», son premier roman, a été numéro un des ventes du Livre de Poche durant l’été 2016. En 2016 elle publie «La Maison des hautes falaises» suivi en 2017 par « Le Murmure du vent»

Parution : 31 mars 2016 Les escales 304 pages / mars 2017 Le Livre de poche 512 pages

Résumé

Hanté par un passé douloureux, Lex Henderson part s’installer dans un petit village isolé, sur la côte australienne. Il tombe très vite sous le charme de cet endroit sauvage, où les journées sont rythmées par le sac et le ressac de l’océan. Au loin, il aperçoit parfois des baleines. Majestueuses, elles le fascinent.

Peu de temps après son arrivée, il rencontre Callista, artiste passionnée, mais dont le cœur est brisé. Attirés l’un par l’autre, ils ont pourtant du mal à laisser libre cours à leurs sentiments. Parviendront-ils à oublier leurs passés respectifs et à faire de nouveau confiance à la vie ?

Dans la lignée de La Mémoire des embruns, un roman tout en finesse, véritable ode à la nature et à son admirable pouvoir de guérison.

Un long et merveilleux roman d’amour. Nathalie Six, Avantages.

Une pure merveille. Gérard Collard, librairie La Griffe noire.

Mon avis : Tout comme j’avais beaucoup aimé « La Mémoire des embruns » j’ai « re-fondu » en lisant celui-ci. Paysages et des personnages qui se font écho ; un livre sur le deuil, sur la peur de l’autre. La perte de confiance en soi, le renoncement ; sur la décision de tout quitter pour se lancer dans une nouvelle vie. Un livre aussi sur le poids du passé et des racines, sur la transparence et le secret. Sur l’intégration d’un nouvel arrivant – de la ville en plus – dans un petit monde fermé. Des personnages écorchés, traumatisés, à fleur de peau, à vif, déchirés … qui ont peur de faire un pas vers l’autre… Des passions : la peinture, les baleines… L’évasion dans la lecture, la peinture..

Très humain, avec des descriptions de la nature et des animaux qui sont magnifiques, une grande sensibilité et beaucoup d’humanité. Tous les personnages sont touchants, et les personnages secondaires sont aussi bien présents… Un très bon livre de vacances ( je dirais plus pour un public romantique et féminin, bien que la partie « baleine » – chasse et sauvetage- bien documentée – l’auteur est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage- est intéressante pour tout le monde.

Belle analyse aussi des méfaits de la médiatisation des événements…

Extraits :

Il y avait un recoin sombre, trop sombre, en elle et, si elle s’y plongeait, elle savait qu’elle n’était pas certaine d’en ressortir.

Les marchés servaient autant à observer les gens et à entretenir un minimum de relations sociales qu’à vendre quoi que ce soit.

Il était habitué à vivre dans un monde où tous se battaient pour devenir autre chose, gagner plus d’argent, accumuler plus de possessions. Son attitude était différente. Plus simple.

La musique, c’était toujours mieux que les mots. Une façon confortable d’être simplement ensemble, sans avoir besoin de se dire quoi que ce soit.

l’histoire était une chose importante dans la famille. Grâce à elle, on apprenait à éviter de reproduire des erreurs passées et à mieux s’orienter dans la vie. Ses parents avaient beaucoup insisté là-dessus : il fallait s’arranger pour effacer les erreurs des générations précédentes. À croire parfois qu’ils portaient tous les problèmes du monde sur leurs épaules.

Je pense qu’il vaut mieux qu’on garde notre dignité. Qu’on évite de disséquer notre passé. Nous ne ferions que gâcher ce que nous avons vécu.

Elle était différente. À côté d’elle, les autres femmes ressemblaient à des feuilles d’automne.

il sentait qu’il était dans un de ces jours où son côté sombre prenait le dessus – des souvenirs noirs qui s’étiraient jusqu’à l’enfance, sans un seul rayon de soleil. Le vide béait en lui, montait comme des sables mouvants ténébreux qui tentaient de l’aspirer. Seul, tout était trop difficile.

Toi aussi, tu as du goût. Mais il faut toujours une touche féminine, n’est-ce pas, pour qu’une maison soit chaleureuse,

— Je n’ai pas du tout la bosse de l’art.
— La bosse de l’art ? reprit-elle dans un éclat de rire. L’art vient plutôt du cœur. Et de l’esprit. Ça se ressent.
— Je suis perdu pour la cause, dans ce cas. Je n’ai pas de cœur non plus.

Et elle se disait qu’une pointe de folie ne pourrait lui faire de mal. Tant qu’elle la gardait sous contrôle et qu’elle n’oubliait pas que la réalité n’accorde que rarement ce que promettent les rêves.

Ah, la chambre forte de la mémoire… elle avait la fâcheuse habitude de s’entrouvrir.

Un instant, il y avait un enfant, un avenir pour eux, l’autre il n’y avait plus qu’une place vide où résonnaient des espoirs trahis.

Je sais que c’est difficile mais, parfois, il faut juste ramasser son fardeau et continuer à avancer.

On pouvait faire ça, avec l’art : changer les règles, modifier l’horizon, embellir les couleurs. Dommage qu’il ne soit pas si facile de faire pareil dans la vraie vie.

On s’accroche tous à nos passions. Surtout si elles appartiennent à notre passé. Quand on perd quelque chose, les souvenirs, c’est tout ce qu’il nous reste.

L’eau était froide, furieuse, vivante, comme une bête. Elle s’enroulait autour de ses cuisses, le tirait vers le large, percutait son torse, le griffait pour le retenir.

Tout à coup, il entendit le rugissement terrible du vent au large, laid et sinistre, comme la mort. Il sentit le rouleau arriver, une masse d’eau gonflée par le vent.

Le monde se referma sur lui comme une couverture de silence.

le purgatoire, c’était ici, sur Terre, pour ceux qui restaient avec leur terreur et leur chagrin.

Elle avait découvert que la peine s’accumule. Qu’une peine toute fraîche peut rouvrir le caveau de celles passées et non guéries, et le tout s’entremêle pour former une nouvelle douleur complexe.

il se rendit compte que sa haine avait pour ainsi dire disparu. Dissoute. Il comprit que chaque individu devait accepter son histoire personnelle, que personne ne pouvait y échapper. Même ces hommes, avec leurs visages normaux, avaient dû porter comme un fardeau leur mode de vie passé.

Dans la vie, on n’est pas obligés de terminer tout ce qu’on entreprend. Parfois, il est acceptable de passer à autre chose. En fait, c’est une nécessité.

— Il faut bien se construire un visage public pour pouvoir se cacher derrière.

Tu ne peux pas laisser le passé se mettre en travers de ton chemin.

 

Jahn, Ryan David «La tendresse de l’assassin» (06.2016)

Auteur : Ryan David Jahn, né en 1979 en Arizona, est un écrivain et scénariste américain.

Il a déjà publié plusieurs romans chez Actes Sud : De bons voisins (2012), Emergency 911 (2013), Le Dernier Lendemain (2014) et La Tendresse de l’assassin (2016). Dark Hours, et The Breakout, ne sont pas encore traduits

Résumé : Andrew était encore un nourrisson quand sa mère fut froidement abattue sous ses yeux à Dallas, en 1964. Pourtant, il se souvient avec une précision déconcertante de ce jour fatidique – l’intrusion d’un homme dans la maison, les coups de feu, les corps de sa mère et de son amant gisant sur le sol –, et l’identité de l’assassin ne fait pour lui aucun doute.

Vingt-six ans plus tard, l’heure de la vengeance a sonné. S’il veut tirer un trait sur son passé, Andrew n’a pas le choix, il doit retrouver et éliminer le responsable de ce drame : son propre père, Harry, ex-tueur à gages, désormais libraire à Louisville, remarié et vivant sous un patronyme d’emprunt.

Mais l’irruption d’un privé menaçant de révéler sa véritable identité et celle d’Andrew va mettre en péril cette nouvelle vie chèrement acquise, et contraindre Harry à sortir de sa retraite pour faire taire le maître chanteur.

Acceptant de faire équipe avec son fils et de l’initier au métier de tueur, Harry est loin de se douter qu’il s’engage avec Andrew dans un jeu à la vie à la mort.

Mon avis : On ne peut pas tuer ce qui n‘existe plus, il faut lui rendre sa forme première, le faire revivre pour ensuite pouvoir s’en débarrasser. Pour exister, faut-il « tuer le père » ? Un père et un fils liés par le sang, le sang des morts. Un homme qui a passé plus de 25 ans à se reconstruire en faisant table-rase de son passé est replongé brutalement dans l’ambiance de sa jeunesse : comment va-t-il réagir ? Emotions ou Intellect ? Equation mathématique ou pulsions humaines ? Un livre psychologique sur les motivations des tueurs, sur les circonstances de la vie qui vous poussent à touer ou pas… J’ai aimé aussi les dialogues intérieurs des personnages. Très prenant et suspense jusqu’au bout. Quelles sont les priorités dans la vie ? Rattraper les erreurs passées ? vivre le présent ? Faire ce qu’on estime bon pour soi ? Faire ce que les autres attendent de vous ? La haine est-elle plus importante que l’amour ? Peut-on vivre avec son passé ? L’homme peut-il changer sur le fond ? passionnant !

C’est le troisième livre que je lis de cet auteur et j’aime beaucoup. Je viens de voir qu’il m’en reste un. Je me réjouis d’avance.

Extraits :

son passé était une bibliothèque dont des rayons entiers étaient garnis de volumes vierges. Lorsqu’on en prenait un pour le feuilleter, il ne comportait que des pages blanches du début à la fin.

Ce n’était pas dans les eaux troubles du passé qu’il trouverait la clarté

Le pourquoi tenait à une sensation au creux de son estomac, quelque chose qui s’apparentait à de l’angoisse sans en être, et il ne pouvait pas lui répondre ça.

Au bout d’un moment, le monde finit par se réduire à la boîte dans laquelle on vit, au point que rien de ce qui y est extérieur n’a d’importance et que si la boîte vient à être détruite, on préfère disparaître avec elle plutôt que se hasarder au-dehors.

Peut-être était-ce pour ça que les capitaines coulaient avec leur navire. La mort était plus attrayante que l’inconnu. Car au moins, elle apportait la paix au lieu d’un étrange sentiment d’égarement total, à la fois intime et généralisé

Tel un bâtiment historique, il était là depuis toujours et par conséquent, il faisait partie du décor. Quand un objet demeure assez longtemps au même endroit, on cesse de le voir

une chance d’être en sécurité n’est-elle pas préférable à la certitude de plonger ?

Les fêlures s’étaient depuis consolidées, mais elles attestaient toujours le trauma qu’il s’était infligé.

Il appréhendait depuis la douleur et le deuil d’une manière qui lui était auparavant étrangère, et cette compréhension s’accompagnait d’une empathie dont il était jusqu’alors dénué.

On parle de surmonter le chagrin, mais il n’en est rien. Même une fois les morceaux recollés, les fêlures continuent à vous lanciner. Vous apprenez simplement à vivre avec.

Une part de lui aurait souhaité oublier, effacer cette vie-là de sa mémoire.

Mais le reste de son être voulait préserver le passé.

Il avait toujours méprisé les gens qui entretenaient leur souffrance, la cultivaient année après année, rien que pour se repaître de ses fruits amers – il les tenait pour des faibles –, de sorte que l’idée d’être des leurs était étrange.

On ne s’accroche pas à une pierre pour éviter de se noyer, et il n’est de pierre aussi lourde qu’un amour défunt.

En réalité, il était plongé en lui-même. Ça se voyait à son expression, l’air absent d’une personne indifférente au monde alentour, errant de par les vastes espaces intérieurs du fol univers miniature qu’est la conscience.

Il avait beau avoir conscience que c’était inutile, ça ne changeait pas le cours de ses pensées. Elles suivaient la direction qui leur plaisait, prenaient la forme qui leur convenait.

ils auraient l’un ou l’autre pu engager la conversation, mais aucun n’en prit l’initiative avant un long moment. Seul s’étirait entre eux le silence.

Tout ce dont il a envie, c’est de se replier sur lui-même comme une chaise de camping et de dormir pendant six mois ou un an.

Il ignore comment il se forcera à aller de l’avant une fois qu’il aura uniquement à se soucier de lui, parce qu’il se fiche de son sort. Il se déteste. Il déteste à la fois ce qu’il est et ce qu’il a été.

Vous ne vous demandez pas pourquoi. Il n’y a pas de pourquoi. Seuls comptent quoi, qui et comment – ce que vous êtes sur le point de faire, à quelle personne et de quelle manière.

On ne crache pas sur ce qu’un autre homme tient pour sacré et, à défaut de croire à la vie éternelle ou en Dieu, Harry croit à l’amour.

Après tout, s’il pouvait se mettre à sa place, c’était parce qu’il était semblable à cet homme

Les gens ne changeaient pas. Ils étaient ce qu’ils étaient, la somme de leurs actes. Parfois – toujours, peut-être –, ils recelaient des contradictions. Des êtres mauvais pouvaient avoir des moments de bonté, de vulnérabilité. Mais ils n’en étaient pas moins mauvais.

Il fut brièvement submergé par une profonde tristesse. L’espace d’un moment, ce fut tout ce qu’il ressentit – rien d’autre. Puis, le sentiment se dissipa avec lenteur, telle la nuit, ne laissant qu’un vide.

Il faut avoir des liens de sang pour haïr quelqu’un à ce point ; les haines familiales sont les plus fortes qui soient, et la sienne ne saurait être plus forte.

il avait l’impression d’être transporté dans le passé, et le passé était une triste contrée. Toute visite était douloureuse et, même si une part de lui aimait cette douleur – du moins, jusque-là –, ce matin, il n’était pas d’humeur.

Il était dur de faire fi du passé quand on n’en avait pas fini avec lui.

La haine, en particulier, était une émotion trop corrosive ; elle vous rongeait de l’intérieur. Inassouvie, elle vous détruisait, elle dévorait votre âme jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, ou en tout cas rien qui mérite d’être sauvé.

je vais vous apprendre un truc : quand on est au fond du trou, on ne s’en sort pas en creusant.

Tous les jours, des millions de personnes achètent des steaks au rayon boucherie sans même songer que c’est la chair d’un être vivant qu’elles s’apprêtent à manger. Rares sont celles qui abattraient personnellement une vache. Mais en un sens, collectivement, c’est comme si elles avaient elles-mêmes manié le pistolet d’abattage.

Parfois, il regrettait de ne pas mieux se connaître – mais la connaissance de soi pouvait être dangereuse. Ce n’était pas un hasard si la lumière était absente des plus sombres recoins de l’esprit humain.

Il y avait des choses qu’on n’était pas censé voir.

Quelque mauvaise graine avait pris racine et poussait en lui, refermait ses vrilles autour de son cœur et de son esprit, s’emparait complètement de lui.

les gens méritent d’être jugés d’après ce qu’il y a de mieux en eux, pas de pire.

 

Amoz, Claude « La Découronnée » (2017)

 

Auteur : Née en 1955, Claude Amoz, de son vrai nom Anne-Marie Ozanam, est agrégée de lettres classiques, professeur de chaire supérieure en khâgne et en chartes au Lycée Henri-IV. Elle a notamment participé à l’édition de La Germanie — Vie d’Agricola de Tacite (1998), des Vies parallèles de Plutarque (2002) et des Portraits de philosophes de Lucien de Samosate (2008) aux éditions des Belles Lettres. En tant que romancière, elle a choisi le pseudonyme androgyne de Claude Amoz pour éviter que ses romans ne soient d’emblée qualifiés de « féminins », avec tous les a priori qui accompagnent cette étiquette. Elle ferait volontiers sienne la formule de Flaubert : « L’écrivain ne doit laisser derrière lui que ses œuvres. Sa vie importe peu » Elle écrit des romans noirs dans lesquels les personnages sont confrontés à « un passé qui ne passe pas » et qui a toujours des conséquences plus ou moins graves. Ses thèmes favoris sont les blessures d’un passé douloureux, la fragilité de la mémoire, la recherche d’identité, la vérité, le désir, la famille, l’Histoire. Elle a déjà publié plusieurs romans noirs remarqués dont Bois-Brûlé, prix Mystère de la critique, et Etoiles cannibales, prix du Polar SNCF.

Paru chez  Rivages – 300 pages – Avril 2017 – Sélectionné pour le Grand Prix de Littérature Policière 2017

Résumé : Viâtre, une ville au bord du Rhône. Ce sont les vacances d’été, la chaleur est étouffante. Johan et Guy Mesel sont frères mais tout les oppose: Johan est un universitaire brillant et un passionné d’escalade alors que Guy, complexé par sa petite taille et dévoré par l’eczéma, est agent technique dans un lycée professionnel en montagne. Ils décident d’échanger leurs appartements pour la durée des vacances et c’est ainsi que Guy s’installe dans le logement que Johan vient d’acheter à Viâtre, dans la montée de la Découronnée. Il est saisi par l’atmosphère qui y règne et s’aperçoit que les lieux portent encore la trace des précédents occupants, en particulier un coffre à jouets dans une alcôve. Dans la même ville, Habiba est employée aux cuisines d’un foyer pour SDF sur lequel règne un prêtre tyrannique. La fille d’Habiba, Zahra, partage la vie du père de Camille, une adolescente qui a perdu sa mère dix ans plus tôt. La famille habitait dans la montée de la Découronnée et Camille garde en mémoire des souvenirs flous de scènes violentes entre ses parents. Un mystère plane sur les circonstances de la mort de sa mère dont elle a conservé des photos. Il y a aussi la vieille Maïa, qui a élevé les frères Mesel, et un détective privé pas forcément très doué pour les enquêtes. Tous ces personnages semblent liés d’une façon ou d’une autre à la montée de la Découronnée et aux drames qui s’y sont déroulés…

Mon avis : Une magnifique découverte que cet auteur. Du noir dans la touffeur de la canicule, dans une ville imaginaire des bords du Rhône (Viâtre : ce nom est-il en rapport avec le mot latin Viator qui signifie voyageur, celui qui voyage – en philosophie l’être humain comme un être toujours en devenir, « en route vers », tendu vers un idéal ou à la poursuite de ses désirs ?) Des enquêtes qui vont laisser subsister des zones d’ombre, des personnages attachants de par leurs fêlures ou fractures qui ont tous commencé leur vie avec des « blancs » qu’il va s’agir de combler. Il va leur falloir fouiller et affronter des souvenirs enfouis. Tant que le passé ne refait pas surface, il est impossible de vivre.

Le point de départ : un échange d’appartement entre deux frères pendant les vacances. Une femme qui veut se rapprocher de ses fils adoptifs. Et la quête du passé… un enfant disparu, une mère décédée, des doutes et des soupçons… Les mystères des lieux vont-ils permettre aux images de remonter à la surface ? En s’abritant derrière des prénoms et des déguisements, certains personnages essaient de se protéger pour avancer. Les enquêtes s’apparentent à des fouilles archéologiques et on creuse en profondeur pour ramener à la surface des petits bouts d’informations et faire revivre le passé. Et plus on se penche sur des faits lointains, plus c’est difficile de retrouver des traces… Sensible, émouvant, attachant, profond, bien écrit..

Tout ce que j’aime. Je vous le conseille vivement.

Extraits :

Les vacances d’été, un temps de loisir auquel chacun aspire, mais pour lui, cette année, le mot a retrouvé son sens premier.
Vacances, vacuité, vide.
Un vide dangereux.

les cimes qui enserrent la vallée de l’Arve ne lui inspirent que de l’effroi. De la tristesse aussi, quand le soleil disparaît derrière les parois rocheuses, si tôt. Le ciel est encore bleu, mais d’un bleu glacial, qui serre le cœur.

Ses ambitions se bornent à passer laborieusement d’aujourd’hui à demain, d’une semaine à l’autre.

Encore quelques phrases, puis elle a raccroché, selon l’expression qu’on utilise encore, alors que les appareils ont perdu leur crochet depuis longtemps, avant même d’abandonner leur fil.

« Clair et net » : l’expression le ravit ; il la répète plusieurs fois, d’un ton pénétré. Elle finit par entendre « clarinette ».

Deux vagabonds, chacun aidant l’autre à lancer des racines dans un sol nouveau. Deux boiteux faisant béquille commune. Mais il était impossible d’aller plus loin dans le partage.

cette intuition vient du fait que sa tante ne sait pas lire : elle est ainsi beaucoup plus réceptive aux signes inconscients par lesquels les gens trahissent des vérités qu’ils ignorent parfois eux-mêmes.

Rapetasserun des mots préférés de Sol.
« Réparer, ce serait trop prétentieux. Je les raccommode comme je peux, avec mes outils et mes doigts. Mais elles gardent leurs cicatrices. »

J’ai l’impression que ma mémoire est pleine de trous.
– Vaut mieux pas de souvenirs que des mauvais. »

Tant de choses qu’elle ne peut confier à personne, même à sa propre conscience.

Il dort dans le berceau d’osier qu’on appelle ici un moïse. Et l’histoire de Moïse lui revient.

Cette femme porte une absence en elle, comme une blessure.

Un tesson à côté du tesson qu’il faut, une confidence confrontée à une autre, qui la complète exactement, des rapprochements patients, et la vérité se retrouvera.

Le temps est une illusion, tout dépend de l’intensité avec laquelle tu le vis : quelques minutes peuvent être beaucoup plus riches que des années d’indolence.

la misère a changé de visage. Les pauvres ne sont plus squelettiques, mais boursouflés. Et c’est pareil pour le teint. Autrefois, les riches se protégeaient du soleil tandis que les paysans étaient tannés par les travaux du dehors : maintenant bronzage et minceur sont signes de réussite.

Les choses qu’on essaie d’enfouir finissent toujours par remonter.

Tout fils qui naîtra, jetez-le au fleuve… ordonne Pharaon.
Le Nil… Le Rhône

En hébreu, on ne dit pas la mer Morte, mais la mer de sel. Yam hamelahr.
Le sel, les larmes.

Le jour est levé, mais on dirait qu’il n’y a pas eu de nuit. Les corps ont de plus en plus de mal à supporter cette chaleur qui ne leur laisse aucun répit, même pendant l’obscurité.

Les gens à la dérive ont besoin de croyances, et plus celles-ci sont étranges, plus elles les rassurent.

le pont Noyé. Un symbole de solitude. Ne dit-on pas que les gens qui renoncent à communiquer coupent les ponts ?

Voilà ce qu’elle a gagné à fouiller dans le passé : réveiller les vieilles peurs, se retrouver fragile, nue.

Dehors, la chaleur semble encore plus violente, comme si l’absence du soleil lui conférait une existence autonome.

Ces derniers temps, elle se plaint de voir les objets lui échapper, c’est le mot qu’elle emploie. »

Les choses lui échappent, la vie lui échappe – cette phrase triste qui leur vient à l’esprit à tous deux, aucun ne la prononce.

Infos : ( pas trouvé de Fort de Dun en France)

Fort de Dun : Dun Aengus ou Dun Aonghus (Dún Aonghasa en irlandais) se situe sur Inis Mór, une des Îles d’Aran, au nord-ouest de l’Irlande. Dún Aengus est un site archéologique important, qui offre un panorama spectaculaire. Dún Aengus a été appelé « le monument barbare le plus magnifique d’Europe ». Le nom de Dún Aengus signifie « le fort d’Aengus », dun signifie « forteresse » en gaélique. Dans la mythologie celtique irlandaise, Aengus ou Oengus est un dieu solaire fils du Dagda. Ce nom pourrait avoir été celui du chef des Fir Bolg réfugiés dans l’île après leur défaite dans la guerre qui les opposa aux Tuatha Dé Danann selon le Lebor Gabála Érenn.

Jónasson, Ragnar «Mörk» (2017)

Auteur : Islandais, né à Reykjavik , 1976. Ila découvert à 13 ans les livres d’Agatha Christie et a commencé à les traduire en islandais à 17 ans! Ses grands-parents sont originaires de Siglufjördur, la ville où se déroule Snjór, et où a grandi son père. Avocat et professeur de droit à l’Université de Reykjavik, il est aussi écrivain et le cofondateur du Festival international de romans policiers «Iceland Noir ».

C’est l’agent d’Henning Mankell qui a découvert Ragnar Jónasson et vendu les droits de ses livres dans quinze pays. Mörk a été élu « Meilleur polar de l’année 2016 » selon le SundayExpress et le Daily Express, et a reçu le Dead Good Reader Award en Angleterre.

Série Dark Iceland : 2ème tome (Sorti en mars 2017 aux Editions de la Martinière) – Après Snjór (Neige), Mörk (Frontière)

 

Résumé : Quand le crime à l’anglaise rencontre les terres gelées de l’Islande. Cluedo au pays des fjords…

À Siglufjördur, à l’approche de l’hiver, le soleil disparaît derrière les montagnes pour ne réapparaître que deux mois plus tard. Ce village perdu du nord de l’Islande plonge alors dans une obscurité totale… Le jeune policier Ari Thór veille sur la petite communauté sans histoires. Mais son collègue, l’inspecteur Herjólfur, est assassiné alors qu’il enquêtait aux abords d’une vieille maison abandonnée. L’illusion d’innocence tombe. Tous les habitants n’avaient-ils pas, au fond, une bonne raison de semer le chaos ? Elín, qui fuit un passé violent. Gunnar, maire du village, qui cache d’étranges secrets… Pour reconstituer le puzzle, il faudra aussi écouter cette voix qui murmure, enfermée derrière les cloisons d’un hôpital psychiatrique, et qui tient peut-être la clé de l’énigme.

Mon avis : J’ai enchainé sur le tome 2.

Changement de saison, il mouille… On n’a pas les deux jambes dans la gadoue mais on patauge (au propre et au figuré). Coté amourettes, ce n’est pas top… aussi glauque que l’ambiance… Bienvenue dans le monde des trahisons et des secrets.. Comme dans le premier, on évolue dans le malaise … C’est bien fait…

Dans un pays sans crimes, ou la moitié de la population est armée, le silence est maître. Et les clés des affaires non résolues, les secrets du passé, sont cachées bien profondément dans les mémoires des vieilles personnes… Vont-elles parler !? Personne ne semble bien net… que ce soient les policiers, les politiques… et tous ces gens qui vivent en vase clos, amis ou parents tous liés par l’inavouable… tous ces gens qui vivent en vase clos, amis ou parents tous complices, liés ou à la merci de secrets – qu’il vaut mieux laisser dormir, passer sous silence par gain de paix à défaut de résoudre les problèmes…

Siglufjördur se désenclave, s’ouvre au tourisme… mais est-ce une bonne chose ? et à qui appartient cette voix off, présente en permanence, cette voix qui se fait entendre depuis un asile psychiatrique !? une voix du passé, du présent ? La problématique sous-jacente est la violence larvée, souterraine, enfouie… Le moins qu’on puisse dire c’est que cette ambiance ne ressemble à aucune autre…

Extraits :

La pluie aveuglante ajoutait à l’austérité des murs couleur plomb. Ici, l’automne n’était pas une véritable saison, plutôt un état d’esprit. Il semblait s’être perdu en route, quelque part vers le nord, quand, fin septembre, début octobre, l’hiver avait promptement succédé à l’été.

l’hiver et sa pénombre qui se lovait autour du monde comme un chat géant

Certaines choses sont tellement grises et froides qu’aucune couleur sur aucune page ne pourrait leur donner vie.

il ne comprenait pas ce qu’il pouvait y avoir d’enchanteur dans le froid, la solitude et l’isolement.

Un étranger dans un endroit où les gens étaient tous liés les uns aux autres, sans qu’aucun ne se fasse réellement confiance.

Elle s’était prise à aimer la pluie et le vent, comme aujourd’hui. Ils renforçaient son sentiment d’être en vie.

Impossible de bien s’entendre avec des gens qui ne sourient pas.

Tous les hommes ont une qualité qui les rachète aux yeux du monde.

Le moment est peut-être venu de souffler la poussière sur quelques vieux secrets. Peut-être…

Le pire, c’était le silence. Le silence qui précédait chaque coup. Comme une accalmie avant la tempête.

… cela me libère de pouvoir l’écrire.

Elle s’éloigne à sa façon, se recroqueville dans sa coquille. Elle a renoncé, et ça, ça n’est pas tolérable.

Ce que je peux te dire, c’est que la violence est partout, pas seulement chez la racaille, mais aussi chez les hommes les plus respectables : les chefs de famille qui occupent des postes à responsabilité, les citoyens exemplaires à tout point de vue, sauf quand ils utilisent leurs poings contre leur femme et leurs enfants.

– Parfois, il vaut mieux laisser les chiens dormir tranquillement. Les gens doivent à tout prix faire confiance à leur police.

L’idée du rendez-vous avait été plus excitante que le dîner lui-même, avec un homme pourtant séduisant.

 

 

 

 

Bilal, Parker «Les ombres du désert» (2017)

Auteur : Parker Bilal est le pseudonyme de Jamal Mahjoub, Anglo-Soudanais également auteur de six romans non policiers. Né à Londres et diplômé en géologie de l’université de Sheffield, il a vécu au Caire, au Soudan et au Danemark et à Barcelone avant de s’établir à Amsterdam.

Dans un article du journal suisse « Le Temps » on nous le présente ainsi : Les polars de Parker Bilal ont le Caire pour décor et l’Egypte pour théâtre. Une rareté. Portés par un souffle lyrique et une écriture baroque, ses livres nous emmènent dans un tourbillon de sensations, de rebondissements rocambolesques et d’émotions. Ils nous font sentir la ville, son sol, sa poussière, son brouhaha, son histoire et ses tragédies. A travers le sympathique et assez mystérieux détective Makana – un ex-officier de la police soudanaise en exil dans la capitale égyptienne et qui vit sur une awama, une sorte de péniche déglinguée amarrée au bord du Nil – ils nous font sauter de toit en toit à la poursuite d’un coupable ou nous invitent dans une incroyable gargote pour déguster rognons frits, saucisses grillées, kebab et côtes d’agneaux.   (voir l’article complet : https://www.letemps.ch/culture/2016/04/08/parker-bilal-homme-caire-un-polar)

Les enquêtes de Makana – Les ombres du désert (la troisième enquête de Makana, détective privé pas comme les autres)

Les enquêtes de Makana : ( il prévoit une dizaine de tomes, entre 2001 (le 11 septembre) et 2011, année des printemps arabes et de la chute de Moubarak )

Les écailles d’orMeurtres rituels à ImbabaLes ombres du désert

 

Résumé : Début 2002, peu après le 11 Septembre. Alors que les Israéliens assiègent Ramallah, une forte tension agite les rues du Caire, où Makana file tant bien que mal la Bentley de Me Ragab, que sa femme pressent d’adultère. En réalité, l’avocat va voir sa protégée, Karima, une jeune fille gravement brûlée dans l’incendie de son domicile. La police croit à un accident, il soupçonne un crime d’honneur commis par le père de la victime, un djihadiste en cavale. Makana se rend à Siwa, oasis à la lisière du désert libyen, pour se renseigner sur la famille de Karima, mais il s’y heurte à l’hostilité des autorités, qui appliquent la loi à leur manière et se méfient des étrangers. Pire, il est accusé de deux meurtres barbares qui l’éclairent sur une donnée majeure de l’équilibre local : la présence de gisements de gaz…

À travers le personnage d’une femme membre de l’Association pour la protection des droits des Égyptiennes, la série « Makana » s’enrichit d’une nouvelle perspective : la condition des femmes et l’islam.

 

Mon avis : Entre le Caire et l’Oasis de Siwa, proche de la frontière avec la Lybie. Ce que j’aime tout particulièrement dans les aventures de Makana, c’est l’atmosphère du Caire (en proie à des manifestations pro-palestiniennes et anti-Israël) et du désert. Une fois de plus on est en train de baigner dans l’histoire actuelle de l’Egypte. On est au début de la lutte anti-terroriste, au cœur des problèmes de société, la condition de la femme en Egypte par exemple. Historie, traditions, aventure, politique, romanesque sont une fois de plus au programme. Makana, le policier soudanais devenu détective suite à sa fuite et son exil au Caire est de plus en plus attachant. Quand Makana apparait, il relie les fantômes du passé au cadavres du présent, remue la boue, exhume les secrets de famille… Au fil des années et des enquêtes, on retrouve ses ennemis de toujours ; toujours poursuivi par la haine féroce de ses anciens collègues du Soudan, étranger partout où il est (au Caire ou à Siwa) il cristallise les angoisses et la défiance. Un nouvel opus qui allie la connaissance de l’Egypte et la maitrise de l’intrigue. Ses personnages sont bien décrits et les temps morts inexistants. On est loin de la civilisation, dans une ville où l’on vit dans le passé, une oasis perdue loin de la civilisation. C’est le conflit entre la modernité et la tradition ; ici il traite les « crimes d’honneur » (qui ne sont pas punis par l’Islam) et la condition féminine au cœur du monde musulman. Zahra est à la fois moderne (active dans les droits de la femme) et traditionnelle (port du voile). Orient et Occident se confrontent dans cette série de romans. On approche le monde arabe par le biais du roman et il nous l’explique par l’exemple, dans toute sa complexité. Cette série a pour objectif de nous familiariser avec la vie en Egypte.

L’Oasis de Siwa ne nous est pas décrite comme un paradis touristique, loin de là. C’est l’enfer au cœur du désert ; un seul docteur, qui est rongé par la vie et l’alcool, des policiers corrompus, des bandits, des dangers à chaque coin de rue… Entre chape de soleil de plomb et chape de lourds secrets, l’ambiance est lourde et pesante.

Mais prenez la route de l’Egypte actuelle avec Makana et vous n’allez pas le regretter.

 

Extraits :

On aurait dit que le 11 Septembre avait libéré une haine qui, depuis toujours, couvait sous la surface.

Ils n’avaient aucune notion de ce qu’était le monde réel, au-delà de leur territoire de conte de fées.

Parfois, la solitude lui pesait tellement qu’il se demandait si la mort ne serait pas une meilleure solution.

une banque de données aussi obscures qu’hétéroclites s’était constituée dans sa mémoire, tel un banc de sable formé dans le Nil au fil des siècles

tenter de convaincre Makana de voir le monde de la même manière que la plupart des gens revenait à essayer d’inverser le cours du Nil.

Il avait un visage qu’on pouvait seulement décrire comme marqué par l’expérience : toutes les nuits blanches, tous les soucis y étaient gravés.

Contrairement à la croyance populaire, l’argent n’achète pas le sens du devoir. Il achète l’obéissance, l’engagement envers le payeur… mais pas envers la tâche à accomplir. Le sens du devoir est une denrée que l’amour ou l’argent ne peuvent procurer.

1989 était l’année où tout avait basculé pour lui. Un nouveau régime était arrivé au pouvoir et, soudain, sa position d’inspecteur de police à Khartoum s’était trouvée remise en cause. Et il n’y avait pas eu que le Soudan. En Allemagne, le mur de Berlin s’effondrait. En Chine, les étudiants en colère occupaient la place Tian’anmen. En Afghanistan, les dernières troupes soviétiques se retiraient du pays.

Vous avez besoin de travailler, comme nous tous. C’est la seule chose qui ait un sens dans ce monde de fous

Il nota qu’elle l’observait, examinant ses vêtements et son allure générale. Il se fit l’effet d’un lapin sur une table de dissection.

Vous avez grandi par ici ?
– Moi ? s’esclaffa-t-elle. Non. J’ai grandi loin, très loin, dans un monde d’illusion. »

Certains prisonniers sont retenus dans des prisons secrètes qu’on appelle “Black Sites”. Personne n’en connaît l’emplacement exact. Ces gens-là sont efficacement retirés de la circulation. »

Alexandre le Grand, disait-on, avait emprunté ce même itinéraire, suivant un vol d’oiseaux qui l’avait conduit à l’oasis. Le désert avait jadis englouti Cambyse II et la totalité de son armée. La route correspondait à l’ancienne piste des caravanes.

le football, langue universelle pour communiquer.

Les maisons délabrées et abandonnées offraient un aspect fantomatique, comme si les esprits de cette lointaine époque veillaient encore sur le présent.

Vous êtes un citadin. Les gens abandonnent leur identité quand ils partent pour la ville. Ils s’égarent dans une transe de bruits et de lumières criardes. Ici, nous n’oublions pas d’où nous venons. »

C’est un sujet sensible et ils ne veulent pas marcher sur les pieds de qui que ce soit.
– Quels sont les pieds qui les préoccupent ?

Tel un djinn impétueux, elle courait partout, soutenant une conversation ininterrompue avec son mari, lequel semblait condamné à une existence silencieuse dans un univers parallèle où tout bougeait beaucoup plus lentement.

Il se trouva aussitôt plongé dans le silence, que seul troublait le léger sifflement du vent. Regardant vers le sud, il vit la poussière se soulever et former un cône qui s’éleva dans les airs en tourbillonnant. Un djinn du désert.

Toute société, à plus forte raison quand c’est une petite communauté, est remplie de crainte ou d’espoir quand un étranger débarque en son sein. Crainte qu’il n’apporte du changement… et espoir qu’il en apporte.

– On ne peut pas retrouver son chemin dans le passé.
– Parce qu’il est révolu ?
– Parce qu’il est toujours là, avec nous. »

L’espace d’un bref instant, ils flottèrent sur un nuage de leur propre fabrication.

J’avais l’impression que le passé avait bondi sur moi pour m’engloutir.

Kalonsha émergea des ténèbres, tableau issu d’un rêve fantasmagorique, cauchemar habité par des esprits oubliés dans ce désert au fil des siècles. Les hommes qui y déambulaient auraient pu être les homologues modernes des guerriers de l’armée de Cambyse II, engloutis jadis par une tempête de sable.

Dans le crépuscule, il vit passer un héron solitaire qui flottait sur un radeau en papyrus et ressemblait à s’y méprendre à un hiéroglyphe animé.

 

Info : Sioua (en berbère : ⵉⵙⵉⵡⴰⵏ Isiwan (Issiouane) ; en arabe : واحة سيوة Ouahat Siouah) est une oasis de l’ouest de l’Égypte, proche de la frontière libyenne et à 560 km du Caire. « Sioua », « Syouah » ou « Siouah » sont des translittérations synonymes pour désigner cette même oasis également connue sous le nom plus ancien d’«oasis d’Ammon» (ou Amon). Aucun lien n’est avéré entre Sioua et le reste de l’Égypte antique avant la XXVIe dynastie. À cette époque une nécropole y est construite.
C’est à proximité qu’aurait disparu vers 500 av. J.-C. l’armée perdue de Cambyse II.
C’est au temple d’Amon dans l’oasis de Sioua qu’Alexandre le Grand rencontre l’oracle qui le confirme comme descendant direct du dieu Amon, le confortant dans son statut de pharaon.
En 708, les arabo-musulmans se heurtent à la résistance de cette oasis berbère dont la population ne s’est d’ailleurs pas convertie à l’islam avant le XIIe siècle. La commercialisation de produits du palmier dattier avec les caravanes (des routes transsahariennes) est très ancienne : Sioua a connu un isolement relatif, on y venait sans vraiment y séjourner. Depuis la route goudronnée en 1984 liant l’oasis à Marsa Matrouh (sur le littoral à 300 km), on note un début d’ouverture au tourisme égyptien et international, bien qu’encore très modéré.
La société siwie, très pénétrée par un islam rigoriste — en particulier sur la liberté de mouvement des femmes —, pourrait connaître bientôt un réveil identitaire berbère à travers un intérêt croissant pour ses particularismes culturels.

 

Photo : Siwa

 

 

 

 

Tackian, Niko «Toxique» (01.2017)

Auteur : né en 1973, est un scénariste, réalisateur et romancier français. Il a notamment créé avec Franck Thilliez la série Alex Hugo pour France 2. Son premier roman «Quelque part avant l’enfer» paru en 2015, a reçu le Prix Polar du public des bibliothèques au Festival Polar de Cognac. En 2016 il publie «La nuit n’est jamais complète» . Toxique est son troisième roman, publié chez Calmann-Levy – janvier 2017 – 306 pages

Résumé : Elle aime saboter la vie des autres, vous l’avez peut-être déjà rencontrée. Elle est toxique.

Mais ça, Tomar Khan, un des meilleurs flics de la Crim, ne le sait pas. Nous sommes en janvier 2016. La directrice d’une école maternelle de la banlieue parisienne est retrouvée morte dans son bureau.

Dans ce Paris meurtri par les attentats de l’hiver, le sujet des écoles est très sensible. La Crim dépêche donc Tomar, chef de groupe de la section 3, surnommé le Pitbull et connu pour être pointilleux sur les violences faites aux femmes.

À première vue, l’affaire est simple, « sera bouclée en 24 heures », a dit un des premiers enquêteurs, mais les nombreux démons qui hantent Tomar ont au moins un avantage : il a développé un instinct imparable pour déceler une histoire beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît.

Mon avis : Très bon thriller, redoutablement efficace, mais je suis un peu moins scotchée que mon amie Laurence qui me l’a recommandé (et qui va je l’espère vous faire part de son commentaire ci-après). Aux commandes : un flic du 36, qui vit avec un fardeau sur les épaules : son passé. On fait connaissance de sa famille, sa mère, une ancienne combattante Peshmerga, son frère qui est devenu prêtre, ses amis, et de son équipe (dont sa petite amie). On y découvrira (mais est-ce une découverte) que la frontière flic/voyou est poreuse.. Mais je n’ai pas boudé mon plaisir et j’espère que ce flic va continuer de résoudre des enquêtes et remettre de l’ordre dans sa vie..

Une fois encore l’enfance va déterminer la vie de l’adulte… C’est vrai que le danger est partout… et les enfants ne sont pas toujours en sécurité à l’école… Le flic mène l’enquête… Un bon polar avec de l’humanité dans un monde lisse en surface et glauque à souhait quand on se penche un peu à l’intérieur des êtres. Ne jamais se fier aux apparences. Cela se confirme. Manipulateurs et dangereuse prédatrice sociopathe au rendez-vous. Mais coté psychologique et « scotche » ma préférence va toujours à Ingrid Desjours…

Extraits :

c’était l’odeur d’une culture qu’il n’avait jamais réellement connue mais qui résonnait fortement en lui. On ne peut pas échapper à ses racines.

« Faut pas oublier tes racines, gamin, ce sont elles qui font de toi ce que tu es », était le genre de phrases qui lui avait rendu la fierté de sa culture kurde et l’envie de se battre.

Le vieux chêne au tronc lacéré par des générations de graffitis se dressait comme une sentinelle face à la Seine.

Il avait besoin de comprendre pour passer à autre chose. Une affaire, c’était comme un labyrinthe dont il fallait explorer toutes les galeries pour accéder à la sortie. Ces couloirs obscurs le hantaient encore et encore. Il avait besoin de porter la lumière partout.

ses yeux noirs pétillaient encore même si, parfois, ils se perdaient dans le lointain.

Son soleil à lui brillait d’une lumière noire et plus froide que les rayons de la lune.

C’était le jeu du chat et de la souris. Le chat laissait toujours sa proie courir pour lui donner l’illusion qu’elle pouvait s’échapper. Il ne l’attaquait jamais de front. Jusqu’au moment où elle se retrouvait dos à un mur.

Il ne faut jamais se moquer des petites filles qui jouent aux cow-boys, détestent la Reine des neiges et déchirent en cachette leurs vêtements roses en rêvant de conduire une voiture de police.

« Plus le garçon est manqué, plus la fille est réussie », avait-elle lu un jour sur la couverture d’un magazine.

La boxe est un sport de stratèges. Il y est question de maîtrise technique, de gestion de la distance et d’un bon sens du rythme. Les musiciens font de mauvais boxeurs, ils sont trop réguliers, trop prévisibles alors que les danseurs font des champions.

Certaines personnes avaient des amis, de la famille ou des gens proches qui les aimaient. Cela leur donnait une raison de s’accrocher à leur existence comme une moule à son rocher.

Elle l’avait jeté après utilisation mais il aurait pu continuer sa vie d’outil sans foutre un tel bordel !

Je ne vous demande pas de confidences sur lui, vous savez, je m’inquiète simplement…

— Je sais, mais pour comprendre la forme d’un arbre, il faut voir ses racines. On pousse tous en fonction de nos racines.

Ce type de personne a tout à fait conscience du mal qu’il fait mais cela n’évoque rien chez lui. Il faut voir la sociopathie comme une sorte d’immaturité figée. Ce sont des adultes qui ont les mêmes réactions qu’un enfant de cinq ans.

L’analogie au requin est souvent juste. Un sociopathe vous fixera toujours dans les yeux avec un regard sans expression, il peut être capable d’excès de fureur au-delà de la raison.

La souffrance transformait parfois les victimes au point de les rendre plus violentes que leurs bourreaux.

Les morts quittent notre monde et emportent avec eux leurs regrets et leurs déceptions. Mais qu’en est-il des vivants ?

 

 

 

Desjours, Ingrid «Sa vie dans les yeux d’une poupée» (2013)

Auteur : Ingrid Desjours est psychocriminologue. Après avoir exercé de nombreuses années auprès de criminels sexuels en Belgique, elle décide en 2007 de se retirer en Irlande pour écrire son premier thriller. Depuis, elle se consacre entièrement à l’écriture de romans et de scénarios pour des séries télévisées. Les nombreux psychopathes qu’elle a profilés et expertisés l’inspirent aujourd’hui encore. Outre ses tableaux cliniques pertinents, l’auteur excelle dans l’art de lever le voile sur la psychologie humaine et de faire ressentir au lecteur ce que vivent ses personnages, pour le meilleur et surtout pour le pire? Ses quatre premiers romans, Écho (2009), Potens (2010), Sa vie dans les yeux d’une poupée (2013) et Tout pour plaire (2014) ont été plébiscités tant par le public que par les libraires. Consécration : Tout pour plaire est en cours de développement pour une série TV par Arte. Elle a également animé l’écriture de Connexions, un polar interactif édité en partenariat avec l’émission « Au Field de la nuit » (TF1). Les Fauves (2015) ouvre la nouvelle collection de polars et thrillers des éditions Robert Laffont : « La Bête noire. » «La prunelle de ses yeux» est sorti en 2016. Ingrid Desjours publie également chez le même éditeur des sagas fantastiques chez Robert Laffont sous le pseudonyme de Myra Eljundir : la trilogie Kaleb ainsi que Après nous, dont le premier tome est paru en mai 2016. Elle vit actuellement à Paris.

 

Résumé : Deux écorchés vifs. Deux rêves de seconde chance. Un regard pour renaître…

Provocateur, cynique et misogyne, Marc est affecté à la brigade des mœurs après un grave accident.

Quand, dans le cadre d’une enquête, il croise la douce Barbara, le policier est troublé par son regard presque candide, touché par cette fragilité que partagent ceux qui reviennent de loin. Ému. Au point de croire de nouveau en l’avenir.

Mais il est aussi persuadé qu’elle est la pièce manquante, le pion à manipuler pour démasquer le psychopathe qu’il traque.

Et s’il se trompait ?

Le pire des monstres est parfois celui qui s’ignore, quand bien même il rêve sa vie dans les yeux d’une poupée…

 » Une aventure haletante, violente, psychologiquement marquante : du bon et vrai thriller !  » (Marina Carrère d’Encausse)

 

Pocket 2014 (352 pages)

 

Mon avis : Alors heureusement que ce n’est pas le premier livre de cette auteure que je lis car je ne sais pas si j’aurai continué car le début est d’une rare violence ! Dès les premières pages, on plonge dans l’horreur avec une scène de viol hyper réaliste et extrêmement brutale. Ce livre raconte la descente aux enfers d’une jeune femme qui est victime depuis toujours et qui, à force de solitude (ce n’est pas qu’elle est seule physiquement c’est qu’elle ne peut pas parler avec les personnes qui l’entourent), intériorise tout et arrange sa vie à sa sauce. Elle va traverser la vie en étant à la fois victime et bourreau (comme les autres personnages principaux du roman d’ailleurs qui ont tous un côté sombre et un coté paumé)

J’ai beaucoup apprécié la description de la colère (début du chapitre 8) ; une fois encore le livre est très psychologique et on voit les personnages avec et sans masque. Ce qui fait que les pires personnalités en deviennent attachantes car on ne s’arrête jamais à ce qu’on voit avec Ingrid Desjours . Et la face cachée n’est pas la plus noire… Car ce sont des personnages qui vivent avec un tel poids sur les épaules, un tel vécu. Tant Barbara que sa mère ou le flic sont des écorchés vifs, qui sont conditionnés par leur amours déçues et leur passé ; ils ont envie d’aimer et d’être aimés mais ils en ont une peur panique.  Alors ils se défendent en attaquant par peur d’avoir mal. Un roman dur, qui dérange, qui mêle folie et violence… et qui montre surtout que les maltraitances de l’enfance font des adultes déstabilisés, malheureux, imprévisibles et dangereux. Et cette part d’innocence qui fait qu’elle fait pitié, peur et horreur à la fois… Je n’ai pas regretté ma lecture même si faut s’accrocher avec les uppercuts qu’elle nous décoche.

Extraits :

Moi, je l’aime bien, cette odeur. Même si elle appartient déjà au passé… Peut-être pour ça, d’ailleurs. Elle est d’un autre temps, comme moi. D’un temps où on savait la patience, où l’attente était délicieuse, où il ne suffisait pas de mitrailler un sourire cent fois pour espérer tomber sur une perle… Un temps où la photogénie n’était pas affaire de probabilités.

Le temps s’est arrêté. Dans sa tête, ça bute, ça lutte, comme le diamant d’un tourne-disque arrivé en bout de course.

Seule compte sa réalité et qu’elle puisse s’y raccrocher, oublier sa peur et la douleur.

Elle avait poussé tant bien que mal, comme une rose bardée d’épines, comme un oiseau tombé du nid trop tôt et qui volait comme il pouvait.

Rien n’est jamais aussi désirable que ce qu’on est en train de perdre.

L’hiver a gelé ses espoirs, le printemps a grêlé ses envies, l’été a fini de l’assécher. Trois saisons déjà, et l’automne qui s’annonce aussi morne que le reste. Une année en quatre temps qui s’étirera avec la même implacable indifférence que les suivantes, une année après l’autre pour la faire valser sans passion jusqu’à sa tombe.

Notre petit secret. Ces trois mots lui faisaient un effet dingue. Ils étaient doux comme une promesse d’amour inconditionnel, et durs comme une plongée brutale dans une eau glacée, comme l’immersion prématurée d’une gamine dans le monde des adultes. Notre petit secret. Une formule si dangereuse et si familière…

Et lui c’était Patrik. Il disait que pour un flic, c’est mieux d’être sensé que sans cas.

Parce que finalement, même si la convalescence du cœur était possible, il n’en voudrait pas. De même, ses cicatrices, il y tient. Elles lui rappellent d’où il vient et ce qu’il a traversé. Ce qu’il ne veut plus jamais connaître

Elle a le regard vide des voyageurs qui prennent le train et choisissent d’ignorer le paysage.

Une peur qui paralyse parce qu’elle est pleine de tristesse. Une peur qui désempare, qui donne envie de sangloter, de hurler STOP ! Pouce ! Comme quand on est enfant et que tous les problèmes s’effacent alors comme par magie.

J’ai pardonné des erreurs presque impardonnables, j’ai essayé de remplacer des personnes irremplaçables et oublier des personnes inoubliables.

« L’humour est la politesse du désespoir », disait Boris Vian. Et le pli amer qui creuse chacune de ses joues en dit long sur la capacité d’autodérision qu’il lui faudra développer…

Plus que les coups, ce sont les mots qui lui font mal. Toujours les mêmes, injustes, insultants, remplis de haine.

Tous les tueurs ou violeurs en série commencent par s’exercer sur des animaux, ou des objets symboliques pour eux.

Oscar Wilde disait que les deux choses les plus émouvantes en ce monde sont la laideur qui se sait et la beauté qui s’ignore.

Mais au bout du compte elle sait bien qu’on passe sa vie à sauter d’un paquet de corvées et d’habitudes à l’autre, comme on joue à saute-mouton, jusqu’au bouquet final.

La colère, même rentrée, ça se nourrit de ce qu’on a en soi. Ça noircit tout, rend chaque chose aigre, vous fait cynique, agressif et violent.

L’espoir. C’est terrible, l’espoir. On s’y accroche de toutes ses forces parce que, au final, c’est tout ce qu’on a et que, sans ce sentiment pourtant si fragile qu’un simple silence peut le briser, on n’est rien, on est mort.

« Les morts sont des invisibles, ce ne sont pas des absents. »