Récondo (de), Léonor «Point cardinal» RL2017

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, toujours chez Sabine Wespieser éditeur.

232pages, paru chez Sabine Wespieser – Aout 2017

Résumé : Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable.

Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture. Il s’apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s’est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu’ils ont bâti ensemble. À son retour, Solange trouve un cheveu blond…

Léonor de Récondo va alors suivre ses personnages sur le chemin d’une transformation radicale. Car la découverte de Solange conforte Laurent dans sa certitude : il est une femme. Reste à convaincre ceux qu’il aime de l’accepter.

La détermination de Laurent, le désarroi de Solange, les réactions contrastées des enfants – Claire a treize ans, Thomas seize –, l’incrédulité des collègues de travail : l’écrivain accompagne au plus près de leurs émotions ceux dont la vie est bouleversée. Avec des phrases limpides et d’une poignante justesse, elle trace le difficile parcours d’un être dont toute l’énergie est tendue vers la lumière.

Par-delà le sujet singulier du changement de sexe, Léonor de Récondo écrit un grand roman sur le courage d’être soi.

Mon avis :

Encore un magnifique moment passé en lisant Léonor de Récondo. Sujet difficile qui aurait pu devenir glauque, sordide ou voyeur. Mais le talent de Léonor de Récondo qui une fois encore traite un sujet « fleur de peau » avec une grande pudeur et une grande humanité.

Laurent est sûr d’être une femme dans un corps d’homme ; il en est convaincu et assume le fait de vouloir correspondre physiquement à la personne qu’il est à l’intérieur de lui, de vouloir être elle-même. La question à laquelle répond le livre est toute simple « Qui suis-je ?  Enfin toute simple… pas pour Laurent ! Un corps d’homme pour une âme de femme. Que faire quand on ne se sent pas en adéquation avec le corps qui nous a été donné. Le livre traite donc d’un problème d’identité et nous entraine dans la révélation aux autres de ce mal-être. Le livre expose une réalité, et les problèmes que cela engendre ; il ne juge pas, ne prend pas parti. J’ai également trouvé extrêmement intéressante l’évolution du choix du prénom, en fonction du passage du temps et de l’évolution de la situation. Laurent, Mathilda, Lauren… un cheminement tout en finesse et en conscience.

Ce n’est pas un problème d’amour. Laurent aime sa femme, il aime ses enfants et ne remet pas ces faits en question. Ce n’est pas non plus un problème de désir ou de sexe. Juste le problème d’être né dans le mauvais corps. C’est aussi le problème de la relation à l’autre et des réactions des proches ; car si c’est difficile pour lui, ce n’est pas facile non plus pour sa femme et ses enfants qui sont amenés à se poser des questions sur lui mais aussi sur eux et sur le regard des autres. C’est difficile aussi pour ses proches qui ne se sont aperçus de rien, à qui il ne s’est pas confié. Cela touche à la confiance et on se rend compte que l’on ne connaît pas ceux que l’on croyait pourtant si bien connaître. C’est également la remise en question aussi de la qualité de certains psy… Ce livre est aussi une belle leçon de vie : être bien dans sa tête et dans son corps pour s’assumer. Un livre humain, une écriture sobre , le tout à lire en écoutant un disque de Melody Gardot …

Extraits :

Commencer à parler ouvrirait une brèche qu’il n’est pas sûr de pouvoir refermer.

Parce que le bonheur, ça ne dit rien, ça se tait.

Être un homme signifiait, entre autres, aimer le foot.

Depuis qu’il fait du vélo, ils discutent souvent de la notion d’effort et de dépassement de soi.

… au XVIIIesiècle, les hommes eux aussi se poudraient. Des excuses historiques et ethnographiques, il en avait à foison.

Il est seul et pourtant, dans cet environnement si familier, il a l’impression que chaque objet le juge.

être seul, ensemble avec elle.

Ils sont une. Une seule et même personne, un même passé, juste un corps qui n’est pas le bon.

Incongruité de la question, complexité de la réponse : Je suis leur père, mais je suis une femme.

Nous ne sommes dupes que lorsque nous le souhaitons.

la joie de la découverte d’un autre qui serait lui-même.

Comment réunir ma peau d’homme avec la femme que je suis à l’intérieur, ses formes, son esprit, ses désirs ?

Un jour, il faudra que je me ressemble.

Combien de temps faut-il pour être soi-même ? Et je voudrais demander cela à tous ceux qui n’ont pas à changer de sexe. Combien d’années, de décennies, pour être en adéquation ? Adéquation de corps, adéquation de rêves, adéquation de pensées, avec ce que nous sommes profondément, cette matière brute dont il reste quelques traces avant qu’elle ne soit façonnée, lissée, rapiécée par la société, les autres et leurs regards, nos illusions et nos blessures.

C’est un mal-être, un décalage très profond entre celui que je vois dans la glace et moi-même.

Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père

Est-il possible de connaître si peu quelqu’un avec qui l’on a toujours vécu ? Que l’on aime ?

On ne peut pas parler tout le temps, remettre chaque instant en question. Il faut savoir reprendre son souffle.

Tout ce qui ne tue pas rend plus fort, n’est-ce pas ? Je vais finir bodybuildée.

on ne sait jamais d’où viennent les coups, et les pires viennent souvent des proches.

La vraie question est là. Doit-on être ce que voient les autres, être tel qu’on nous a aimé ?

Je veux te montrer qu’il faut être soi-même, malgré les épreuves, malgré l’incompréhension.

J’ai longtemps cru qu’être père me suffirait pour rester homme. C’est avec ce genre de certitudes que j’ai écrasé la femme dedans.

Réminiscences d’une vie que l’on regarde s’éloigner sans pouvoir la rattraper.

Kerninon, Julia « Une activité respectable» (2017)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Le Rouergue, « la brune », janvier 2017, 60 pages,

Résumé : Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme « activité respectable ». A dévorer ! Prix Françoise Sagan et prix de la Closerie des Lilas pour ses deux premiers romans.

Mon avis : Ecrire lui semble aussi naturel que respirer. Elle a 30 ans, et elle écrit depuis qu’elle est petite. Elle fête cela par ce livre, non pas pour se justifier mais un remerciement, un hommage à ses parents qui l’on baigné dans la lecture depuis l’enfance. Une autobiographie à moins de 30 ans… Un tout petit livre : ce n’est pas un roman c’est une réflexion sur la lecture. On est très déterminés par l’enfance qu’on a eue. Julia au pays des livres… comme Alice au pays des merveilles… Pour elle les livres sont plus que tout : les livres lui apportent tout, la font découvrir, voyager, partir et c’est plus vivant que la vie de tous les jours. Sa mère l’a nourrie de lecture, de mots… et c’est elle qui l’a convaincue de ne pas décrire physiquement ses personnages (Lovecraft qui décrit sans trop en faire pour laisser l’imaginaire parler et ne pas faire d’erreurs). Le lecteur doit avoir de la place et la possibilité d’inventer et de voir avec leurs yeux… Un personnage : la machine à écrire… qui fut un objet important pour elle. Sa description de la librairie, la bibliothèque c’est un peu comme une musique sur une portée..

Le sujet de sa thèse fut l’art et l’artisanat. Pour elle le texte a une texture, une chose qu’il faut « bien fabriquer » comme un artisan.

J’aime infiniment ce qu’elle écrit. C’est le troisième livre que je lis d’elle et c’est un pur bonheur

Extraits :

C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.

Déposés là comme dépareillés dans les fleurs, nos quatre visages démentent tout lien de parenté les uns avec les autres – mais après tout, la photographie et l’amour sont deux arts distincts

Ma mère aime les arbres fruitiers qui lui rappellent le jardin de son père, avec les rameaux de poiriers sur lesquels il fixait des bouteilles pour que le fruit grandisse à l’intérieur et qu’il puisse ensuite les remplir d’eau-de-vie et les offrir à ses amis.

J’ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.

C’est elle aussi qui m’a convaincue de renoncer à décrire physiquement mes personnages – arguant que dans les livres d’horreur parfaits qu’elle avait lus, les créatures monstrueuses ne sont décrites qu’à travers les bruits qu’ils font ou l’odeur qu’ils dégagent, ou même la texture de leur peau, leur température, et que c’est dans ce silence que le lecteur est le plus en mesure d’assembler le monstre intime qui lui fait vraiment peur à lui, personnellement, parce qu’on ne peut pas exactement deviner ce qui effraie quelqu’un d’autre que soi.

il était important de laisser de l’espace au lecteur d’un livre

nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noires sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui, elles avaient été polies, ordonnées, réfléchies, par des individus précis, attentifs, et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler.

Gertrude Stein avait déclaré : « Si vous ne travaillez pas très dur quand vous avez vingt ans, personne ne vous aimera quand vous en aurez trente »

Cette année-là, j’ai compris autre chose sur ma famille – j’ai pris conscience de notre atavisme dur, notre vision limitée des choses, notre intolérance, qui était violente mais pouvait seule dégager l’horizon pour de bon.

Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.

j’ai été professeur de calme – moi la nerveuse, l’excessive, la turbulente, j’essayais de lui apprendre le seul calme que je connaissais qui était celui des mots imprimés, je lui lisais John Fante à voix haute, Hemingway, Fitzgerald, Steinbeck, Bernhard, Dickinson et de la poésie expérimentale.

à cette époque, pensais-je, j’étais trop occupée à me ramasser moi-même pour ramasser quoi que ce soit d’autre

C’est vraiment toujours la même journée, il n’y a que les endroits qui changent

je ne possède pas de marge de progression, j’ai aimé toujours les mêmes choses, je ne sais pas changer, je suis comme une pierre au fond de l’eau, tout au plus puis-je m’arrondir à la mesure de mon usure, mais la seule et unique chose qui m’intéresse en tout domaine c’est d’aller vite.

Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout.

l’argent était la porte ouvrant sur le temps libre qui était et resterait ma première nécessité

Dans la famille, personne n’avait jamais gagné assez d’argent pour y croire, alors ils ne croyaient pas à l’argent, ils croyaient à l’expatriation, à la poésie, à la sobriété matérielle, ils croyaient que la littérature était une activité respectable.

C’est un homme de bois, de terre, de feuilles. Pas d’électricité ni de métal. Il ne peut pas s’en servir. Ce n’est pas sa matière. C’est tout.

Je vois les mots un par un, comme des pierres avec lesquelles bâtir un cairn ou un inukshuk, et trouver le seul équilibre possible, tracer la ligne de ricochets la plus souple entre deux rives.

 

 

Info : Joseph Cornell : Bien qu’influencé par Max Ernst, dont il découvre les collages exposés à la galerie Julien Levy, en 1931, et le surréalisme, Joseph Cornell est un farouche indépendant. En janvier 1938, il participe à l’Exposition internationale du surréalisme organisée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Pour André Breton, Joseph Cornell a « médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets». Il a aussi été un cinéaste expérimental. Joseph Cornell a vécu la majeure partie de sa vie à New York où il habitait dans le quartier de Flushing avec sa mère et son frère Robert, handicapé par une paralysie cérébrale. Par ses collages surréalistes d’objets et d’images, Joseph Cornell compte parmi les pionniers de l’assemblage, qui prend ici forme de boîtes vitrées rassemblant les objets urbains insatiablement collectés lors de ses flâneries.

Lire : https://1895.revues.org/261

 

Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (2008)

Auteur : Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle a étudié la philosophie et l’histoire de l’art.

Elle a écrit entre autres : Laver les ombres (2008) – Les Insurrections singulières (2011) – Profanes, (2012) – Je vis sous l’œil du chien – suivi de L’Homme de longue peine, (2013), 48 p – Pas assez pour faire une femme – Actes Sud, coll. Babel, 2015 – Otages intimes (2015) 176 p. Prix du roman Version Fémina – L’Enfant qui (2017)

Résumé : Léa danse, jetée à corps perdu dans la perfection du mouvement ; la maîtrise du moindre muscle est sa nécessité absolue. Lea aime, mais elle est un champ de mines, incapable de s’abandonner à Bruno, peintre de l’immobile. En pleine tempête, elle part vers l’océan retrouver sa mère dans la maison de l’enfance.
Il faut bien en avoir le coeur net.
C’est à Naples, pendant la guerre, qu’un “bel ami” français promet le mariage à une jeune fille de seize ans et vend son corps dans une maison close. C’est en France qu’il faudra taire la douleur, aimer l’enfant inespérée, vivre un semblant d’apaisement au bord du précipice.
En tableaux qui alternent présent et passé, peu à peu se dénouent les entraves dont le corps maternel porte les stigmates.
Dans une langue retenue et vibrante, Jeanne Benameur chorégraphie les mystères de la transmission et la fervente assomption des mots qui délivrent.

« Laver les ombres, en photographie, signifie mettre en lumière un visage pour en faire le portrait. »

Mon avis : Je continue l’exploration de l’œuvre de cette romancière qui grimpe dans la liste de mes auteurs préférés. Les livres, les mots, la peau, la danse, la peinture… Une fois encore la sensibilité de Jeanne Benameur est magique. Le mal-être d’une mère semble s’être communiquée à sa fille ; au moment où une clarification du passé s’impose entre les deux femmes, dans une ambiance raz de marée et vent violent, tout va être bousculé, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des personnages. Le passé de la mère suffira-t-il à expliquer les réactions épidermiques de la fille ? Sous le charme de cette écriture.

Incroyable comme ce livre fait écho à celui de Jean Hegland « Dans la forêt » (Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Jean Hegland « Dans la forêt » (Gallmeister 2017) ; On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre. Dans les deux on fait des provisions pour le futur. D’un côté des provisions tangibles, de l’autre de perception…) ; danse et liberté, individualisme ; livres et sorte d’attachement aux êtres, au passé, aux histoires des autres… Plus étonnant : l’atmosphère de fin du monde qui accompagne les deux livres… à cause de la tempête il n’y a plus d’’électricité.

Extraits :

Seule, dans le jour qui vient, par des exercices répétés, elle tisse ses liens avec l’air. Une grammaire sensible, improbable, à réexpérimenter chaque matin.

C’est la fin de l’automne. Le gris cendré des nuages lui fait regretter d’avoir manqué la splendeur des feuillages dorés, roux, qu’elle aime tant. D’ordinaire, elle se débrouille pour trouver le temps d’un week-end de balade au bord de la mer, dans la petite ville de son enfance. C’est l’époque des couleurs chaudes dans la forêt toute proche. Elle fait provision d’odeurs, d’images pour l’hiver.

Les bombes ne s’attaquent qu’à l’intérieur. Personne ne les voit. Elle est un champ de mines. Et elle danse. Pour les éviter. Voilà comment elle se sent.

Elle attrape un livre, toujours le même. Un vieux livre aux pages fatiguées, aux bords cornés. Un livre d’amour. Et elle lit. Désespérément.
Que les mots au moins l’emportent. Loin. Loin.

Plonger dans la langue de sa mère parce qu’elle a peur de la perdre.

La lecture pour foncer. Et la danse pour ne pas tout casser dans la maison.
La langue de sa mère l’apaise. En lisant elle entend à nouveau sa musique.

Danser, c’est attirer le vide.
Un péril intime.
Ce péril-là, c’est elle qui le choisit. On n’échappe pas à la seule forme de liberté qu’on s’est donnée soi-même.

Sa mère disait Celui qui a vu il terremoto e il maremoto ne craint plus rien du monde.

Fatiguer le corps. Chercher l’épuisement. Elle psalmodie en silence des mots comme jadis. Une marche d’Indienne.
Elle nomme ce qu’elle voit en italien. Ça lui occupe la tête. Elle a appris dans les livres. Rien que dans les livres.
Il lui a fallu le silence des mots écrits pour oser entrer dans la langue de sa mère.

Depuis quelques années, depuis que sa mère est devenue encore plus frêle, elle pense à elle comme à l’enfant qu’elle n’a pas. Quelque chose s’inverse.

C’est toujours vers le fleuve que ses pas la mènent. Il lui faut l’eau qui reflète les arbres, les façades, glisse, pour poser ses pensées.

Tenir la pose, c’est s’abandonner. Ce paradoxe, elle ne peut pas.

Prendre son mouvement. Le mouvement, c’est l’être. Pour s’oublier. Oublier le vertige, les questions.

C’est toujours par son espérance qu’on connaît quelqu’un. Un être ou un personnage, c’est pareil.
Quelle est son espérance ?
Si seulement elle pouvait atteindre ce point aveugle qu’elle regarde tout au fond d’elle.

Pour être libre, il faut apprendre. Elle n’a pas appris.

La voix est basse. Accordée au vent qui arrache les branches, soulève la terre du jardin autour de la maison, pourrait tout emporter. Un tourbillon par en dessous. On ne se rend pas compte.

Entre peintre et modèle, ce territoire sans paroles, ce temps suspendu, sans toucher, où quelque chose d’autre a lieu. Quelque chose de mystérieux, de sacré.

Elle donne tous ses soins avec acharnement au jardin. La maison, elle s’en soucie peu. C’est ce qui pousse ce qui vit qui l’intéresse, pas les murs.

On ne questionne pas le vide.
On avance. Avec la peur à chaque pas.

Elle imagine. De toute sa force, elle imagine. Dans le corps de sa mère, elle pénètre, elle se lève.
Elle insuffle la danse.
Parce que la danse, c’est ça. C’est toujours ça. Des corps qui se relèvent.

Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.

Pieds nus devant la mer, on est toujours une petite fille.

Hegland, Jean «Dans la forêt» (01.2017)

Auteur : Romancière américaine, née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson.

304 pages (Gallmeister)

Résumé: Rien n’est plus comme avant: le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.
Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.
Ce livre est adapté au cinéma avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles principaux.

Dans la presse :

La puissance de ce roman tient à cet art de faire surgir la beauté scintillante des héroïnes, au plus noir de leur destin. Mais c’est surtout l’inventivité de la romancière qui éblouit de bout en bout. Il faut se laisser happer par ce livre-refuge aussi dévorant que régénérant. Marine Landrot, TÉLÉRAMA

Par effet mimétique, le plaisir de lecture que procure « Dans la forêt » prend la forme d’une clairière. Qu’un roman d’aventures puisse advenir sans déplacement géographique, qu’une odyssée psychologique puisse être circonscrite dans quelques hectares dépend de la rare habileté d’un(e) auteur(e) à tisser une chronique dépourvue de monotonie. Jean Hegland y parvient avec aisance et lyrisme. Avec elle, le lecteur buissonne. Macha Séry, LE MONDE DES LIVRES

Mon avis (et une analyse fondée sur l’écoute d’une interview de l’auteur) : Publié en 1996, et traduit en français 20 ans après, ce livre est tout à fait actuel, du fait de la menace du réchauffement climatique de la planète. La situation a certes évolué en 20 ans mais le monde était déjà en danger en 1996… La situation a simplement empiré (et avec la politique menée actuellement cela ne va pas s’arranger) ; elle est aussi davantage mise en lumière par les scientifiques et plus connue du grand public. Faudra-t-il un jour vivre dans la forêt au lieu de fuir sur Mars ? Jean Hegland est celle qui défend les valeurs opposées à celles de Trump. Quand l’auteur a écrit ce livre elle venait de déménager dans la forêt et elle découvre la nature et le fameux sumac vénéneux … qui ressurgit au gré du roman… le livre va reprendre ses préoccupations du moment (planète, industrialisation).

La fin du monde… Ce roman est une métaphore : en sauvant  la planète on sauvera l’humanité. Forêt protectrice, forêt dangereuse, forêt amie, forêt ennemie… Forêt personnage presque principal de ce roman. La forêt, c’est ce qui reste quand il n’y a plus rien ; un « personnage à apprivoiser » pour tisser des liens entre les personnes et leur lieu de vie. La forêt est aussi un lieu de contes, de légendes, de mythologie (indienne par exemple). La forêt est un personnage vivant, qui ne change pas ; ce qui évolue c’est le rapport entre la forêt et les protagonistes (les deux filles principalement) : forêt lieu de refuge, lieu de dangers ; nourricière et guérisseuse mais capable également de se rebeller et de se retourner contre ceux qui l’attaquent… Le père va l’attaquer en coupant du bois et elle va se venger à sa façon… Elle va aussi protéger les deux sœurs, alors qu’au début la forêt était présentée par la mère comme ennemie. Elle va s’ériger en protection contre la maladie, contre les épidémies, contre le vol, contre la suspicion… A l’abri du rempart forêt, les vraies valeurs s’épanouissent : le rapport avec la nature, la danse, la lecture…

C’est un roman féministe. Les héroïnes sont deux femmes et l’accent est mis sur les sens, la perception. C’est aussi l’histoire de la relation entre deux sœurs. L’une est le corps (la danse), l’autre est plus l’esprit (la lecture).. et les relations entre elles sont fascinantes … amour, jalousie, fusion, complémentarité… tout le registre y passe. J’ai beaucoup aimé la partie découverte du monde de la forêt. Dans le livre, nature et culture sont complémentaires, comme les deux sœurs qui pourrait représenter l’air et la terre ; le danger vient de la civilisation, du profit, de l’industrialisation, de la technique à outrance, du capitalisme, de l’homme

Les Plantes indigènes (nom du livre qui les aide à apprendre les vertus des plantes) va les rapprocher de la nature et avec la connaissance de l’inconnu viendra la confiance, la proximité, la fusion… La forêt, de personnage dangereux – car inconnu – deviendra une amie.

L’imagination a aussi beaucoup de place ; on imagine l’avenir, les craintes : souvent par les rêves et les cauchemars…..

C’est un roman magnifique au point de vue du contenu. Par contre je n’ai pas été ébouriffée en ce qui concerne le style d’écriture – ou alors la traduction ne lui rend pas justice – surtout le début… j’ai même failli abandonner tellement je trouvais mal écrit) ; après cela s’améliore.

Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (Actes Sud 2008) On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre … Il est court ; et puis… un Benameur… cela ne se refuse jamais…

Extraits :

Les gens se tournaient vers le passé pour se rassurer et y puiser de l’inspiration.

il était parfois difficile de se rappeler qu’il se passait quelque chose d’inhabituel dans le monde, loin de notre forêt. C’était comme si notre isolement nous protégeait.

Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.
— Il n’y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Étudier l’encyclopédie, c’est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C’est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique

L’encyclopédie prend n’importe quel sujet dans le monde et le dissèque, le vide de son sang, l’arrache de sa matrice.

Mes filles ont la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale. Elles ont une mère à la maison qui leur prépare à manger et leur explique les mots qu’elles ne connaissent pas. L’école ne serait qu’un obstacle à ça.

je crois que nous savions toutes les deux que les rêves viennent d’un lieu, quelque part, qui existe vraiment, qu’un rêve n’est que l’écho de ce qui a déjà été vécu.

Elle adorait la liberté et l’exigence de la danse, et elle adorait danser – pour elle et pour un public. Elle adorait partager sa passion avec nous autres mortels qui manquions d’élévation et d’éloquence.

elle basculait brusquement dans l’absence de musique, comme si elle venait de trébucher et de tomber d’une falaise.

Au début, on aurait dit que la maison entière était remplie de ce que nous n’avions plus. Chaque tiroir était une boîte de Pandore de laquelle s’échappaient perte et désespoir.

Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s’enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n’étaient pas venimeux.

Nous avions la passion des survivants, et le manque de prudence des survivants. Nous étions immortelles cet été-là, immortelles dans un monde éphémère…

Je mourais d’envie d’être avec quelqu’un comme j’avais été autrefois avec ma sœur, à l’époque où elle n’avait pas encore commencé la danse, quand elle et moi vivions comme des ruisseaux jumeaux, bavardant et riant dans la forêt.

AUJOURD’HUI est une journée pire que Noël. Aujourd’hui est une journée qui mérite de laisser tomber le calendrier pour y échapper. C’est une journée qui ne pourra jamais rien signifier d’autre que le regret et la perte et un chagrin comme l’acier – si dur, si vif, si froid que l’air même paraît brutal. Respirer fait mal. Mon cœur souffre à force de pomper le sang.

Quand je lisais un roman, j’étais plongée, immergée dans l’histoire qu’il racontait, et tout le reste n’était qu’une interruption.

Son souvenir était comme un vieil ours en peluche tout usé, quelque chose dont je dépendais autrefois mais qui avait fini par passer.

Balanchine disait que la musique était le sol sur lequel danser, et je n’ai plus de sol, je n’ai plus rien pour prendre appui. C’est comme si je ne faisais que tomber. Comme si je ne sauterai plus jamais.

Même se disputer est un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand sa vie entière a été réduite à une seule personne.

De temps en temps, il me jette un coup d’œil, et quand il se détourne et continue de jouer, on dirait que sa musique est un secret qu’il raconte sur moi dans une langue que je ne comprends pas vraiment.

J’avais oublié à quel point elle était massive, à quel point elle était solide. On l’aurait plus dit en pierre qu’en bois, et pourtant elle semblait vivante. Ses murs extérieurs étaient couverts d’une forêt miniature de mousses et de lichens.

Parfois la forêt donnait l’impression de mener sa vie dans son coin, parfois elle donnait l’impression de se rapprocher, de planer au-dessus de nous.

Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme – ou les hommes – qui nous tueront.

Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde.

Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent.

AVANT j’étais Nell, et la forêt n’était qu’arbres et fleurs et buissons. Maintenant, la forêt, ce sont des toyons, des manzanitas, des arbres à suif, des érables à grandes feuilles, des paviers de Californie, des baies, des groseilles à maquereau, des groseillers en fleurs, des rhododendrons, des asarets, des roses à fruits nus, des chardons rouges, et je suis juste un être humain, une autre créature au milieu d’elle.

Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.

L’emploi le plus ancien du mot “vierge” ne signifiait pas la condition physiologique de la chasteté mais l’état psychologique de l’appartenance à aucun homme, de l’appartenance à soi-même uniquement. Être vierge ne voulait pas dire être inviolée, mais plutôt être fidèle à la nature et à l’instinct, exactement comme la forêt vierge n’est ni stérile ni infertile, mais inexploitée par l’homme.

 

Jahn, Ryan David «La tendresse de l’assassin» (06.2016)

Auteur : Ryan David Jahn, né en 1979 en Arizona, est un écrivain et scénariste américain.

Il a déjà publié plusieurs romans chez Actes Sud : De bons voisins (2012), Emergency 911 (2013), Le Dernier Lendemain (2014) et La Tendresse de l’assassin (2016). Dark Hours, et The Breakout, ne sont pas encore traduits

Résumé : Andrew était encore un nourrisson quand sa mère fut froidement abattue sous ses yeux à Dallas, en 1964. Pourtant, il se souvient avec une précision déconcertante de ce jour fatidique – l’intrusion d’un homme dans la maison, les coups de feu, les corps de sa mère et de son amant gisant sur le sol –, et l’identité de l’assassin ne fait pour lui aucun doute.

Vingt-six ans plus tard, l’heure de la vengeance a sonné. S’il veut tirer un trait sur son passé, Andrew n’a pas le choix, il doit retrouver et éliminer le responsable de ce drame : son propre père, Harry, ex-tueur à gages, désormais libraire à Louisville, remarié et vivant sous un patronyme d’emprunt.

Mais l’irruption d’un privé menaçant de révéler sa véritable identité et celle d’Andrew va mettre en péril cette nouvelle vie chèrement acquise, et contraindre Harry à sortir de sa retraite pour faire taire le maître chanteur.

Acceptant de faire équipe avec son fils et de l’initier au métier de tueur, Harry est loin de se douter qu’il s’engage avec Andrew dans un jeu à la vie à la mort.

Mon avis : On ne peut pas tuer ce qui n‘existe plus, il faut lui rendre sa forme première, le faire revivre pour ensuite pouvoir s’en débarrasser. Pour exister, faut-il « tuer le père » ? Un père et un fils liés par le sang, le sang des morts. Un homme qui a passé plus de 25 ans à se reconstruire en faisant table-rase de son passé est replongé brutalement dans l’ambiance de sa jeunesse : comment va-t-il réagir ? Emotions ou Intellect ? Equation mathématique ou pulsions humaines ? Un livre psychologique sur les motivations des tueurs, sur les circonstances de la vie qui vous poussent à touer ou pas… J’ai aimé aussi les dialogues intérieurs des personnages. Très prenant et suspense jusqu’au bout. Quelles sont les priorités dans la vie ? Rattraper les erreurs passées ? vivre le présent ? Faire ce qu’on estime bon pour soi ? Faire ce que les autres attendent de vous ? La haine est-elle plus importante que l’amour ? Peut-on vivre avec son passé ? L’homme peut-il changer sur le fond ? passionnant !

C’est le troisième livre que je lis de cet auteur et j’aime beaucoup. Je viens de voir qu’il m’en reste un. Je me réjouis d’avance.

Extraits :

son passé était une bibliothèque dont des rayons entiers étaient garnis de volumes vierges. Lorsqu’on en prenait un pour le feuilleter, il ne comportait que des pages blanches du début à la fin.

Ce n’était pas dans les eaux troubles du passé qu’il trouverait la clarté

Le pourquoi tenait à une sensation au creux de son estomac, quelque chose qui s’apparentait à de l’angoisse sans en être, et il ne pouvait pas lui répondre ça.

Au bout d’un moment, le monde finit par se réduire à la boîte dans laquelle on vit, au point que rien de ce qui y est extérieur n’a d’importance et que si la boîte vient à être détruite, on préfère disparaître avec elle plutôt que se hasarder au-dehors.

Peut-être était-ce pour ça que les capitaines coulaient avec leur navire. La mort était plus attrayante que l’inconnu. Car au moins, elle apportait la paix au lieu d’un étrange sentiment d’égarement total, à la fois intime et généralisé

Tel un bâtiment historique, il était là depuis toujours et par conséquent, il faisait partie du décor. Quand un objet demeure assez longtemps au même endroit, on cesse de le voir

une chance d’être en sécurité n’est-elle pas préférable à la certitude de plonger ?

Les fêlures s’étaient depuis consolidées, mais elles attestaient toujours le trauma qu’il s’était infligé.

Il appréhendait depuis la douleur et le deuil d’une manière qui lui était auparavant étrangère, et cette compréhension s’accompagnait d’une empathie dont il était jusqu’alors dénué.

On parle de surmonter le chagrin, mais il n’en est rien. Même une fois les morceaux recollés, les fêlures continuent à vous lanciner. Vous apprenez simplement à vivre avec.

Une part de lui aurait souhaité oublier, effacer cette vie-là de sa mémoire.

Mais le reste de son être voulait préserver le passé.

Il avait toujours méprisé les gens qui entretenaient leur souffrance, la cultivaient année après année, rien que pour se repaître de ses fruits amers – il les tenait pour des faibles –, de sorte que l’idée d’être des leurs était étrange.

On ne s’accroche pas à une pierre pour éviter de se noyer, et il n’est de pierre aussi lourde qu’un amour défunt.

En réalité, il était plongé en lui-même. Ça se voyait à son expression, l’air absent d’une personne indifférente au monde alentour, errant de par les vastes espaces intérieurs du fol univers miniature qu’est la conscience.

Il avait beau avoir conscience que c’était inutile, ça ne changeait pas le cours de ses pensées. Elles suivaient la direction qui leur plaisait, prenaient la forme qui leur convenait.

ils auraient l’un ou l’autre pu engager la conversation, mais aucun n’en prit l’initiative avant un long moment. Seul s’étirait entre eux le silence.

Tout ce dont il a envie, c’est de se replier sur lui-même comme une chaise de camping et de dormir pendant six mois ou un an.

Il ignore comment il se forcera à aller de l’avant une fois qu’il aura uniquement à se soucier de lui, parce qu’il se fiche de son sort. Il se déteste. Il déteste à la fois ce qu’il est et ce qu’il a été.

Vous ne vous demandez pas pourquoi. Il n’y a pas de pourquoi. Seuls comptent quoi, qui et comment – ce que vous êtes sur le point de faire, à quelle personne et de quelle manière.

On ne crache pas sur ce qu’un autre homme tient pour sacré et, à défaut de croire à la vie éternelle ou en Dieu, Harry croit à l’amour.

Après tout, s’il pouvait se mettre à sa place, c’était parce qu’il était semblable à cet homme

Les gens ne changeaient pas. Ils étaient ce qu’ils étaient, la somme de leurs actes. Parfois – toujours, peut-être –, ils recelaient des contradictions. Des êtres mauvais pouvaient avoir des moments de bonté, de vulnérabilité. Mais ils n’en étaient pas moins mauvais.

Il fut brièvement submergé par une profonde tristesse. L’espace d’un moment, ce fut tout ce qu’il ressentit – rien d’autre. Puis, le sentiment se dissipa avec lenteur, telle la nuit, ne laissant qu’un vide.

Il faut avoir des liens de sang pour haïr quelqu’un à ce point ; les haines familiales sont les plus fortes qui soient, et la sienne ne saurait être plus forte.

il avait l’impression d’être transporté dans le passé, et le passé était une triste contrée. Toute visite était douloureuse et, même si une part de lui aimait cette douleur – du moins, jusque-là –, ce matin, il n’était pas d’humeur.

Il était dur de faire fi du passé quand on n’en avait pas fini avec lui.

La haine, en particulier, était une émotion trop corrosive ; elle vous rongeait de l’intérieur. Inassouvie, elle vous détruisait, elle dévorait votre âme jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, ou en tout cas rien qui mérite d’être sauvé.

je vais vous apprendre un truc : quand on est au fond du trou, on ne s’en sort pas en creusant.

Tous les jours, des millions de personnes achètent des steaks au rayon boucherie sans même songer que c’est la chair d’un être vivant qu’elles s’apprêtent à manger. Rares sont celles qui abattraient personnellement une vache. Mais en un sens, collectivement, c’est comme si elles avaient elles-mêmes manié le pistolet d’abattage.

Parfois, il regrettait de ne pas mieux se connaître – mais la connaissance de soi pouvait être dangereuse. Ce n’était pas un hasard si la lumière était absente des plus sombres recoins de l’esprit humain.

Il y avait des choses qu’on n’était pas censé voir.

Quelque mauvaise graine avait pris racine et poussait en lui, refermait ses vrilles autour de son cœur et de son esprit, s’emparait complètement de lui.

les gens méritent d’être jugés d’après ce qu’il y a de mieux en eux, pas de pire.

 

Bussi, Michel «Maman a tort» (2015)

Auteur : Michel Bussi a commencé à écrire dans les années 1990. Alors jeune professeur de géographie à l’université de Rouen, il écrit un premier roman, situé à l’époque du Débarquement de Normandie. Ce dernier est refusé par l’ensemble des maisons d’édition. Il écrit quelques nouvelles, s’attelle à l’exercice de l’écriture de scénarios mais sans parvenir à les faire publier. Il attendra dix ans pour que l’idée d’un roman, inspiré d’un voyage à Rome au moment du pic de popularité du Da Vinci Code de Dan Brown, s’impose. Ce succès d’édition international, ainsi que la lecture d’une réédition de Maurice Leblanc pour le centenaire d’Arsène Lupin, le poussent à se lancer dans un travail d’enquêteur. De retour à Rouen, équipé de ses cartes de l’IGN, il noircit des carnets jusqu’à pouvoir proposer, en 2006, un manuscrit intitulé Code Lupin à un éditeur régional et universitaire, les éditions des Falaises. Ce premier roman sera réédité neuf fois.

Plusieurs années seront nécessaires pour que les ouvrages de Michel Bussi, qui paraissent au rythme d’un par an, tel Mourir sur Seine en 2008, ou Nymphéas Noirs en 2011, voient leurs ventes s’envoler. Après une série de récompenses locales, grâce à ses premières éditions en livre de poche, mais surtout grâce à la sortie en rayon polar de son ouvrage maître Un avion sans elle, l’auteur géographe est propulsé sur le devant de la scène.

Une des particularités de son travail est de situer la majorité de ses romans en Normandie. Son roman N’oublier jamais, sorti en mai 2014, met « plus que jamais6 » la Normandie au cœur de son intrigue, tout comme Maman a tort (qui se déroule au Havre), sorti en mai 2015. Son dernier roman cependant, Le temps est assassin, sorti en mai 2016, se déroule en Corse.

Ses romans : Code Lupin (2006) – Omaha crimes /Gravé dans le sable (20067/2014) – Mourir sur Seine (2008) – Sang famille (2009 épuisé) –Nymphéas noirs (2011) – Un avion sans ailes (2012) – Ne lâche pas ma main (2013) – N’oublier jamais (2014) – Maman a tort (2015) – Le temps est assassin (2016) –

Résumé : Mardi 2 novembre 2015. Lorsque Vasile, psychologue scolaire, se rend au commissariat du Havre pour rencontrer la commandante Marianne Augresse, il sait qu’il doit se montrer convaincant. Très convaincant. Si cette fichue affaire du spectaculaire casse de Deauville, avec ses principaux suspects en cavale et son butin introuvable, ne traînait pas autant, Marianne ne l’aurait peut-être pas écouté. Car ce qu’il raconte est invraisemblable : Malone, trois ans et demi, affirme que sa mère n’est pas sa vraie mère.  Sa mémoire, comme celle de tout enfant, est fragile, elle ne tient qu’à un fil, qu’à des bouts de souvenirs, qu’aux conversations qu’il entretient avec Gouti, sa peluche…  Vasile le croit pourtant. Et pressent le danger.  Jeudi 4 novembre 2015, tout bascule.  Le compte à rebours a commencé.  Qui est Malone ?

Mon avis : Toujours un plaisir de lire un livre de Michel Bussi car je sais qu’il va me raconter une histoire et que je vais être à la fois émue et surprise… Un vrai moment de détente, sans prise de tête, quoique.… Une histoire, un suspense, qui va jusqu’à la dernière page et une fois encore je me suis fait balader sur les fausses pistes! Tendre ! Inventif … Faut-il faire confiance à son instinct ? l’intuition est-elle bonne conseillère ? Les enfants invente-ils toujours ? Y-a-t-il du vrai dans ce qu’ils racontent et semble invraisemblable ? Rapport à la maternité, rapport enfant/Maman, petite enfance, rôle de la mère, désir d’enfant, mère de substitution dans une phase ou les pères sont très absents, en retrait. Une sorte de fable, de conte pour enfants (avec les noms qui sont au diapason Augresse, Le Chevalier, Dragonman…) ; Malone, à 3 ans et demi, vit dans un univers poétique et onirique.. mais dans ce livre, les méchants tentent de lui voler sa mémoire… Et on bascule dans le monde de l’enfant… et pas l’inverse.. bien que l’on soit sans cesse à cheval entre le monde des adultes et celui de l’innocence de l’enfant. La logique de l’enfant, qui n’a pas besoin d’être totalement rationnelle, car c’est un enfant… Il y a le passé (le souvenir) et le présent ( le contre la montre de l’enquête)

En arrière-plan la problématique des jeunes qui grandissent dans les coins ou il n’y a pas de travail…

J’en ai aussi appris sur la construction des mémoires… C’est vrai que c’est important de savoir comment cela fonctionne.. et Bussi nous donne des pistes.. Souvent il y a la problématique de l’amnésie dans les polars… et ici on se rend compte que nos premiers souvenirs sont très flous… et d’où viennent-ils ? comment restent-ils ? Le psy du roman tente de nous donner certaines bases psychologiques.

Petit à petit je les lis tous… et je me fais toujours prendre dans les univers à la Bussi…

Fan de Renaud ? Il cite: «le temps est assassin…» est extrait d’une chanson de Renaud – Mistral gagnant. –  la même chanson est le titre de son prochain roman  – Le prénom Malone est le prénom du fils de Renaud –

Extraits :

L’eau, une fois qu’elle est tombée du ciel, elle n’est plus dangereuse, parce qu’elle meurt quand elle s’écrase par terre.

Certains parents sont méfiants, hostiles, agressifs même, dès qu’ils entrent dans une cour d’école ; mais c’est seulement de la peur. Une peur qui remonte à l’enfance.

Le temps de conservation d’un souvenir, pour un enfant, augmente avec son âge. Si vous prenez un bébé de trois mois, ses souvenirs vont durer environ une semaine. Un jeu, une musique, un goût… Un bébé de six mois possédera une mémoire de trois semaines, un bébé de dix-huit mois une mémoire d’environ trois mois, à trente-six mois d’environ six mois…

La mémoire d’un enfant de moins de trois ans fonctionne de façon différente. Tous les souvenirs qui ne seront pas réactivés par la suite s’effaceront, inévitablement.

Les valeurs, les goûts, la personnalité… Tout se joue dans les premières années de notre existence. Tout est gravé à jamais ! Mais par contre, du point de vue strict de la mémoire directe des faits… rien !

le déni d’un traumatisme est une forme de protection qui ne règle rien ! Pour vivre avec un traumatisme, il faut l’affronter, le verbaliser, l’accepter. C’est la fameuse résilience popularisée par Boris Cyrulnik.

Colombine n’avait pas le choix, si elle voulait avoir son Polichinelle à elle, elle devait illico trouver le bon Pierrot.

Galets à l’infini, ferrys d’outre-Manche voguant au loin… c’était à se demander comment Nice avait pu voler au Havre le label de « promenade des Anglais », et avec lui la réputation de plus beau front de mer urbain.

Elle adorait ces instants-là, ils lui faisaient toujours penser aux paroles de la chanson de Renaud, qu’elle écoutait en boucle ensuite, pour graver à jamais ces petits moments dans sa tête. Les chansons servent à ça, se disait-elle, même les plus idiotes, à se souvenir des émotions toutes bêtes.
Et entendre ton rire s’envoler aussi haut que s’envolent les cris des oiseaux.
Ces paroles et d’autres de la même chanson, les derniers mots avant les dernières notes de piano, quand Renaud dit que le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants.

la différence fondamentale entre la réalité et la perception de cette réalité

De toute façon, ça ne sert à rien de pleurer quand les grandes personnes ne sont pas là pour vous voir.

Elle considérait l’amour comme une arnaque pour les gogos, exactement comme les tickets de la Française des Jeux qu’elle vendait aux clients. On ne gagnait jamais, ou alors des petites sommes, juste assez pour vous inciter à rejouer, à y croire, mais jamais la cagnotte qui vous mettrait à l’abri jusqu’à la tombe.

Comme dans le désert des Tartares ils ont attendu l’ennemi pendant des années, sans jamais voir arriver le moindre cosaque ou sous-marin rouge, vous vous en doutez.

 

(Comme je crois que le livre qui m’a le plus marqué pendant ma jeunesse est « Le désert des Tartares de Dino Buzzati, je ne peux que le citer 😉 )

Didierlaurent, Jean-Paul – «Le reste de leur vie» (2016)

Auteur : Jean-Paul Didierlaurent habite dans les Vosges. Nouvelliste exceptionnel lauréat de nombreux concours, trois fois finaliste et deux fois lauréat du Prix Hemingway, Son premier roman « Le Liseur du 6h27 » m’avait beaucoup plu.

Résumé : Comment, au fil de hasards qui n’en sont pas, Ambroise, le thanatopracteur amoureux des vivants et sa grand-mère Beth vont rencontrer la jolie Manelle et le vieux Samuel, et s’embarquer pour un joyeux road trip en corbillard, à la recherche d’un improbable dénouement…
Un conte moderne régénérant, ode à la vie et à l’amour des autres. Tout lecteur fermera heureux, ému et réparé, ce deuxième roman qui confirme le talent de Jean-Paul Didierlaurent.

288 pages. Editions Au Diable Vauvert – mai 2016

Mon avis : un joli roman qui se lire facilement et donne le sourire… Qui me fait un peu penser aux livres « Et puis Paulette.. »  de Barbara Constantine et « Profanes » de Jeanne Benameur.  Un livre baume au cœur… et qui donne de l’espoir…  Très humain et plein de spontanéité, qui met de bonne humeur. Et pourtant le contexte n’est pas gai gai la vieillesse et la fin de vie de personnes qui souffrent de leur solitude… Mais les deux jeunes débordent de tendresse et de gentillesse envers « leurs » petits vieux et cela rend le livre lumineux. Il faut croire en la chance, en l’avenir, même quand tout semble perdu.. Et toujours se méfier des apparences. Ce livre met aussi l’accent sur l’importance des aides à domicile qui sont l’évènement de la journée des personnes âgées et à quel point leur vie se focalise sur le moment où elles vont être là (en bien ou en mal …)

Extraits:

Manelle se demandait toujours pourquoi le mot «larbin» n’était pas du genre féminin.

ce «Va» qui sonnait à chaque fois comme une bénédiction. Plus n’aurait servi à rien. L’unique syllabe abritait toute la tendresse du monde.

Une fois encore, le miracle se produisit, beau comme un lever de soleil qui vient repousser la nuit.

Pour la vieille femme, le genre humain était composé de deux groupes bien distincts: les gens qui aimaient le kouign- amann et les autres

Du charnel, rien d’autre, et puis partir, avant que le mot ne vienne une fois de plus tout casser. Du sexe sans amour, comme un plat sans sel.

Avant, j’allais à l’église pour assister aux petites messes du matin mais il n’y a plus ni messes ni curé dans le quartier. Alors je me suis rabattue sur Maxini. C’était sur le chemin de l’église et c’est toujours ouvert.

Une bibliothèque sans livres, c’est moche comme une bouche sans dents

Une piscine sans baigneurs, c’est comme un parking sans voitures, c’est triste et ça sert à rien!

La maison semblait sortir d’un grand nettoyage. Propre et froide

Faire oublier le mouroir derrière l’élégance et les dorures d’une résidence de luxe

Malgré l’épaisseur des portefeuilles, malgré les efforts fournis et les moyens engagés pour faire reculer l’échéance, nul doute que la décrépitude finissait par survenir ici comme ailleurs.

La vieille femme prenait rendez- vous avec son thanatologue comme elle le faisait avec son cardiologue, son ophtalmologue, son pédicure ou son dentiste. «Pour la visite de contrôle», avait-elle ajouté, espiègle.

Cette femme était comme ces très vieux mirabelliers qui, malgré un tronc fendillé de toute part et une écorce cassante et desséchée, continuent de renaître tous les printemps pour donner les meilleurs fruits l’été venu.

L’ennui peut être une souffrance, vous savez. Ça s’installe sournoisement avant de venir hanter vos jours et vos nuits comme une douleur sourde qui ne vous quitte plus.

Pour la première fois, il décela un changement dans la voix de la vieille femme. C’était la voix quelque peu éteinte d’un être déjà en partance

«On a signé il y a cinquante-huit ans pour le meilleur et pour le pire, et même quand on croit qu’il ne reste plus que le pire, on peut encore trouver un peu du meilleur, se plaisait-elle à répéter. Suffit juste de fouiller.»

Comme souvent, la mort du maître scellait le sort du chat. Rendez-vous avait d’ores et déjà été pris auprès du véto du coin pour le faire piquer dès le lendemain des funérailles.

Des gueules précieuses de bêtes à concours, des stars à poils bien loin du spécimen dont il venait de s’octroyer la charge. À chaque paquet son type de chat. Stérilisés, chatons, enveloppés, d’appartement. Rien sur les matous borgnes et miteux.

La question tant redoutée. Faire de la médecine, le temps d’un calcul, une science exacte. Débit, crédit, solde. Le solde d’une vie.
— Vu la taille de la tumeur et compte tenu de sa rapidité d’évolution, je dirais un an maximum.
— Pardonnez-moi d’insister mais ce sont surtout les minimums qui m’intéressent

En rouvrant la blessure, le vieil homme avait libéré les souvenirs enfouis qui s’échappaient à présent tel un sang impur.

Et puis on ne part peut-être pas faire une croisière sur le Nil mais en Suisse en cette saison, va savoir comment t’habiller? Chaud? Froid? Là-bas, tout est neutre, même le temps.

Sortir d’un repas sans avoir pris le dessert, c’est comme de revenir de la messe sans être allé communier,

Je n’ai jamais aimé mon prénom. Ça fait bonne sœur, Élisabeth, vous ne trouvez pas. C’est étrange tout de même, quand on y réfléchit: Élisa, ça sonne beau, c’est léger, aérien, mais dès qu’on y rajoute Beth, plouf, c’est comme si ça se refermait pour retomber par terre.

L’amour, c’est comme les bonbons, c’est pas en les regardant qu’on les apprécie

 

Photo : Jet d’eau de Genève

 

 

Viel, Tanguy «Article 353 du code pénal» (2017)

Auteur : Après une enfance en Bretagne, Tanguy Viel vit successivement à Bourges, Tours puis Nantes avant de venir s’installer près d’Orléans.

Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-20042. Publié dès son premier ouvrage par les éditions de Minuit, il a reçu le prix Fénéon et le prix littéraire de la vocation pour son roman L’Absolue Perfection du crime et le Grand prix RTL-Lire pour Article 353 du Code pénal3. Il est l’un des 3 finalistes du Prix du Public Salon du Livre Genève 2017 :

176 pages – Editions de Minuit –

Petit conseil: C’est le premier livre que je lis de cet auteur : bouleversant, prenant, à lire absolument ! Gros coup de cœur. C’est en voyant qu’il était parmi les trois finalistes du Prix du Salon du livre de Genève que j’ai décidé de le lire. J’ai juste voulu savoir qui serait « en face » de la Baleine Thébaïde de Raufast (et je pense aussi lire La Sonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala) .  si je puis vous donner un conseil… ne lisez pas le résumé du livre ( raison pour laquelle exceptionnellement le résumé est après mon ce petit conseil)  .. Lisez ce petit livre qui est un gros coup de cœur et seulement après lisez le résumé et mon commentaire.. .. c’est un roman qui devrait plaire à Laurence, CatW , Corinne, Marie-Josèphe, Béabab et aussi à ceux qui aiment les romans de société. Plongez d’abord et lisez les critiques après… Donc STOP et rendez vous après la lecture…

Résumé : Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

Mon avis : En lisant le titre j’avais pensé petit coté polar… et bien non. Roman psychologique, social, sur la lutte des classes, sur le rapport père/fils, riche/ouvrier. Tout en finesse. De fait un sujet sur les réactions des braves gens face à des promoteurs véreux. Sur le sens de l’honneur, la honte, la crédulité, sur l’hermétisme des marins bretons. C’est le cheminement sinueux intérieur d’un homme. Deux personnages : un juge à l’écoute et la confession d’un homme qui se fait piéger par un rêve au-dessus de sa condition, mais c’est moins un échange qu’un monologue. C’est un livre sur la confiance… le style est en adéquation avec le mental du meurtrier. je n’en dis pas plus car je ne veux rien déflorer…

Extraits :

tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire.

un couteau dans une plaie qu’il rouvrait en moi sans que je distingue s’il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c’était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies, si la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire.

elle a commencé à trouver que je passais trop de temps à la maison, comme quoi nous, les hommes, il vaut mieux qu’on soit très occupés, sinon visiblement on devient insupportables, en tout cas les femmes elles nous trouvent vite insupportables

si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?

alors il s’est débrouillé avec ce qu’il pouvait, avec des « c’est-à-dire », des « enfin » et des « vous voyez », pourvu qu’à la fin, je comprenne que « servitude », ça ne voulait peut-être pas dire esclave, mais enfin ça voulait quand même dire « épine dans le pied ».

ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille.

le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme.

Parce que c’est un problème insoluble, de savoir quand quelqu’un comme lui s’approche de vous, de savoir à quel instant la piqûre a eu lieu.

Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, parce qu’il soufflait autant que le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit.

c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage.

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable.

Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner.

Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.

Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps.

l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

Il y a toujours cela, un jour et une heure où les choses basculent et alors on ne peut plus faire comme si – je veux dire, comme si ça n’avait pas eu lieu. Ce n’est peut-être qu’un grain de plus qui tombe dans le sablier, mais enfin c’est le grain de trop, après quoi plus rien n’est pareil, tout s’écroule ou se succède, les événements tombent les uns sur les autres comme les vers d’un poème.

je n’ai pas tourné la tête d’un centième vers lui quand dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est un luxe inutile, puisqu’il n’y avait rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors »

j’ai essayé de faire le point comme on peut faire quelquefois dans sa vie, à vouloir en reprendre toutes les coordonnées, comme au compas sur une carte marine mesurer les distances des amers et conclure d’une petite croix faite au crayon de papier « voilà, j’en suis là »

 

Photo : mouette (Lago Nahuel Huapí / Patagonie)