Bussi, Michel « Le temps est assassin » (2016)

Bussi, Michel « Le temps est assassin » (2016)

 

Auteur : Michel Bussi a commencé à écrire dans les années 1990. Alors jeune professeur de géographie à l’université de Rouen, il écrit un premier roman, situé à l’époque du Débarquement de Normandie. Ce dernier est refusé par l’ensemble des maisons d’édition. Il écrit quelques nouvelles, s’attelle à l’exercice de l’écriture de scénarios mais sans parvenir à les faire publier. Il attendra dix ans pour que l’idée d’un roman, inspiré d’un voyage à Rome au moment du pic de popularité du Da Vinci Code de Dan Brown, s’impose. Ce succès d’édition international, ainsi que la lecture d’une réédition de Maurice Leblanc pour le centenaire d’Arsène Lupin, le poussent à se lancer dans un travail d’enquêteur. De retour à Rouen, équipé de ses cartes de l’IGN, il noircit des carnets jusqu’à pouvoir proposer, en 2006, un manuscrit intitulé Code Lupin à un éditeur régional et universitaire, les éditions des Falaises. Ce premier roman sera réédité neuf fois.
Plusieurs années seront nécessaires pour que les ouvrages de Michel Bussi, qui paraissent au rythme d’un par an, tel Mourir sur Seine en 2008, ou Nymphéas Noirs en 2011, voient leurs ventes s’envoler. Après une série de récompenses locales, grâce à ses premières éditions en livre de poche, mais surtout grâce à la sortie en rayon polar de son ouvrage maître Un avion sans elle, l’auteur géographe est propulsé sur le devant de la scène.
Une des particularités de son travail est de situer la majorité de ses romans en Normandie. Son roman N’oublier jamais, sorti en mai 2014, met « plus que jamais6 » la Normandie au cœur de son intrigue, tout comme Maman a tort (qui se déroule au Havre), sorti en mai 2015. Son dernier roman cependant, Le temps est assassin, sorti en mai 2016, se déroule en Corse.

Ses romans : Code Lupin (2006) – Omaha crimes /Gravé dans le sable (20067/2014) – Mourir sur Seine (2008) – Sang famille (2009 épuisé) –Nymphéas noirs (2011) – Un avion sans ailes (2012) – Ne lâche pas ma main (2013) – N’oublier jamais (2014) – Maman a tort (2015) – Le temps est assassin (2016) – On la trouvait plutôt jolie (2017)

Bussi, géographe et professeur à l’université de Rouen, a notamment publié Nymphéas noirs, Un avion sans elle (prix Maison de la Presse), Ne lâche pas ma main (2013), N’oublier jamais (2014), Maman a tort (2015) et Le temps est assassin (2016). Ses ouvrages sont traduits dans 29 pays, les droits de plusieurs d’entre eux ont été vendus pour le cinéma et la télévision.Bussi, géographe et professeur à l’université de Rouen, a notamment publié Nymphéas noirs, Un avion sans elle (prix Maison de la Presse), Ne lâche pas ma main (2013), N’oublier jamais (2014), Maman a tort (2015) et Le temps est assassin (2016). Ses ouvrages sont traduits dans 29 pays, les droits de plusieurs d’entre eux ont été vendus pour le cinéma et la télévision.

(Paru chez Presses de la Cité 2016  / Pocket 2017  (624 pages)

Résumé : Eté 1989

La Corse, presqu’île de la Revellata, entre mer et montagne.
Une route en corniche, un ravin de vingt mètres, une voiture qui roule trop vite… et bascule dans le vide.
Une seule survivante : Clotilde, quinze ans. Ses parents et son frère sont morts sous ses yeux.
Eté 2016
Clotilde revient pour la première fois sur les lieux de l’accident, avec son mari et sa fille ado, en vacances, pour exorciser le passé.
A l’endroit même où elle a passé son dernier été avec ses parents, elle reçoit une lettre.
Une lettre signée de sa mère.
Vivante ?

 

Mon avis :

« Le temps est assassin, et emporte avec lui les rires des enfants. Et les mistral gagnants ». (extrait d’une chanson de Renaud – Mistral gagnant)

Evidemment, une fois de plus j’ai pris le livre et je ne l’ai plus lâché et j’ai adoré… Le vrai roman fleuve, page-turner…
Direction : la Corse. A 15 ans la vie de Clotilde bascule… dans un ravin… 27 ans après, retour sur les lieux du drame… avec son mari et sa fille… de 15 ans… Des images surgissent…
Les souvenirs, la mémoire, les fantômes … ou quand les « visions impossibles » se mêlent à la réalité. On l’a vu… donc ce n’est pas impossible… à moins que … Faut-il faire confiance à ses certitudes même si elles semblent totalement impossibles ? Faut-il se fier à ses impressions, à sa mémoire, à la parole du cœur ? Les souvenirs, on les suit dans ses écrits de jeunesse, dans son journal intime … les vacances de sa jeunesse se mêlent au récit … indices ou simples souvenirs ? C’est aussi faire ressurgir les images et les souvenirs refoulés…
C’est également un roman sur la Famille : les relations de couple, mère-fille, père-fille, vrais et « faux » Corses… et sur le destin … peut-on échapper à une vie tracée depuis l’enfance ? la destinée ne nous rattrape-t-elle pas ?
Les plus beaux endroits de la Corse sont réservés aux Corses, et souvent aux morts. La Corse est double : il y a les familles enracinées qui vivent sur l’ile depuis des générations mais il y a aussi les touristes… Les personnages du cru, l’omerta, les vieux de la vieille, la « mafia » et les hordes d’envahisseurs qui déferlent chaque année et retrouvent leur emplacement au camping, année après année… 27 ans après, le présent retrouve le passé, les personnages se retrouvent, se recroisent… et je ne vous dis plus rien … je ne veux rien dévoiler. Un roman sur le temps qui passe et la confrontation entre ce qu’on était enfant et ce qu’on est devenu…

Extraits :

Avancer.
Se forcer à aimer la vie ; se forcer à aimer sa vie.

Le bonheur, c’est simple, il suffit d’y croire !
Les vacances servent à ça, le ciel sans nuages, la mer, le soleil.
A y croire.
A faire le plein d’illusions pour le reste de l’année.

Droite, fière et vexée. Toutes épines dehors.
Ma mère est une fleur terriblement orgueilleuse.

Une partie de poker ? J’ai l’impression que c’est un peu ça, une vie de couple. Une partie de poker.
De poker menteur.

un vieux beau, comme on dit, c’est-à-dire qu’il n’a plus de beau que ses yeux bruns et sa chevelure bouclée et argentée.

Le séducteur libertin, dans le roman au XVIIIe siècle, ne pouvait pas être une femme, question d’époque. Mais aujourd’hui, bien sûr que oui !

Une sorte de boussole, qui indiquerait un cinquième point cardinal, quelque part du côté des étoiles.

On est de la même race. Les pêcheurs de rêves contre le reste du monde.

La delphinidine, mon lecteur du futur, c’est le nom savant du pigment bleu des fleurs. Incroyable, non? C’est le pigment qui manque aux roses. C’est pour cela qu’aucune vraie rose ne sera jamais bleue !

il avait conservé de ses rêves avortés un pouvoir magique, celui de transformer, pendant quelques secondes éphémères, la réalité en quelque chose de plus beau, dans sa tête.

Comme cette histoire de battement d’ailes d’un papillon entraînant un tsunami à l’autre bout du monde, ces infimes frottements sur sa peau provoquaient des ricochets de sensations jusqu’au plus profond de son ventre.
Un tsunamour ? Ça existait ?

« Cassanu » est le nom le plus ancien pour désigner un chêne, il vient du celte, de l’occitan, du vieux corse.

pour être heureuse, mieux valait lister les courses que les questions, se concentrer sur l’énumération d’ingrédients insignifiants plutôt que sur la page blanche au dos.
Ne lire que le recto de sa vie.
Eventuellement, glisser un amant dans son Caddie.

Ils sont trop occupés à se serrer, à se coller, comme deux arbres côtiers qui mêlent leurs racines pour mieux résister au vent de mer.

Entre les Pénélope et les salopes, ce sont toujours les premières qui finissent par triompher.

Je connais la justice de ce pays, ma chérie. Un innocent est un coupable qui a un bon avocat.

Une vie, pensa-t-elle, se résumait à cela : profiter de la beauté du monde. Son harmonie. Sa poésie. La contempler avant que tout ne disparaisse. Au fond, on ne meurt pas, on devient aveugle. On comprend que c’est terminé lorsque toutes les merveilles autour de nous s’éteignent.

 

Nothomb, Amélie «Frappe-toi le cœur» (RL2017)

Auteur : nom de plume de la baronne Fabienne Claire Nothomb, née le à Etterbeek (Région de Bruxelles-Capitale, est une romancière belge d’expression française. Auteur prolifique, elle publie un ouvrage par an depuis son premier roman, Hygiène de l’assassin (). Ses romans font partie des meilleures ventes littéraires et certains sont traduits en plusieurs langues. Ce succès lui vaut d’avoir été nommée commandeur de l’ordre de la Couronne et d’avoir reçu du roi Philippe le titre personnel de baronne. Son roman Stupeur et Tremblements a remporté en 1999 le Grand prix du roman de l’Académie française. En 2015, elle est élue membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

26ème roman d’Amélie

Résumé :   « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. » – Alfred de Musset

Mon avis : Avec régularité, elle est présente à chaque RL et moi je la suis ; «Pétronille» (08/2014) , «Le crime du comte Neville» (08/2015) , «Riquet à la houppe» (08/2016), «Frappe-toi le cœur» (08/2017). Et pour les 4 dernières Rentrées je suis aux anges car pas de romans japonisants que je n’affectionne pas particulièrement…

Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur : Le titre est une phrase d’Alfred de Musset. Le cœur, c’est le thème central de ce livre que j’ai beaucoup apprécié ; certainement l’un de mes Amélie préférés ( mais il ne détrône pas « les Catilinaires »). Le cœur, symbole de l’amour fou, mais aussi symbole de la douleur, et cœur de la vie … Si le cœur s’arrête, c’est la fin et donc devenir cardiologue pour réparer les cœurs est une belle profession de foi pour une personne au cœur brisé…

Les prénoms ? Pour une fois ils sont beaux et normaux … Marie, Diane, Nicolas…

La mère : Marie. Une jeune fille qui va se retrouver enceinte à 19 ans. Elle est magnifique et tire son bonheur du fait qu’elle est jalousée de tous : pour sa beauté, pour le mariage qu’elle va faire … Elle EXISTE par la jalousie et l’envie des autres. Et au moment où elle va perdre sa suprématie, ou quelqu’un va lui piquer la vedette, le drame éclate. Le problème est que la beauté qui est sur le devant de la scène, c’est sa petite fille Diane. Dès le début cette petite gamine va catalyser sa haine, qui se traduira par une ignorance totale. Marie va tout simplement faire comme si elle était transparente, qu’elle n’existait pas…

La fillette ne comprend évidemment pas les raisons du comportement surprenant de sa mère et elle va se chercher des explications, essayer de trouver des raisons à ce manque total d’amour, à cette haine, mais ses raisonnements s’effondrent totalement à la naissance de sa petite sœur.  En effet pour Amélie, la question de la jalousie est partie intégrante de l’enfance ; quel enfant n’a pas demandé à sa maman ou à son Papa qui il ou elle préfère ? Difficile donc pour une fillette d’être totalement dépouillée de l’amour de sa mère. Même si elle en veut à sa mère, elle va finir par se persuader que c’est de sa faute. Elle finira par la fuir pour se protéger et se trouvera une mère de remplacement, qu’elle va aduler et diviniser… jusqu’au moment où elle se rendra compte qu’elle est pire que la précédente…

Extraits :

Il importait qu’elle ne se rendormît pas : c’était pour elle le seul moyen de s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé.

Bref, la jalousie reposait sur une obsession de la compétition qui ne l’opposait pas uniquement aux femmes.

Tous les enfants prient sans forcément savoir à qui s’adresser.

Comment allait-elle continuer à vivre, étouffée qu’elle était par le sentiment d’une injustice démentielle ?

Ce qui brisait les cœurs, ce n’était pas la fin d’une histoire, mais la rapidité avec laquelle l’ex aimait à nouveau.

Si on formait les ingénieurs nucléaires comme on forme les cardiologues, ce serait tous les jours Tchernobyl. Quand même, il me semble que le cœur mérite autant de sérieux, sinon plus, que la radioactivité, non ?

elle avait déjà pu observer l’effarante capacité d’oubli des gens : ils oubliaient ce qui ne les arrangeait pas, ou plutôt, ils oubliaient quand cela les arrangeait, c’est-à-dire très souvent.

À quoi cela rimerait-il d’adresser des reproches à une personne incapable de s’analyser, à plus forte raison avec tant d’années de retard ?

Quel était cet écrivain qui disait que chaque existence se réduisait à un misérable petit tas de secrets ?

Mes parents ne se parlaient pas non plus. Comme je le faisais remarquer à ma mère, elle me dit : « Ma chérie, nous sommes mariés depuis trente ans. Que veux-tu que nous nous disions ? »

Elle travaillait tellement que le temps ne contenait plus de pulpe. Chaque jour était le trognon d’un jour et ce n’était pas elle qui en croquait la chair.

L’avantage de mépriser consiste à se sentir supérieur à qui l’on méprise.

Rash, Ron « Par le vent pleuré » (RL2017)

Auteur : Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Un pied au paradis (2002 / 2009) [ , Le Chant de la Tamassee (2004 / 2016), Le Monde à l’endroit (2006 / 2012) , Serena (2008 / 2011) , Une terre d’ombre (2012/ 2014) et Par le vent pleuré (2016 / 2017) .

Seuil – Cadre vert – Date de parution 17/08/2017 – 208 pages

Résumé : Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : The summer of Love … Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

« Rash est un conteur envoûtant, qui fait monter avec brio la tension entre le passé et le présent de l’histoire. Une histoire fondée sur le contrôle, le Mal et la nature même du pouvoir, celui de sauver comme celui de tuer. » The Washington Post

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

 

Mon avis : Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur

Ron Rash vit dans un endroit sauvage qui sert de cadre à ses écrits, une petite ville des Appalaches, l’Ouest de la Caroline du Nord, le Sud rural et montagneux. Dans tous ses textes il semble mettre en valeur l’endroit dont il est originaire et où il vit. Ces romans ont pour point de départ une image et non une idée. Toujours dans l’incertitude, il décrit, est un témoin de son époque et de son environnement et n’émet pas de jugement.

Ce livre est « l’éducation sentimentale » version Ron Rash. C’est l’histoire d’Eugène à 16 ans (1969) et près de 50 ans plus tard, à l’époque actuelle. Le jeune idéaliste à fait place à un ivrogne invétéré qui est totalement passé à côté de sa vie.

C’est aussi une histoire de famille ; les rapports entre deux frères, Eugène et son frère ainé, à qui tout réussit. C’est la domination d’un grand-père castrateur.

C’est l’éveil à la vie suite à la rencontre avec Ligéia, une sirène qui débarque de Floride qui va entrainer les deux frères hors du droit chemin et disparaitre. D’ailleurs dans le roman Ligéia a dès sa première apparition la faculté de disparaitre. Sa disparition finale ne va donc pas inquiéter Eugène. Pour lui elle est une sirène, un être d’exception, totalement étrangère à son univers. D’ailleurs une sirène dans la mythologie est un être qui séduit et détruit, qui bouleverse l’ordre établi. Ligéia, c’est également une référence à la nouvelle d’E.A.Poe qui parle d’une femme qui a disparu et revient hanter l’existence.

Ce livre est de fait une sorte de rédemption de haute lutte.

Au final je dirais : Plus je lis Ron Rash et plus j’aime !   J’aime son écriture, les ambiances… et je suis heureuse d’en avoir encore d’autres livres à découvrir.

 

Extraits :

Je me suis glissé dans cette bouteille de whiskey et j’y suis resté

Je n’avais encore jamais pensé ainsi au whiskey, mais c’est bien ce qu’on recherche – être suspendu dans cet éclat ambré. Ce qu’on recherche sans toujours y parvenir, parce que ce matin je n’en trouve pas le chemin.

On fait certains choix et l’on s’éteint sans avoir jamais pu vérifier s’ils étaient bons ou mauvais.

Être pauvre, ça ne vous rend pas plus noble, m’a-t-elle affirmé un jour.

Elle a simplement regardé à travers moi, dans un avenir où je n’existais pas.

Bien sûr, qui peut oublier son premier amour, son premier rapport sexuel, ou son premier verre ? Surtout si tout arrive en même temps.

Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire, vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré, et le verre de whiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « Oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. »

Dans la vie, on fait des choix, nous répétait-il souvent, et il faut accepter les conséquences de ces choix.

[…]je me demande si les médecins des petites villes ne tirent pas plutôt leur pouvoir de ces moments où ils auscultent, en se servant de leurs mains et de leurs yeux, sinon d’instruments, les parties les plus intimes de notre corps.

Mourir a peut-être été la seule chose qu’elle ait jamais faite sans sa permission.

Tout du long, des souvenirs tournent comme les pages des éphémérides dans les vieux films et brouillent les événements, brouillent le temps.

Le silence peut être un lieu. Ce sont les mots qui me viennent. C’est là, d’ailleurs, qu’une si grande part de ma vie a été vécue, que des heures vaines se sont écoulées, le bruit le plus fort, le tintement des glaçons dans un verre.

Voir l’éclat ambré du whiskey, c’est être dehors dans le froid et regarder un beau feu derrière une vitre.

Ekberg, Anna «La femme secrète» (2017)

Auteurs : un duo : Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich (qui a déjà travaillé ensemble sous le pseudo A. J. Kazinski.  1er roman sous ce pseudo (448 pages) Editions Cherche-Midi

Résumé :

Et si vous aviez l’occasion de devenir quelqu’un d’autre ?
Louise Andersen, la quarantaine, vit dans un petit village retiré sur l’île de Bornholm, au Danemark. Elle partage l’existence d’un écrivain, Joachim, de dix ans son aîné. Leur vie, sans histoires, est routinière. Jusqu’au jour où un homme, Edmund, arrive sur l’île et reconnaît Louise : c’est sa femme, Helene, disparue sans laisser de traces trois ans plus tôt. Il en est convaincu. Et tout porte à croire qu’il a raison. Louise, stupéfaite par cette confusion, va essayer d’en savoir plus sur Helene, dont la vie semble avoir été beaucoup plus mystérieuse et exaltante que la sienne. Mais si se mettre ainsi dans la peau d’une autre femme a quelque chose d’enivrant, on peut aussi y perdre la raison… voire bien plus.
En dire davantage serait criminel. L’intrigue magistrale mise en place par Anna Ekberg dans ce premier roman qui fera date déjoue en effet toutes les attentes et les suppositions du lecteur, au rythme de rebondissements incessants. Au-delà du suspense, à couper le souffle, elle nous livre un magnifique portrait de femme en perte de repères. Si vous avez déjà rêvé de changer de vie, ce livre est fait pour vous.

Mon avis :

Je continue sur le thème de la disparition après le livre « Summer » de Monica Sabolo…

C’est le commentaire de Sophie Peugnez de Zonelivre qui m’a donné envie de lire ce livre qu’elle a qualifié de « surprenant et captivant «  ( lire : https://nordique.zonelivre.fr/anna-ekberg-femme-secrete/ )

De plus en plus présente me semble-t-il dans les romans, l’amnésie… : parfois du côté des personnages et parfois des enquêteurs (Monk dans la série des romans de Anne Perry) ; Ingrid Desjours dans «La prunelle de ses yeux» en a fait également le sujet de l’un de ses romans, par le biais de la cécité de conversion…

J’ai beaucoup aimé ce livre. Je voudrais tout d’abord dire que le résumé est quelque peu réducteur… Ce n’est pas simplement une histoire de femme et de manque de repères… C’est les dessous d’une disparition… Effectivement l’histoire de la femme Louise/Hélène est au centre de l’intrigue mais plus Helene et Joachim vont tenter de percer le mystère, plus le passé va se dévoiler et plus le livre va devenir glaçant… Après les eaux du lac Léman de « Summer » de Monica Sabolo, les eaux danoises semblent aussi bien troubles… Suspense jusqu’au bout… et je ne vous en dirait pas davantage car je vous laisse vous enfoncer…

Extraits :

Ce doit être un mécanisme de survie de choisir de se concentrer sur une chose aussi minuscule et insignifiante alors que tout son monde est en train de s’écrouler.

Hemingway, Blixen… Tous les grands. Un amour déçu, voilà le seul fioul qui fait avancer les écrivains.

[…] ses tripes hurlent « non ». Il ne veut aucun détail. Tout ce qu’un homme a besoin de savoir, c’est que sa femme l’aime.

Elle était capable de leur parler de la pluie et du beau temps. Elle était capable de répondre à leurs questions inquiètes. Mais à l’intérieur, elle n’était qu’un vide retentissant, qu’elle palpait sous toutes les coutures sans parvenir à le comprendre.

La belle Hélène. Zeus, déguisé en cygne, mit Léda enceinte. Sa fille Hélène sortit donc d’un œuf, belle et blanche comme ce volatile. La plus belle de toutes les femmes.

Avec ou sans pilule, elle se fatigue très vite, elle a l’impression de vivre dans une horloge, ça résonne dans sa tête et elle ne peut pas en sortir. Ne supporte pas les questions, ne supporte pas de répondre.

Ce qu’ils sont en train de lui annoncer ne signifie qu’une chose : elle ne sait rien. Elle ne bouge pas. Ne dit pas un mot.  […] elle a beau être physiquement présente, elle disparaît. Elle cesse d’exister.

Sa voix n’a pas la force de porter tous ses mots et se brise à mi-chemin.

il s’agit d’une quête sans espoir. La Nasa a plus de chances de découvrir de la vie quelque part dans l’univers qu’elle n’en a, elle, de se retrouver. Peut-être n’a-t-elle d’ailleurs aucun « moi » à chercher en elle…

Il gesticule pour lui indiquer qu’il ne faut pas qu’elle utilise ses bras. Elle se remémore alors ce qu’il lui a expliqué : si les poissons n’en ont pas, c’est parce qu’ils ne servent à rien sous l’eau. Il faut qu’elle se dirige avec ses pieds.

Il n’y a que les poissons morts qui filent dans le sens du courant. Dans la vie, il faut le remonter, et chaque fois qu’on saute il faut y croire.

Il est libérateur de laisser le vin faire son travail, d’envoyer ses soucis au diable. De profiter de l’instant.

La maison de ville ressemble à toutes les autres demeures qui bordent l’étroite rue pavée : des bâtisses de pierre à trois étages qui se serrent les unes contre les autres comme si elles avaient besoin de soutien pour porter le poids de leur histoire.

Tant que tu n’auras pas connu le succès, tu resteras l’esclave de ce que les autres pensent. Ils te diront comment tu devrais te conduire, comment tu devrais vivre.

 

 

 

 

 

Lopez, David «Fief» (RL2017)

Auteur : David Lopez a trente ans. Il a fait des études de sociologie.

Fief est son premier roman.

Paru au Seuil – 17.08.2017 – 256 pages

Résumé : Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres. Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon. Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

Mon avis : (et une analyse après écoute d’une interview de l’auteur) Un premier roman qui m’a beaucoup plu et se démarque fortement des autres livres. L’auteur avoue lui-même que c’est Céline qui lui a donné l’idée qu’il avait le droit d’écrire ce roman. Il a bien fait d’écouter la voix de cet écrivain immense (je précise : je parle de la voix de son œuvre littéraire). Un livre plein d’humour et de poésie, qui fait vibrer le langage d’aujourd’hui dans la bouche de la jeunesse de la banlieue..

« Fief » c’est le territoire ; dans ce roman l’auteur nous raconte l’immobilité d’un groupe d’amis. Dès la première page, le ton est donné : on est dans la langue parlée mais écrite… L’auteur nous fait pénétrer dans l’endroit où il a grandi, par le péri-urbain. Univers et langue se rejoignent, se correspondent, s’amalgament. Fief c’est entre la ville et la campagne : trop proche de la ville pour être la vraie campagne, mais trop loin pour être la ville… On est dans l’entre deux, on tourne en rond dans le même décor. On s’ennuie mais on s’amuse… L’histoire d’une bande de copains qui glandouillent au sortir de l’adolescence… pour aller où ? pour faire quoi ? Pour passer le temps… Un but ? un désir ? une ambition ? ben non… On commence par la leçon de roulage de joint, suivie de la leçon de boxe… Une bande de potes qui a grandi ensemble… ils ont commencé par jouer à plein de jeux d’extérieur, puis se sont initié à la fumette, puis ont fumé grave en cherchant à quoi s’occuper… Des soirées défonce, dans les bars, dans des soirées, à vouloir se faire des nanas… ou à parler de s’en faire… A quel moment partir c’est trahir son milieu ? Jonas n’a pas d’ambition pour partir, il observe ce qui se passe pour ne pas devoir se pencher sur lui-même. Il ne veut pas exploiter son talent de boxeur pour ne pas quitter son petit décor familier… Bien sûr il y a son père, sa copine, mais ce n’est pas ce qui semble le retenir… Jonas, il a vraiment le cul entre deux chaises… ni d’une classe sociale ni de l’autre. Entre deux…

« Fief » ce n’est pas l’histoire d’un boxeur qui a une revanche à prendre. Non c’est la vie intérieure d’un jeune homme en lutte avec lui-même ; c’est sa vie, ses problèmes, ses interrogations ; Pour ne pas sauter dans le « grand bain, il cherche à se contenter de sa petite vie et il se rattache aux petits plaisirs du quotidien pour se persuader que son existence au quotidien est celle dans laquelle il se sent bien, pour laquelle il est fait. Alors oui. Effectivement, ce n’est pas très folichon et c’est répétitif mais c’est une existence remplie de rien mais dans laquelle cette petite bande de jeune se retrouve et ne s’ennuie pas, tout en faisant pas grand-chose mais en ne se remettant pas en question…

Le ciment de cette bande est le fait d’être nés là, d’avoir joué. Grandi ensemble. Et si d’un côté ils y a la possibilité de s’en sortir (par le sport, par la musique).. Il y a aussi la peur… et le confort de rester entre potes, dans un univers bien familier, à reproduire le modèle des parents… Bien sûr on sait au fond de soi que ce n’est pas un bon modèle, mais on se convainc que si on fait comme Papa, on ne peut pas nous en vouloir…

« Fief » c’est une tranche de vie ; une étude de société aussi car il nous décrit un univers qui existe, un mode de vie actuel. Ce n’est pas un livre « sur la banlieue et le péri-urbain » mais un livre qui se situe « dans la banlieue » ; on est immergés dans cette vie et non pas spectateurs. Ni jugement ni revendication. Un livre ou les milieux sociaux se frôlent, se croisent mais ne se fréquentent pas…

La relation père-fils repose sur des silences et des non-dits, mais on ressent le lien, une compréhension mutuelle car ils suivent la même trajectoire : la gloire locale dans le sport local, dans un micro-monde qui les rassure. Jonas reproduit la vie de son père et se persuade que s’il fait comme son père, il ne rate pas sa vie.

Coté filles… ce n’est pas trop leur place… C’est un livre qui nous montre un groupe de copains, assez frustrés, qui vivent entre eux ; ils trainent et fantasment bien sûr sur les vies mais ils donnent l’impression de ne pas être assez bien pour envisager une vraie relation avec elles.

La langue… celle des jeunes de maintenant…. Et elle fait magnifiquement partie du décor, de fait c’est un des très gros plus de ce livre ; la langue est au centre de tout. Un livre que j’ai trouvé poétique. Les références au Candide de Voltaire, la scène de la dictée faite par Lahuiss (celui-là en verlan) des extraits de « Voyage au bout de la nuit » de Céline est juste magique…L’auteur réussit à mettre la langue au centre de l’histoire et nous renvoie aussi à la maitrise des mots du rap, le sens de la formule. La langue parlée devient écrite, et c’est extrêmement travaillé. La langue des images aussi. Le parler du livre est actuel et vivant, vibrant, percutant. Il joue avec les mots, les codes…

Extraits :

Un joint roulé à l’arrache je trouve ça vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet.

Je porte alors le joint à ma bouche, l’allume, tire la première taffe, puis me redresse sur mon tabouret. J’ai roulé un fumigène. Grosse fumée blanche, Habemus papam.

On a grandi ensemble. Il me tranquillise parce qu’il est simple. Il ne trouve pas ça honteux de se contenter de peu.

Quand il attaque on dirait un bernard-l’ermite qui sort de sa coquille.

Ça ne te sert à rien des oreilles, car tu n’entends pas. Moi tu ne m’entends pas. Tu es lisse au fond, alors je vais faire en sorte que tu sois à ton image.

Il dit entre entre, fais pas gaffe au bordel. Facile à dire. Le seul moyen de ne pas faire gaffe au bordel ici c’est de faire une partie de colin-maillard. Et encore, c’est un coup à se prendre les pieds dans un truc qui traîne.

Quoi tu connais pas Voltaire, demande Lahuiss faussement outré. Wesh les gars y en a parmi vous qui sont allés au lycée ? Cultiver son jardin, c’est dans Candide. Tu vois ou pas, Candide

 « Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge … » (je vous laisse le bonheur de lire la suite…)

En fait, il poursuit, c’est une réflexion sur l’expérience, l’idée c’est que cultiver ton jardin ça revient à cultiver ton esprit, et dans le livre ça passe par le fait de connaître et voir des choses nouvelles. Si tu restes dans ton aquarium à tourner en rond tu vas te persuader que le monde c’est ça, l’aquarium.

En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister.

il dit t’sais quoi Jonas, dans la vie t’es comme dans le ring, tu fais que d’esquiver

On lui demande souvent pourquoi il n’essaie pas de percer dans la musique, et lui il répond qu’il ne veut pas être connu. Ce genre de maquisard. Sa façon à lui d’être un gars de chez nous. Réussir c’est trahir.

C’était parti d’une discussion où elle s’était moquée de moi parce que je croyais que langoureux ça voulait dire avec la langue. Elle m’a expliqué et j’ai trouvé que ça revenait au même. C’est là qu’elle m’a dit que je devais la faire languir.

Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire, mais il faut d’abord savoir ce qu’on veut y faire pousser.

il a toujours voulu m’éloigner de ses problèmes. Mais en m’éloignant de ses problèmes il m’éloigne de sa vie, parce que sa vie, c’est les problèmes.

Il y a un petit vent qui souffle, ça fait parler les feuilles.

c’est bien la peine de s’acharner à esquiver tous les coups si c’est pour s’entendre dire qu’on a une gueule cassée, et là elle baisse l’appareil, m’examine quelques secondes, puis se corrige en disant que non, finalement ce n’est pas ma gueule qui est cassée, mais mon expression.

Je me suis dit qu’elle était chanceuse d’avoir trouvé sa voie, alors que moi je refuse de faire ce pour quoi je suis fait.

Je crois bien que c’est lui qui m’a appris que le seul chemin vers le bonheur c’était la résignation, pas honteuse, mais clairvoyante.

 

Sabolo, Monica «Summer» (RL2017)

Auteur : Née à Milan, Monica Sabolo a grandi à Genève en Suisse où elle fait ses études. Après un investissement dans l’action pour la défense pour les animaux, au sein du WWF en Guyane puis au Canada, elle a l’opportunité de travailler à Paris en 1995 comme journaliste pour un nouveau magazine français Terre et Océans. Monica Sabolo passe dans les rédactions des magazines Voici et Elle. Au lancement de Grazia (Mondadori France), Monica Sabolo est recrutée comme rédactrice en chef « Culture et People ». Après « Le roman de Lili », elle signe avec « Jungle » son second roman. Début 2013, elle prend un congé sabbatique de quelques mois pour écrire un troisième roman, « Tout cela n’a rien à voir avec moi », pour lequel elle reçoit le prix de Flore. En janvier 2014, Monica Sabolo quitte Grazia et le journalisme pour se lancer dans une nouvelle activité : l’écriture de scénario. En 2015 elle publie « Crans-Montana », puis en 2017 « Summer »

Paru chez Lattès – 23/08/2017 – 320 pages

Résumé : Lors d’un pique-nique au bord du lac Léman, Summer, dix-neuf ans, disparaît. Elle laisse une dernière image : celle d’une jeune fille blonde courant dans les fougères, short en jean, longues jambes nues. Disparue dans le vent, dans les arbres, dans l’eau. Ou ailleurs ? Vingt-cinq ans ont passé. Son frère cadet Benjamin est submergé par le souvenir. Summer surgit dans ses rêves, spectrale et gracieuse, et réveille les secrets d’une famille figée dans le silence et les apparences. Comment vit-on avec les fantômes ? Monica Sabolo a écrit un roman puissant, poétique, bouleversant.

Mon avis : Il faudra attendre 24 an pour que le petit frère relance l’enquête sur la volatilisation de sa sœur. Les eaux du Léman vont-elles devenir plus claires ? Les eaux troubles sont-elles responsables de cette disparition ? Le lac Léman est réputé pour être traitre. Son calme est extrêmement trompeur. En est-il de même pour la population bien lisse qui peuple la Cité de Calvin ?  Genève ne serait-elle qu’apparences? Il n’est pire eau que l’eau qui dort … Vous rappelez vous de la morale de la fable de La Fontaine du Torrent et de la Rivière? Non ? vous devriez la relire…

Les brumes et les ténèbres … « Post tenebras lux » telle est la devise de la ville de Genève… Mais la lumière qui auréolait « Summer » l’été de sa disparition est- elle éteinte à tout jamais ?  Une fois de plus Monica Sabolo lève le voile sur les riches habitants de la Suisse du bord du lac, ceux-là même qui montaient faire la fête à « Crans-Montana » en 2015 …

Une enquête toute en finesse, en ombres et transparences pour permettre au jeune frère de comprendre, recherche, apprivoiser le fantôme de sa sœur évaporée un soir d’été… Que cachent les remous des eaux du lac ? ou qui se cache ? J’ai beaucoup aimé ce livre ou les remous de l’eau sont les remous de l’âme… Je vous invite à plonger et à faire le vide… à toucher le fond et à permettre au passé de remonter à la surface.

Extraits :

Je suis la preuve vivante que l’on peut vivre sans les êtres que nous aimons le plus, ceux-là même qui rassemblaient les milliers de fragments minuscules qui nous constituent. Ces êtres que l’on est terrifié de perdre, parce qu’ils nous donnent la sensation d’être réels, ou du moins un peu moins étrangers au monde, et puis, quand nous les avons perdus, nous n’y pensons plus.

je connais ce sourire, il est pareil à l’air humide, il s’insinue en vous, il est aussi insaisissable qu’un courant d’air, juste sous la peau.

Les souvenirs associés à des odeurs peuvent resurgir avec une extrême intensité. Il existe un lien mystérieux entre mémoire et parfums.

Je me réveille, comme presque toutes les nuits désormais, enroulé dans des draps qui semblent vouloir m’étreindre, ou m’étouffer.

… je pense à tous ces objets qui attendent, comme des couches géologiques de nos vies, des fossiles qui racontent quelque chose, mais quoi ?

j’étais resté là, absent à la scène, et à la vie, tandis que montait en moi la certitude que c’était arrivé, ce moment que j’attendais depuis toujours, l’effondrement de cet édifice de papier que constituaient nos existences.

Nous étions ailleurs, et les mots de réconfort que l’on nous adressait nous parvenaient déformés, comme recouverts par le vent.

L’obscurité dessinait des ombres mystérieuses sur les murs, et la moquette. Ma chambre était emplie d’un air humide, l’esprit du lac flottait là, il entrait dans mes poumons, y déposait un tapis végétal enivrant.

Je voyais les images du passé, comme des diapositives projetées sur un drap, avec ces couleurs des choses disparues.

La fatigue, c’est ainsi que l’on qualifie à peu près tout, dans notre famille, tout ce qui implique le chagrin ou la honte.

Elle avait ri, à nouveau, ce rire mondain, automatique – le seul vestige, avec son addiction au tabac et à la caféine, du temps où elle était cette beauté nerveuse, dégageant des ondes électriques de tension et de désir.

le pacte qui nous tient tous debout – toutes les choses dont on ne parle pas n’existent pas.

Nous demeurons un instant silencieux, laissant nos parts secrètes se répondre, ou peut-être tenons-nous juste chacun notre trajectoire, et nous repoussons-nous l’un l’autre, dans une sorte de lutte aquatique.

Nous avons essayé de quitter le passé mais rien n’a bougé, tout est exactement là où nous l’avons laissé, il y a vingt-quatre ans, aussi net et brillant que des morceaux de verre.

Je m’éloignais avec la sensation que tout s’était asséché d’un coup, mes yeux me brûlaient comme si on y avait jeté de la poussière. Mon cœur battait au ralenti, péniblement, il charriait du gravier, ou des débris métalliques.

La terre effaçait ce qu’elle avait porté, les feuilles s’amoncelaient dans les flaques, la pelouse devant la maison était jonchée de morceaux de branchages, le lac, plus sombre chaque jour, ressemblait à une grande assiette d’eau sale.

… c’est l’alcool, associé aux médicaments, qui désintègre le réel, mêle les souvenirs et les songes, et m’éloigne de moi-même, mais moi, je sais qu’il ne comprend rien, qu’il n’a aucune idée de qui nous étions.

Depuis le rivage auquel j’étais condamné, je regardais son embarcation traverser des nappes de clarté, des rideaux tombant du ciel, comme ces rayons qui transpercent les nuages sur les images pieuses.

Je pensais la voir dans la bise, les reflets mouvants du lac, ou le regard d’un cygne, mais en réalité, elle n’était nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de moi.

Peut-être est-ce la seule chose qui reste à faire quand on n’a plus ni souvenirs, ni émotions : retrouver des vestiges, creuser avec ses doigts dans la terre, reconstituer des squelettes, épousseter les fossiles, mais même là, il est probable qu’on ne parvienne jamais à saisir la vie qui les animait, pas même à l’effleurer.

Les souvenirs s’estompent, c’est le secret. Le temps les dilue, des morceaux de sucre dans un récipient d’eau froide. Nous faisons, et refaisons, les gestes qui nous ont blessés, nous jetons et rejetons à la mer une nasse lestée de poissons transparents.

Où sont les êtres que l’on a perdus ? Peut-être vivent-ils dans les limbes, ou à l’intérieur de nous. Ils continuent de se mouvoir à l’intérieur de nos corps, ils inspirent l’air que nous inspirons. Toutes les couches de leur passé sont là, des tuiles posées les unes sur les autres, et leur avenir est là aussi, enroulé sur lui-même, rose et doux comme l’oreille d’un nouveau-né.

il semble voyager dans ses souvenirs, et que ses yeux regardent à travers moi, comme si j’étais une vitre au travers de laquelle on pouvait voir dérouler son passé, un cortège sur un tapis roulant,

Mes mots sont de petites boules de feu qui volettent au-dessus de nos têtes, pleines de colère, de chagrin et d’impuissance, elles brûlent et retombent en cendres, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que les regarder se consumer.

Le secret c’est de raconter une histoire à laquelle les gens ont envie de croire, n’importe laquelle. Les hommes ne veulent pas savoir, ils veulent croire, une fois que vous avez compris ça…

Récondo (de), Léonor «Point cardinal» RL2017

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, toujours chez Sabine Wespieser éditeur.

232pages, paru chez Sabine Wespieser – Aout 2017

Résumé : Sur le parking d’un supermarché, dans une petite ville de province, une femme se démaquille. Enlever sa perruque, sa robe de soie, rouler ses bas sur ses chevilles : ses gestes ressemblent à un arrachement. Bientôt, celle qui, à peine une heure auparavant, dansait à corps perdu sera devenue méconnaissable.

Laurent, en tenue de sport, a remis de l’ordre dans sa voiture. Il s’apprête à rejoindre femme et enfants pour le dîner. Avec Solange, rencontrée au lycée, la complicité a été immédiate. Laurent s’est longtemps abandonné à leur bonheur calme. Sa vie bascule quand, à la faveur de trois jours solitaires, il se travestit pour la première fois dans le foyer qu’ils ont bâti ensemble. À son retour, Solange trouve un cheveu blond…

Léonor de Récondo va alors suivre ses personnages sur le chemin d’une transformation radicale. Car la découverte de Solange conforte Laurent dans sa certitude : il est une femme. Reste à convaincre ceux qu’il aime de l’accepter.

La détermination de Laurent, le désarroi de Solange, les réactions contrastées des enfants – Claire a treize ans, Thomas seize –, l’incrédulité des collègues de travail : l’écrivain accompagne au plus près de leurs émotions ceux dont la vie est bouleversée. Avec des phrases limpides et d’une poignante justesse, elle trace le difficile parcours d’un être dont toute l’énergie est tendue vers la lumière.

Par-delà le sujet singulier du changement de sexe, Léonor de Récondo écrit un grand roman sur le courage d’être soi.

Mon avis :

Encore un magnifique moment passé en lisant Léonor de Récondo. Sujet difficile qui aurait pu devenir glauque, sordide ou voyeur. Mais le talent de Léonor de Récondo qui une fois encore traite un sujet « fleur de peau » avec une grande pudeur et une grande humanité.

Laurent est sûr d’être une femme dans un corps d’homme ; il en est convaincu et assume le fait de vouloir correspondre physiquement à la personne qu’il est à l’intérieur de lui, de vouloir être elle-même. La question à laquelle répond le livre est toute simple « Qui suis-je ?  Enfin toute simple… pas pour Laurent ! Un corps d’homme pour une âme de femme. Que faire quand on ne se sent pas en adéquation avec le corps qui nous a été donné. Le livre traite donc d’un problème d’identité et nous entraine dans la révélation aux autres de ce mal-être. Le livre expose une réalité, et les problèmes que cela engendre ; il ne juge pas, ne prend pas parti. J’ai également trouvé extrêmement intéressante l’évolution du choix du prénom, en fonction du passage du temps et de l’évolution de la situation. Laurent, Mathilda, Lauren… un cheminement tout en finesse et en conscience.

Ce n’est pas un problème d’amour. Laurent aime sa femme, il aime ses enfants et ne remet pas ces faits en question. Ce n’est pas non plus un problème de désir ou de sexe. Juste le problème d’être né dans le mauvais corps. C’est aussi le problème de la relation à l’autre et des réactions des proches ; car si c’est difficile pour lui, ce n’est pas facile non plus pour sa femme et ses enfants qui sont amenés à se poser des questions sur lui mais aussi sur eux et sur le regard des autres. C’est difficile aussi pour ses proches qui ne se sont aperçus de rien, à qui il ne s’est pas confié. Cela touche à la confiance et on se rend compte que l’on ne connaît pas ceux que l’on croyait pourtant si bien connaître. C’est également la remise en question aussi de la qualité de certains psy… Ce livre est aussi une belle leçon de vie : être bien dans sa tête et dans son corps pour s’assumer. Un livre humain, une écriture sobre , le tout à lire en écoutant un disque de Melody Gardot …

Extraits :

Commencer à parler ouvrirait une brèche qu’il n’est pas sûr de pouvoir refermer.

Parce que le bonheur, ça ne dit rien, ça se tait.

Être un homme signifiait, entre autres, aimer le foot.

Depuis qu’il fait du vélo, ils discutent souvent de la notion d’effort et de dépassement de soi.

… au XVIIIesiècle, les hommes eux aussi se poudraient. Des excuses historiques et ethnographiques, il en avait à foison.

Il est seul et pourtant, dans cet environnement si familier, il a l’impression que chaque objet le juge.

être seul, ensemble avec elle.

Ils sont une. Une seule et même personne, un même passé, juste un corps qui n’est pas le bon.

Incongruité de la question, complexité de la réponse : Je suis leur père, mais je suis une femme.

Nous ne sommes dupes que lorsque nous le souhaitons.

la joie de la découverte d’un autre qui serait lui-même.

Comment réunir ma peau d’homme avec la femme que je suis à l’intérieur, ses formes, son esprit, ses désirs ?

Un jour, il faudra que je me ressemble.

Combien de temps faut-il pour être soi-même ? Et je voudrais demander cela à tous ceux qui n’ont pas à changer de sexe. Combien d’années, de décennies, pour être en adéquation ? Adéquation de corps, adéquation de rêves, adéquation de pensées, avec ce que nous sommes profondément, cette matière brute dont il reste quelques traces avant qu’elle ne soit façonnée, lissée, rapiécée par la société, les autres et leurs regards, nos illusions et nos blessures.

C’est un mal-être, un décalage très profond entre celui que je vois dans la glace et moi-même.

Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père

Est-il possible de connaître si peu quelqu’un avec qui l’on a toujours vécu ? Que l’on aime ?

On ne peut pas parler tout le temps, remettre chaque instant en question. Il faut savoir reprendre son souffle.

Tout ce qui ne tue pas rend plus fort, n’est-ce pas ? Je vais finir bodybuildée.

on ne sait jamais d’où viennent les coups, et les pires viennent souvent des proches.

La vraie question est là. Doit-on être ce que voient les autres, être tel qu’on nous a aimé ?

Je veux te montrer qu’il faut être soi-même, malgré les épreuves, malgré l’incompréhension.

J’ai longtemps cru qu’être père me suffirait pour rester homme. C’est avec ce genre de certitudes que j’ai écrasé la femme dedans.

Réminiscences d’une vie que l’on regarde s’éloigner sans pouvoir la rattraper.

Kerninon, Julia « Une activité respectable» (2017)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Le Rouergue, « la brune », janvier 2017, 60 pages,

Résumé : Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme « activité respectable ». A dévorer ! Prix Françoise Sagan et prix de la Closerie des Lilas pour ses deux premiers romans.

Mon avis : Ecrire lui semble aussi naturel que respirer. Elle a 30 ans, et elle écrit depuis qu’elle est petite. Elle fête cela par ce livre, non pas pour se justifier mais un remerciement, un hommage à ses parents qui l’on baigné dans la lecture depuis l’enfance. Une autobiographie à moins de 30 ans… Un tout petit livre : ce n’est pas un roman c’est une réflexion sur la lecture. On est très déterminés par l’enfance qu’on a eue. Julia au pays des livres… comme Alice au pays des merveilles… Pour elle les livres sont plus que tout : les livres lui apportent tout, la font découvrir, voyager, partir et c’est plus vivant que la vie de tous les jours. Sa mère l’a nourrie de lecture, de mots… et c’est elle qui l’a convaincue de ne pas décrire physiquement ses personnages (Lovecraft qui décrit sans trop en faire pour laisser l’imaginaire parler et ne pas faire d’erreurs). Le lecteur doit avoir de la place et la possibilité d’inventer et de voir avec leurs yeux… Un personnage : la machine à écrire… qui fut un objet important pour elle. Sa description de la librairie, la bibliothèque c’est un peu comme une musique sur une portée..

Le sujet de sa thèse fut l’art et l’artisanat. Pour elle le texte a une texture, une chose qu’il faut « bien fabriquer » comme un artisan.

J’aime infiniment ce qu’elle écrit. C’est le troisième livre que je lis d’elle et c’est un pur bonheur

Extraits :

C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.

Déposés là comme dépareillés dans les fleurs, nos quatre visages démentent tout lien de parenté les uns avec les autres – mais après tout, la photographie et l’amour sont deux arts distincts

Ma mère aime les arbres fruitiers qui lui rappellent le jardin de son père, avec les rameaux de poiriers sur lesquels il fixait des bouteilles pour que le fruit grandisse à l’intérieur et qu’il puisse ensuite les remplir d’eau-de-vie et les offrir à ses amis.

J’ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.

C’est elle aussi qui m’a convaincue de renoncer à décrire physiquement mes personnages – arguant que dans les livres d’horreur parfaits qu’elle avait lus, les créatures monstrueuses ne sont décrites qu’à travers les bruits qu’ils font ou l’odeur qu’ils dégagent, ou même la texture de leur peau, leur température, et que c’est dans ce silence que le lecteur est le plus en mesure d’assembler le monstre intime qui lui fait vraiment peur à lui, personnellement, parce qu’on ne peut pas exactement deviner ce qui effraie quelqu’un d’autre que soi.

il était important de laisser de l’espace au lecteur d’un livre

nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noires sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui, elles avaient été polies, ordonnées, réfléchies, par des individus précis, attentifs, et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler.

Gertrude Stein avait déclaré : « Si vous ne travaillez pas très dur quand vous avez vingt ans, personne ne vous aimera quand vous en aurez trente »

Cette année-là, j’ai compris autre chose sur ma famille – j’ai pris conscience de notre atavisme dur, notre vision limitée des choses, notre intolérance, qui était violente mais pouvait seule dégager l’horizon pour de bon.

Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.

j’ai été professeur de calme – moi la nerveuse, l’excessive, la turbulente, j’essayais de lui apprendre le seul calme que je connaissais qui était celui des mots imprimés, je lui lisais John Fante à voix haute, Hemingway, Fitzgerald, Steinbeck, Bernhard, Dickinson et de la poésie expérimentale.

à cette époque, pensais-je, j’étais trop occupée à me ramasser moi-même pour ramasser quoi que ce soit d’autre

C’est vraiment toujours la même journée, il n’y a que les endroits qui changent

je ne possède pas de marge de progression, j’ai aimé toujours les mêmes choses, je ne sais pas changer, je suis comme une pierre au fond de l’eau, tout au plus puis-je m’arrondir à la mesure de mon usure, mais la seule et unique chose qui m’intéresse en tout domaine c’est d’aller vite.

Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout.

l’argent était la porte ouvrant sur le temps libre qui était et resterait ma première nécessité

Dans la famille, personne n’avait jamais gagné assez d’argent pour y croire, alors ils ne croyaient pas à l’argent, ils croyaient à l’expatriation, à la poésie, à la sobriété matérielle, ils croyaient que la littérature était une activité respectable.

C’est un homme de bois, de terre, de feuilles. Pas d’électricité ni de métal. Il ne peut pas s’en servir. Ce n’est pas sa matière. C’est tout.

Je vois les mots un par un, comme des pierres avec lesquelles bâtir un cairn ou un inukshuk, et trouver le seul équilibre possible, tracer la ligne de ricochets la plus souple entre deux rives.

 

 

Info : Joseph Cornell : Bien qu’influencé par Max Ernst, dont il découvre les collages exposés à la galerie Julien Levy, en 1931, et le surréalisme, Joseph Cornell est un farouche indépendant. En janvier 1938, il participe à l’Exposition internationale du surréalisme organisée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Pour André Breton, Joseph Cornell a « médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets». Il a aussi été un cinéaste expérimental. Joseph Cornell a vécu la majeure partie de sa vie à New York où il habitait dans le quartier de Flushing avec sa mère et son frère Robert, handicapé par une paralysie cérébrale. Par ses collages surréalistes d’objets et d’images, Joseph Cornell compte parmi les pionniers de l’assemblage, qui prend ici forme de boîtes vitrées rassemblant les objets urbains insatiablement collectés lors de ses flâneries.

Lire : https://1895.revues.org/261

 

Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (2008)

Auteur : Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle a étudié la philosophie et l’histoire de l’art.

Elle a écrit entre autres : Laver les ombres (2008) – Les Insurrections singulières (2011) – Profanes, (2012) – Je vis sous l’œil du chien – suivi de L’Homme de longue peine, (2013), 48 p – Pas assez pour faire une femme – Actes Sud, coll. Babel, 2015 – Otages intimes (2015) 176 p. Prix du roman Version Fémina – L’Enfant qui (2017)

Résumé : Léa danse, jetée à corps perdu dans la perfection du mouvement ; la maîtrise du moindre muscle est sa nécessité absolue. Lea aime, mais elle est un champ de mines, incapable de s’abandonner à Bruno, peintre de l’immobile. En pleine tempête, elle part vers l’océan retrouver sa mère dans la maison de l’enfance.
Il faut bien en avoir le coeur net.
C’est à Naples, pendant la guerre, qu’un “bel ami” français promet le mariage à une jeune fille de seize ans et vend son corps dans une maison close. C’est en France qu’il faudra taire la douleur, aimer l’enfant inespérée, vivre un semblant d’apaisement au bord du précipice.
En tableaux qui alternent présent et passé, peu à peu se dénouent les entraves dont le corps maternel porte les stigmates.
Dans une langue retenue et vibrante, Jeanne Benameur chorégraphie les mystères de la transmission et la fervente assomption des mots qui délivrent.

« Laver les ombres, en photographie, signifie mettre en lumière un visage pour en faire le portrait. »

Mon avis : Je continue l’exploration de l’œuvre de cette romancière qui grimpe dans la liste de mes auteurs préférés. Les livres, les mots, la peau, la danse, la peinture… Une fois encore la sensibilité de Jeanne Benameur est magique. Le mal-être d’une mère semble s’être communiquée à sa fille ; au moment où une clarification du passé s’impose entre les deux femmes, dans une ambiance raz de marée et vent violent, tout va être bousculé, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des personnages. Le passé de la mère suffira-t-il à expliquer les réactions épidermiques de la fille ? Sous le charme de cette écriture.

Incroyable comme ce livre fait écho à celui de Jean Hegland « Dans la forêt » (Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Jean Hegland « Dans la forêt » (Gallmeister 2017) ; On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre. Dans les deux on fait des provisions pour le futur. D’un côté des provisions tangibles, de l’autre de perception…) ; danse et liberté, individualisme ; livres et sorte d’attachement aux êtres, au passé, aux histoires des autres… Plus étonnant : l’atmosphère de fin du monde qui accompagne les deux livres… à cause de la tempête il n’y a plus d’’électricité.

Extraits :

Seule, dans le jour qui vient, par des exercices répétés, elle tisse ses liens avec l’air. Une grammaire sensible, improbable, à réexpérimenter chaque matin.

C’est la fin de l’automne. Le gris cendré des nuages lui fait regretter d’avoir manqué la splendeur des feuillages dorés, roux, qu’elle aime tant. D’ordinaire, elle se débrouille pour trouver le temps d’un week-end de balade au bord de la mer, dans la petite ville de son enfance. C’est l’époque des couleurs chaudes dans la forêt toute proche. Elle fait provision d’odeurs, d’images pour l’hiver.

Les bombes ne s’attaquent qu’à l’intérieur. Personne ne les voit. Elle est un champ de mines. Et elle danse. Pour les éviter. Voilà comment elle se sent.

Elle attrape un livre, toujours le même. Un vieux livre aux pages fatiguées, aux bords cornés. Un livre d’amour. Et elle lit. Désespérément.
Que les mots au moins l’emportent. Loin. Loin.

Plonger dans la langue de sa mère parce qu’elle a peur de la perdre.

La lecture pour foncer. Et la danse pour ne pas tout casser dans la maison.
La langue de sa mère l’apaise. En lisant elle entend à nouveau sa musique.

Danser, c’est attirer le vide.
Un péril intime.
Ce péril-là, c’est elle qui le choisit. On n’échappe pas à la seule forme de liberté qu’on s’est donnée soi-même.

Sa mère disait Celui qui a vu il terremoto e il maremoto ne craint plus rien du monde.

Fatiguer le corps. Chercher l’épuisement. Elle psalmodie en silence des mots comme jadis. Une marche d’Indienne.
Elle nomme ce qu’elle voit en italien. Ça lui occupe la tête. Elle a appris dans les livres. Rien que dans les livres.
Il lui a fallu le silence des mots écrits pour oser entrer dans la langue de sa mère.

Depuis quelques années, depuis que sa mère est devenue encore plus frêle, elle pense à elle comme à l’enfant qu’elle n’a pas. Quelque chose s’inverse.

C’est toujours vers le fleuve que ses pas la mènent. Il lui faut l’eau qui reflète les arbres, les façades, glisse, pour poser ses pensées.

Tenir la pose, c’est s’abandonner. Ce paradoxe, elle ne peut pas.

Prendre son mouvement. Le mouvement, c’est l’être. Pour s’oublier. Oublier le vertige, les questions.

C’est toujours par son espérance qu’on connaît quelqu’un. Un être ou un personnage, c’est pareil.
Quelle est son espérance ?
Si seulement elle pouvait atteindre ce point aveugle qu’elle regarde tout au fond d’elle.

Pour être libre, il faut apprendre. Elle n’a pas appris.

La voix est basse. Accordée au vent qui arrache les branches, soulève la terre du jardin autour de la maison, pourrait tout emporter. Un tourbillon par en dessous. On ne se rend pas compte.

Entre peintre et modèle, ce territoire sans paroles, ce temps suspendu, sans toucher, où quelque chose d’autre a lieu. Quelque chose de mystérieux, de sacré.

Elle donne tous ses soins avec acharnement au jardin. La maison, elle s’en soucie peu. C’est ce qui pousse ce qui vit qui l’intéresse, pas les murs.

On ne questionne pas le vide.
On avance. Avec la peur à chaque pas.

Elle imagine. De toute sa force, elle imagine. Dans le corps de sa mère, elle pénètre, elle se lève.
Elle insuffle la danse.
Parce que la danse, c’est ça. C’est toujours ça. Des corps qui se relèvent.

Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.

Pieds nus devant la mer, on est toujours une petite fille.

Hegland, Jean «Dans la forêt» (01.2017)

Auteur : Romancière américaine, née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson.

304 pages (Gallmeister)

Résumé: Rien n’est plus comme avant: le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.
Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.
Ce livre est adapté au cinéma avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles principaux.

Dans la presse :

La puissance de ce roman tient à cet art de faire surgir la beauté scintillante des héroïnes, au plus noir de leur destin. Mais c’est surtout l’inventivité de la romancière qui éblouit de bout en bout. Il faut se laisser happer par ce livre-refuge aussi dévorant que régénérant. Marine Landrot, TÉLÉRAMA

Par effet mimétique, le plaisir de lecture que procure « Dans la forêt » prend la forme d’une clairière. Qu’un roman d’aventures puisse advenir sans déplacement géographique, qu’une odyssée psychologique puisse être circonscrite dans quelques hectares dépend de la rare habileté d’un(e) auteur(e) à tisser une chronique dépourvue de monotonie. Jean Hegland y parvient avec aisance et lyrisme. Avec elle, le lecteur buissonne. Macha Séry, LE MONDE DES LIVRES

Mon avis (et une analyse fondée sur l’écoute d’une interview de l’auteur) : Publié en 1996, et traduit en français 20 ans après, ce livre est tout à fait actuel, du fait de la menace du réchauffement climatique de la planète. La situation a certes évolué en 20 ans mais le monde était déjà en danger en 1996… La situation a simplement empiré (et avec la politique menée actuellement cela ne va pas s’arranger) ; elle est aussi davantage mise en lumière par les scientifiques et plus connue du grand public. Faudra-t-il un jour vivre dans la forêt au lieu de fuir sur Mars ? Jean Hegland est celle qui défend les valeurs opposées à celles de Trump. Quand l’auteur a écrit ce livre elle venait de déménager dans la forêt et elle découvre la nature et le fameux sumac vénéneux … qui ressurgit au gré du roman… le livre va reprendre ses préoccupations du moment (planète, industrialisation).

La fin du monde… Ce roman est une métaphore : en sauvant  la planète on sauvera l’humanité. Forêt protectrice, forêt dangereuse, forêt amie, forêt ennemie… Forêt personnage presque principal de ce roman. La forêt, c’est ce qui reste quand il n’y a plus rien ; un « personnage à apprivoiser » pour tisser des liens entre les personnes et leur lieu de vie. La forêt est aussi un lieu de contes, de légendes, de mythologie (indienne par exemple). La forêt est un personnage vivant, qui ne change pas ; ce qui évolue c’est le rapport entre la forêt et les protagonistes (les deux filles principalement) : forêt lieu de refuge, lieu de dangers ; nourricière et guérisseuse mais capable également de se rebeller et de se retourner contre ceux qui l’attaquent… Le père va l’attaquer en coupant du bois et elle va se venger à sa façon… Elle va aussi protéger les deux sœurs, alors qu’au début la forêt était présentée par la mère comme ennemie. Elle va s’ériger en protection contre la maladie, contre les épidémies, contre le vol, contre la suspicion… A l’abri du rempart forêt, les vraies valeurs s’épanouissent : le rapport avec la nature, la danse, la lecture…

C’est un roman féministe. Les héroïnes sont deux femmes et l’accent est mis sur les sens, la perception. C’est aussi l’histoire de la relation entre deux sœurs. L’une est le corps (la danse), l’autre est plus l’esprit (la lecture).. et les relations entre elles sont fascinantes … amour, jalousie, fusion, complémentarité… tout le registre y passe. J’ai beaucoup aimé la partie découverte du monde de la forêt. Dans le livre, nature et culture sont complémentaires, comme les deux sœurs qui pourrait représenter l’air et la terre ; le danger vient de la civilisation, du profit, de l’industrialisation, de la technique à outrance, du capitalisme, de l’homme

Les Plantes indigènes (nom du livre qui les aide à apprendre les vertus des plantes) va les rapprocher de la nature et avec la connaissance de l’inconnu viendra la confiance, la proximité, la fusion… La forêt, de personnage dangereux – car inconnu – deviendra une amie.

L’imagination a aussi beaucoup de place ; on imagine l’avenir, les craintes : souvent par les rêves et les cauchemars…..

C’est un roman magnifique au point de vue du contenu. Par contre je n’ai pas été ébouriffée en ce qui concerne le style d’écriture – ou alors la traduction ne lui rend pas justice – surtout le début… j’ai même failli abandonner tellement je trouvais mal écrit) ; après cela s’améliore.

Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (Actes Sud 2008) On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre … Il est court ; et puis… un Benameur… cela ne se refuse jamais…

Extraits :

Les gens se tournaient vers le passé pour se rassurer et y puiser de l’inspiration.

il était parfois difficile de se rappeler qu’il se passait quelque chose d’inhabituel dans le monde, loin de notre forêt. C’était comme si notre isolement nous protégeait.

Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.
— Il n’y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Étudier l’encyclopédie, c’est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C’est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique

L’encyclopédie prend n’importe quel sujet dans le monde et le dissèque, le vide de son sang, l’arrache de sa matrice.

Mes filles ont la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale. Elles ont une mère à la maison qui leur prépare à manger et leur explique les mots qu’elles ne connaissent pas. L’école ne serait qu’un obstacle à ça.

je crois que nous savions toutes les deux que les rêves viennent d’un lieu, quelque part, qui existe vraiment, qu’un rêve n’est que l’écho de ce qui a déjà été vécu.

Elle adorait la liberté et l’exigence de la danse, et elle adorait danser – pour elle et pour un public. Elle adorait partager sa passion avec nous autres mortels qui manquions d’élévation et d’éloquence.

elle basculait brusquement dans l’absence de musique, comme si elle venait de trébucher et de tomber d’une falaise.

Au début, on aurait dit que la maison entière était remplie de ce que nous n’avions plus. Chaque tiroir était une boîte de Pandore de laquelle s’échappaient perte et désespoir.

Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s’enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n’étaient pas venimeux.

Nous avions la passion des survivants, et le manque de prudence des survivants. Nous étions immortelles cet été-là, immortelles dans un monde éphémère…

Je mourais d’envie d’être avec quelqu’un comme j’avais été autrefois avec ma sœur, à l’époque où elle n’avait pas encore commencé la danse, quand elle et moi vivions comme des ruisseaux jumeaux, bavardant et riant dans la forêt.

AUJOURD’HUI est une journée pire que Noël. Aujourd’hui est une journée qui mérite de laisser tomber le calendrier pour y échapper. C’est une journée qui ne pourra jamais rien signifier d’autre que le regret et la perte et un chagrin comme l’acier – si dur, si vif, si froid que l’air même paraît brutal. Respirer fait mal. Mon cœur souffre à force de pomper le sang.

Quand je lisais un roman, j’étais plongée, immergée dans l’histoire qu’il racontait, et tout le reste n’était qu’une interruption.

Son souvenir était comme un vieil ours en peluche tout usé, quelque chose dont je dépendais autrefois mais qui avait fini par passer.

Balanchine disait que la musique était le sol sur lequel danser, et je n’ai plus de sol, je n’ai plus rien pour prendre appui. C’est comme si je ne faisais que tomber. Comme si je ne sauterai plus jamais.

Même se disputer est un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand sa vie entière a été réduite à une seule personne.

De temps en temps, il me jette un coup d’œil, et quand il se détourne et continue de jouer, on dirait que sa musique est un secret qu’il raconte sur moi dans une langue que je ne comprends pas vraiment.

J’avais oublié à quel point elle était massive, à quel point elle était solide. On l’aurait plus dit en pierre qu’en bois, et pourtant elle semblait vivante. Ses murs extérieurs étaient couverts d’une forêt miniature de mousses et de lichens.

Parfois la forêt donnait l’impression de mener sa vie dans son coin, parfois elle donnait l’impression de se rapprocher, de planer au-dessus de nous.

Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme – ou les hommes – qui nous tueront.

Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde.

Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent.

AVANT j’étais Nell, et la forêt n’était qu’arbres et fleurs et buissons. Maintenant, la forêt, ce sont des toyons, des manzanitas, des arbres à suif, des érables à grandes feuilles, des paviers de Californie, des baies, des groseilles à maquereau, des groseillers en fleurs, des rhododendrons, des asarets, des roses à fruits nus, des chardons rouges, et je suis juste un être humain, une autre créature au milieu d’elle.

Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.

L’emploi le plus ancien du mot “vierge” ne signifiait pas la condition physiologique de la chasteté mais l’état psychologique de l’appartenance à aucun homme, de l’appartenance à soi-même uniquement. Être vierge ne voulait pas dire être inviolée, mais plutôt être fidèle à la nature et à l’instinct, exactement comme la forêt vierge n’est ni stérile ni infertile, mais inexploitée par l’homme.

 

Jahn, Ryan David «La tendresse de l’assassin» (06.2016)

Auteur : Ryan David Jahn, né en 1979 en Arizona, est un écrivain et scénariste américain.

Il a déjà publié plusieurs romans chez Actes Sud : De bons voisins (2012), Emergency 911 (2013), Le Dernier Lendemain (2014) et La Tendresse de l’assassin (2016). Dark Hours, et The Breakout, ne sont pas encore traduits

Résumé : Andrew était encore un nourrisson quand sa mère fut froidement abattue sous ses yeux à Dallas, en 1964. Pourtant, il se souvient avec une précision déconcertante de ce jour fatidique – l’intrusion d’un homme dans la maison, les coups de feu, les corps de sa mère et de son amant gisant sur le sol –, et l’identité de l’assassin ne fait pour lui aucun doute.

Vingt-six ans plus tard, l’heure de la vengeance a sonné. S’il veut tirer un trait sur son passé, Andrew n’a pas le choix, il doit retrouver et éliminer le responsable de ce drame : son propre père, Harry, ex-tueur à gages, désormais libraire à Louisville, remarié et vivant sous un patronyme d’emprunt.

Mais l’irruption d’un privé menaçant de révéler sa véritable identité et celle d’Andrew va mettre en péril cette nouvelle vie chèrement acquise, et contraindre Harry à sortir de sa retraite pour faire taire le maître chanteur.

Acceptant de faire équipe avec son fils et de l’initier au métier de tueur, Harry est loin de se douter qu’il s’engage avec Andrew dans un jeu à la vie à la mort.

Mon avis : On ne peut pas tuer ce qui n‘existe plus, il faut lui rendre sa forme première, le faire revivre pour ensuite pouvoir s’en débarrasser. Pour exister, faut-il « tuer le père » ? Un père et un fils liés par le sang, le sang des morts. Un homme qui a passé plus de 25 ans à se reconstruire en faisant table-rase de son passé est replongé brutalement dans l’ambiance de sa jeunesse : comment va-t-il réagir ? Emotions ou Intellect ? Equation mathématique ou pulsions humaines ? Un livre psychologique sur les motivations des tueurs, sur les circonstances de la vie qui vous poussent à touer ou pas… J’ai aimé aussi les dialogues intérieurs des personnages. Très prenant et suspense jusqu’au bout. Quelles sont les priorités dans la vie ? Rattraper les erreurs passées ? vivre le présent ? Faire ce qu’on estime bon pour soi ? Faire ce que les autres attendent de vous ? La haine est-elle plus importante que l’amour ? Peut-on vivre avec son passé ? L’homme peut-il changer sur le fond ? passionnant !

C’est le troisième livre que je lis de cet auteur et j’aime beaucoup. Je viens de voir qu’il m’en reste un. Je me réjouis d’avance.

Extraits :

son passé était une bibliothèque dont des rayons entiers étaient garnis de volumes vierges. Lorsqu’on en prenait un pour le feuilleter, il ne comportait que des pages blanches du début à la fin.

Ce n’était pas dans les eaux troubles du passé qu’il trouverait la clarté

Le pourquoi tenait à une sensation au creux de son estomac, quelque chose qui s’apparentait à de l’angoisse sans en être, et il ne pouvait pas lui répondre ça.

Au bout d’un moment, le monde finit par se réduire à la boîte dans laquelle on vit, au point que rien de ce qui y est extérieur n’a d’importance et que si la boîte vient à être détruite, on préfère disparaître avec elle plutôt que se hasarder au-dehors.

Peut-être était-ce pour ça que les capitaines coulaient avec leur navire. La mort était plus attrayante que l’inconnu. Car au moins, elle apportait la paix au lieu d’un étrange sentiment d’égarement total, à la fois intime et généralisé

Tel un bâtiment historique, il était là depuis toujours et par conséquent, il faisait partie du décor. Quand un objet demeure assez longtemps au même endroit, on cesse de le voir

une chance d’être en sécurité n’est-elle pas préférable à la certitude de plonger ?

Les fêlures s’étaient depuis consolidées, mais elles attestaient toujours le trauma qu’il s’était infligé.

Il appréhendait depuis la douleur et le deuil d’une manière qui lui était auparavant étrangère, et cette compréhension s’accompagnait d’une empathie dont il était jusqu’alors dénué.

On parle de surmonter le chagrin, mais il n’en est rien. Même une fois les morceaux recollés, les fêlures continuent à vous lanciner. Vous apprenez simplement à vivre avec.

Une part de lui aurait souhaité oublier, effacer cette vie-là de sa mémoire.

Mais le reste de son être voulait préserver le passé.

Il avait toujours méprisé les gens qui entretenaient leur souffrance, la cultivaient année après année, rien que pour se repaître de ses fruits amers – il les tenait pour des faibles –, de sorte que l’idée d’être des leurs était étrange.

On ne s’accroche pas à une pierre pour éviter de se noyer, et il n’est de pierre aussi lourde qu’un amour défunt.

En réalité, il était plongé en lui-même. Ça se voyait à son expression, l’air absent d’une personne indifférente au monde alentour, errant de par les vastes espaces intérieurs du fol univers miniature qu’est la conscience.

Il avait beau avoir conscience que c’était inutile, ça ne changeait pas le cours de ses pensées. Elles suivaient la direction qui leur plaisait, prenaient la forme qui leur convenait.

ils auraient l’un ou l’autre pu engager la conversation, mais aucun n’en prit l’initiative avant un long moment. Seul s’étirait entre eux le silence.

Tout ce dont il a envie, c’est de se replier sur lui-même comme une chaise de camping et de dormir pendant six mois ou un an.

Il ignore comment il se forcera à aller de l’avant une fois qu’il aura uniquement à se soucier de lui, parce qu’il se fiche de son sort. Il se déteste. Il déteste à la fois ce qu’il est et ce qu’il a été.

Vous ne vous demandez pas pourquoi. Il n’y a pas de pourquoi. Seuls comptent quoi, qui et comment – ce que vous êtes sur le point de faire, à quelle personne et de quelle manière.

On ne crache pas sur ce qu’un autre homme tient pour sacré et, à défaut de croire à la vie éternelle ou en Dieu, Harry croit à l’amour.

Après tout, s’il pouvait se mettre à sa place, c’était parce qu’il était semblable à cet homme

Les gens ne changeaient pas. Ils étaient ce qu’ils étaient, la somme de leurs actes. Parfois – toujours, peut-être –, ils recelaient des contradictions. Des êtres mauvais pouvaient avoir des moments de bonté, de vulnérabilité. Mais ils n’en étaient pas moins mauvais.

Il fut brièvement submergé par une profonde tristesse. L’espace d’un moment, ce fut tout ce qu’il ressentit – rien d’autre. Puis, le sentiment se dissipa avec lenteur, telle la nuit, ne laissant qu’un vide.

Il faut avoir des liens de sang pour haïr quelqu’un à ce point ; les haines familiales sont les plus fortes qui soient, et la sienne ne saurait être plus forte.

il avait l’impression d’être transporté dans le passé, et le passé était une triste contrée. Toute visite était douloureuse et, même si une part de lui aimait cette douleur – du moins, jusque-là –, ce matin, il n’était pas d’humeur.

Il était dur de faire fi du passé quand on n’en avait pas fini avec lui.

La haine, en particulier, était une émotion trop corrosive ; elle vous rongeait de l’intérieur. Inassouvie, elle vous détruisait, elle dévorait votre âme jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, ou en tout cas rien qui mérite d’être sauvé.

je vais vous apprendre un truc : quand on est au fond du trou, on ne s’en sort pas en creusant.

Tous les jours, des millions de personnes achètent des steaks au rayon boucherie sans même songer que c’est la chair d’un être vivant qu’elles s’apprêtent à manger. Rares sont celles qui abattraient personnellement une vache. Mais en un sens, collectivement, c’est comme si elles avaient elles-mêmes manié le pistolet d’abattage.

Parfois, il regrettait de ne pas mieux se connaître – mais la connaissance de soi pouvait être dangereuse. Ce n’était pas un hasard si la lumière était absente des plus sombres recoins de l’esprit humain.

Il y avait des choses qu’on n’était pas censé voir.

Quelque mauvaise graine avait pris racine et poussait en lui, refermait ses vrilles autour de son cœur et de son esprit, s’emparait complètement de lui.

les gens méritent d’être jugés d’après ce qu’il y a de mieux en eux, pas de pire.

 

Bussi, Michel «Maman a tort» (2015)

Auteur : Michel Bussi a commencé à écrire dans les années 1990. Alors jeune professeur de géographie à l’université de Rouen, il écrit un premier roman, situé à l’époque du Débarquement de Normandie. Ce dernier est refusé par l’ensemble des maisons d’édition. Il écrit quelques nouvelles, s’attelle à l’exercice de l’écriture de scénarios mais sans parvenir à les faire publier. Il attendra dix ans pour que l’idée d’un roman, inspiré d’un voyage à Rome au moment du pic de popularité du Da Vinci Code de Dan Brown, s’impose. Ce succès d’édition international, ainsi que la lecture d’une réédition de Maurice Leblanc pour le centenaire d’Arsène Lupin, le poussent à se lancer dans un travail d’enquêteur. De retour à Rouen, équipé de ses cartes de l’IGN, il noircit des carnets jusqu’à pouvoir proposer, en 2006, un manuscrit intitulé Code Lupin à un éditeur régional et universitaire, les éditions des Falaises. Ce premier roman sera réédité neuf fois.

Plusieurs années seront nécessaires pour que les ouvrages de Michel Bussi, qui paraissent au rythme d’un par an, tel Mourir sur Seine en 2008, ou Nymphéas Noirs en 2011, voient leurs ventes s’envoler. Après une série de récompenses locales, grâce à ses premières éditions en livre de poche, mais surtout grâce à la sortie en rayon polar de son ouvrage maître Un avion sans elle, l’auteur géographe est propulsé sur le devant de la scène.

Une des particularités de son travail est de situer la majorité de ses romans en Normandie. Son roman N’oublier jamais, sorti en mai 2014, met « plus que jamais6 » la Normandie au cœur de son intrigue, tout comme Maman a tort (qui se déroule au Havre), sorti en mai 2015. Son dernier roman cependant, Le temps est assassin, sorti en mai 2016, se déroule en Corse.

Ses romans : Code Lupin (2006) – Omaha crimes /Gravé dans le sable (20067/2014) – Mourir sur Seine (2008) – Sang famille (2009 épuisé) –Nymphéas noirs (2011) – Un avion sans ailes (2012) – Ne lâche pas ma main (2013) – N’oublier jamais (2014) – Maman a tort (2015) – Le temps est assassin (2016) –

Résumé : Mardi 2 novembre 2015. Lorsque Vasile, psychologue scolaire, se rend au commissariat du Havre pour rencontrer la commandante Marianne Augresse, il sait qu’il doit se montrer convaincant. Très convaincant. Si cette fichue affaire du spectaculaire casse de Deauville, avec ses principaux suspects en cavale et son butin introuvable, ne traînait pas autant, Marianne ne l’aurait peut-être pas écouté. Car ce qu’il raconte est invraisemblable : Malone, trois ans et demi, affirme que sa mère n’est pas sa vraie mère.  Sa mémoire, comme celle de tout enfant, est fragile, elle ne tient qu’à un fil, qu’à des bouts de souvenirs, qu’aux conversations qu’il entretient avec Gouti, sa peluche…  Vasile le croit pourtant. Et pressent le danger.  Jeudi 4 novembre 2015, tout bascule.  Le compte à rebours a commencé.  Qui est Malone ?

Mon avis : Toujours un plaisir de lire un livre de Michel Bussi car je sais qu’il va me raconter une histoire et que je vais être à la fois émue et surprise… Un vrai moment de détente, sans prise de tête, quoique.… Une histoire, un suspense, qui va jusqu’à la dernière page et une fois encore je me suis fait balader sur les fausses pistes! Tendre ! Inventif … Faut-il faire confiance à son instinct ? l’intuition est-elle bonne conseillère ? Les enfants invente-ils toujours ? Y-a-t-il du vrai dans ce qu’ils racontent et semble invraisemblable ? Rapport à la maternité, rapport enfant/Maman, petite enfance, rôle de la mère, désir d’enfant, mère de substitution dans une phase ou les pères sont très absents, en retrait. Une sorte de fable, de conte pour enfants (avec les noms qui sont au diapason Augresse, Le Chevalier, Dragonman…) ; Malone, à 3 ans et demi, vit dans un univers poétique et onirique.. mais dans ce livre, les méchants tentent de lui voler sa mémoire… Et on bascule dans le monde de l’enfant… et pas l’inverse.. bien que l’on soit sans cesse à cheval entre le monde des adultes et celui de l’innocence de l’enfant. La logique de l’enfant, qui n’a pas besoin d’être totalement rationnelle, car c’est un enfant… Il y a le passé (le souvenir) et le présent ( le contre la montre de l’enquête)

En arrière-plan la problématique des jeunes qui grandissent dans les coins ou il n’y a pas de travail…

J’en ai aussi appris sur la construction des mémoires… C’est vrai que c’est important de savoir comment cela fonctionne.. et Bussi nous donne des pistes.. Souvent il y a la problématique de l’amnésie dans les polars… et ici on se rend compte que nos premiers souvenirs sont très flous… et d’où viennent-ils ? comment restent-ils ? Le psy du roman tente de nous donner certaines bases psychologiques.

Petit à petit je les lis tous… et je me fais toujours prendre dans les univers à la Bussi…

Fan de Renaud ? Il cite: «le temps est assassin…» est extrait d’une chanson de Renaud – Mistral gagnant. –  la même chanson est le titre de son prochain roman  – Le prénom Malone est le prénom du fils de Renaud –

Extraits :

L’eau, une fois qu’elle est tombée du ciel, elle n’est plus dangereuse, parce qu’elle meurt quand elle s’écrase par terre.

Certains parents sont méfiants, hostiles, agressifs même, dès qu’ils entrent dans une cour d’école ; mais c’est seulement de la peur. Une peur qui remonte à l’enfance.

Le temps de conservation d’un souvenir, pour un enfant, augmente avec son âge. Si vous prenez un bébé de trois mois, ses souvenirs vont durer environ une semaine. Un jeu, une musique, un goût… Un bébé de six mois possédera une mémoire de trois semaines, un bébé de dix-huit mois une mémoire d’environ trois mois, à trente-six mois d’environ six mois…

La mémoire d’un enfant de moins de trois ans fonctionne de façon différente. Tous les souvenirs qui ne seront pas réactivés par la suite s’effaceront, inévitablement.

Les valeurs, les goûts, la personnalité… Tout se joue dans les premières années de notre existence. Tout est gravé à jamais ! Mais par contre, du point de vue strict de la mémoire directe des faits… rien !

le déni d’un traumatisme est une forme de protection qui ne règle rien ! Pour vivre avec un traumatisme, il faut l’affronter, le verbaliser, l’accepter. C’est la fameuse résilience popularisée par Boris Cyrulnik.

Colombine n’avait pas le choix, si elle voulait avoir son Polichinelle à elle, elle devait illico trouver le bon Pierrot.

Galets à l’infini, ferrys d’outre-Manche voguant au loin… c’était à se demander comment Nice avait pu voler au Havre le label de « promenade des Anglais », et avec lui la réputation de plus beau front de mer urbain.

Elle adorait ces instants-là, ils lui faisaient toujours penser aux paroles de la chanson de Renaud, qu’elle écoutait en boucle ensuite, pour graver à jamais ces petits moments dans sa tête. Les chansons servent à ça, se disait-elle, même les plus idiotes, à se souvenir des émotions toutes bêtes.
Et entendre ton rire s’envoler aussi haut que s’envolent les cris des oiseaux.
Ces paroles et d’autres de la même chanson, les derniers mots avant les dernières notes de piano, quand Renaud dit que le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants.

la différence fondamentale entre la réalité et la perception de cette réalité

De toute façon, ça ne sert à rien de pleurer quand les grandes personnes ne sont pas là pour vous voir.

Elle considérait l’amour comme une arnaque pour les gogos, exactement comme les tickets de la Française des Jeux qu’elle vendait aux clients. On ne gagnait jamais, ou alors des petites sommes, juste assez pour vous inciter à rejouer, à y croire, mais jamais la cagnotte qui vous mettrait à l’abri jusqu’à la tombe.

Comme dans le désert des Tartares ils ont attendu l’ennemi pendant des années, sans jamais voir arriver le moindre cosaque ou sous-marin rouge, vous vous en doutez.

 

(Comme je crois que le livre qui m’a le plus marqué pendant ma jeunesse est « Le désert des Tartares de Dino Buzzati, je ne peux que le citer 😉 )