Lemaître, Pierre «Cadres noirs» (2010)

Lemaître, Pierre «Cadres noirs» (2010)

Auteur : écrivain et scénariste français, né à Paris , le 19/04/1951. Fils d’employés de sensibilité politique de gauche, il passe son enfance entre Aubervilliers et Drancy.
Psychologue de formation, et autodidacte en matière de littérature, il effectue une grande partie de sa carrière dans la formation professionnelle des adultes, leur enseignant la communication, la culture générale ou animant des cycles d’enseignement de la littérature à destination de bibliothécaires.

Ses polars : Verhoeven, tétralogie incluant : Travail soigné, Alex, Rosy & John, Sacrifices – Robe de marié (2009) – Cadres noirs (2010) – Trois jours et une vie (2016) –
Trilogie de l’entre deux-guerres : Au revoir là-haut(2013) – Couleurs de l’incendie (2018) – Miroir de nos peines (2020)

Calmann-Lévy – 03.02.2010 – 349 pages / Livre de poche – 02.03.2011 – 443 pages – Prix Le Point du Polar européen.

Résumé : Alain Delambre est un cadre de cinquante-sept ans, anéanti par quatre années de chômage sans espoir. Ancien DRH, il accepte des petits jobs démoralisants. A son sentiment de faillite personnelle s’ajoute bientôt l’humiliation de se faire botter le cul pour cinq cents euros par mois… Aussi quand un employeur, divine surprise, accepte enfin d’étudier sa candidature, Alain Delambre est prêt à tout, à emprunter de l’argent, à se disqualifier aux yeux de sa femme, de ses filles et même à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages.
Alain Delambre s’engage corps et âme dans cette lutte pour regagner sa dignité. S’il se rendait soudain compte que les dés sont pipés, sa fureur serait sans limite. Et le jeu de rôle pourrait alors tourner au jeu de massacre.

Mon avis : Un sujet d’actualité s’il en est. Un problème de société. Le travail des plus de 55 ans… Les ravages que le chomage des moins jeunes peut faire dans la vie et dans la famille, jusqu’ou les gens sont prêts à aller pour retrouver un travail… Alors il est bien gentil le gouvernement et ses plans de « sauvetage, d’offrir des aides à l’emploi des séniors, de dire qu’expérience signifie économies de formation…
Je vous invite à vivre la dégringolade de ce cadre au chômage, le bouleversement de sa vie de tous les jours, de sentir le regard qu’il a sur les autres et le regard que les autres portent sur lui. Venez partager ses efforts pour s’en sortir, ses petites magouilles, ses idées pour s’en sortir. Vivez la modification de sa vie familiale. Jusqu’où va-t-il aller ? Sera-t-il récompensé de ses efforts au final ? Même si ce n’est pas le polar de Lemaître que j’ai préféré, je dois dire que l’analyse de la situation, le pétage de plombs, la rencontre avec les personnes supposées vous sortir de la galère, les manipulateurs, les exploiteurs, et les autres est magnifique. Et que reste-t-il au final ? L’amour des plus proches ? la solitude ? les amis ? Allez jusqu’au bout, le suspense est présent jusqu’à la fin…  

Extraits :

La violence c’est comme l’alcool ou le sexe, ce n’est pas un phénomène, c’est un processus. On y entre sans presque s’en apercevoir, simplement parce qu’on est mûr pour ça, parce que ça arrive juste au bon moment.

« L’espoir, dit-il en levant l’index, est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience. »

Chercher du travail, c’est comme travailler, comme je n’ai fait que ça toute ma vie, ça s’est incrusté dans mon système neurovégétatif, quelque chose m’y pousse par nécessité, mais sans projet. Je cherche du travail comme les chiens reniflent les réverbères. Sans illusion, mais c’est plus fort que moi.

Je suis devenu susceptible. Elle dit que c’est un effet de l’inaction.

Elle défend principalement des femmes battues. Ce secteur-là, c’est comme les pompes funèbres ou les impôts, il y aura toujours du boulot, mais elle n’est pas près de faire fortune.

Ce qui est difficile, ce n’est pas d’être chômeur, c’est de continuer à vivre dans une société fondée sur l’économie du travail. Où que vous tourniez les yeux, il n’est question que de ce qui vous manque.

Sans le savoir, chacun s’est replié sur soi. Parce que même dans le meilleur des couples, chacun voit la réalité à sa manière.

« Marketing & Management », les deux grosses mamelles de l’entreprise contemporaine. On connaît le principe : le marketing consiste à vendre des choses à des gens qui n’en veulent pas, le management, à maintenir opérationnels des cadres qui n’en peuvent plus.

Pourquoi ne comprend-elle pas ?
 Depuis que nous vivons ensemble, c’est la seule question que je ne me suis jamais posée. Jusqu’à aujourd’hui. Jamais. Aujourd’hui, un océan nous sépare.

J’adore Internet. Tout s’y trouve. Quoi que vous cherchiez de moche, c’est le seul endroit du monde où vous êtes certain de le trouver. Le Net doit ressembler à l’inconscient des sociétés occidentales.

Je suis à nouveau sur cette place presque vingt ans plus tard, mais je suis plus vieux d’un siècle.

– Ça veut dire quoi, Raid ?
 Il plisse les yeux avec un air de désolation.
 – Non, sérieusement…
 – Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion. Moi, c’était la dissuasion. Enfin, jusqu’à la chute finale.

Cette réalité est restée toutefois brumeuse, c’était une circonstance indubitable mais avec laquelle on peut vivre, on sait que ça existe, mais ça concerne seulement les autres, comme la faim dans le monde, les sans-logis, le sida. Les hémorroïdes. Pour ceux qui ne sont pas directement concernés, le chômage, c’est un bruit de fond.

Tôt ou tard, en vieillissant, nous devenons les enfants de nos enfants, ce sont eux qui nous prennent en charge.

La tension, c’est une sorte de fil que chacun porte en soi, dont on ne connaît pas réellement le niveau de résistance. Chacun a le sien.

L’expérience m’a appris qu’il ne faut que quelques secondes à un homme pour devenir un forcené. Les ingrédients de base (le sentiment d’humiliation ou d’injustice, l’extrême solitude, une arme et rien à perdre) étaient tous réunis

Face à la caméra, il est génial, comme face à moi à la fin de la prise d’otages : inflexible, implacable. Vertical. C’est un condensé des premiers calvinistes et des puritains du Nouveau Monde. Paul Cousin, c’est Torquemada version capitaliste. À côté de lui, la statue du Commandeur, c’est Mickey Mouse. Pas le genre à se répandre. Je le retrouve bien là. Comme lorsqu’il se dressait face à moi : direct au cœur du sujet.

Les débuts ont été difficiles : en huit semaines, j’ai changé onze fois de cellule ou de compagnons. On n’imagine pas qu’une population aussi sédentaire puisse être aussi instable. J’ai eu de tout dans ma cellule, des violents, des dingues, des déprimés, des fatalistes, des braqueurs, des drogués, des suicidaires, des drogués-suicidaires… C’est comme si la prison me proposait la bande-annonce.

Je dois surveiller tout ce que je dis, la manière dont je le dis, ce que je ne dis pas, la manière dont je me tais.

– Néanmoins… cette initiative ne saurait créer une jurisprudence.
 Compliqué comme phrase, pour TF1.
 Simplifier. Revenir vers les universaux de la communication.

En toute chose, monsieur, il y a un temps pour observer, un temps pour comprendre et un temps pour agir.

3 Replies to “Lemaître, Pierre «Cadres noirs» (2010)”

  1. J’ai éprouvé un certain malaise en commençant ce roman car la situation de ce cadre qui se retrouve au chômage me donne froid dans le dos et invite à la réflexion. Et si c’était moi ? Faut-il tout accepter d’un employeur ? Jusqu’où est-on prêt à aller pour obtenir un emploi ?
    La crise, le malaise des cadres, le chômage… au-delà du thriller, c’est une description sans concession de notre société que nous offre ici Pierre Lemaitre.
    Rien n’est épargné à son personnage : humiliations, violence, prison…
    Mais maintenant que je connais un peu l’auteur, j’attendais le retournement de situation. Et je n’ai pas été déçue !

    Citation :
    « Le marketing consiste à vendre des choses à des gens qui n’en veulent pas, le management à maintenir opérationnels des cadres qui n’en peuvent plus. »

  2. Pas lu le livre mais vu le film diffusé sur Arte, une petite série de 6 épisodes. J’ai trouvé l’histoire haletante et les comédiens très bon notamment Cantona et Alex Lutz en contre emploi, admirables.

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