Pérez-Reverte, Arturo «Le Maître d’escrime» (1988)

Pérez-Reverte, Arturo «Le Maître d’escrime» (1988)

Auteur: Arturo Pérez-Reverte, né le 25 novembre 1951 à Carthagène en Espagne, est un écrivain, scénariste espagnol et ancien correspondant de guerre.
Ses romans :
1986 : Le Hussard (El húsar), retouché et réédité en 2004 après le rachat des droits par l’auteur
1988 : Le Maître d’escrime (El maestro de esgrima) adapté au cinéma en 1994 par Pedro Olea sous le titre El maestro de esgrima
1990 : Le Tableau du maître flamand (La tabla de Flandes) a inspiré le film du même nom de Jim McBride (titre original : Uncovered)
1993 : Le Club Dumas ou l’ombre de Richelieu (El club Dumas) a inspiré le film La Neuvième Porte de Roman Polanski
1993 : La sombra del águila
1994 : Territorio comanche
1995 : Cachito (Un asunto de honor)
1995 : Obra breve
1995 : La Peau du tambour (La piel del tambor)
1998 : Patente de corso
2000 : Le Cimetière des bateaux sans nom (La carta esférica)
2002 : La Reine du sud (La Reina del Sur)
2004 : Cabo Trafalgar
2006 : Le Peintre de batailles (El pintor de batallas)
2008 : Un jour de colère (Un día de cólera, Trad. François Maspero)
2009 : Les Yeux bleu (Ojos azules)
2010 : Cadix, ou la diagonale du fou (El asedio, Trad. François Maspero)
2012 : Le Tango de la vieille garde (El Tango de la guardia vieja)
2013: La Patience du franc-tireur (El Francotirador paciente ) 
2015 : Deux hommes de bien (Hombres buenos)
Série Capitaine Alatriste   
– 1996 : Le Capitaine Alatriste (El capitán Alatriste) – tome 1
– 1997 : Les Bûchers de Bocanegra (Limpieza de sangre) – tome 2
– 1998 : Le Soleil de Breda (El sol de Breda) – tome 3
– 2000 : L’Or du roi (El oro del rey) – tome 4
– 2003 : Le Gentilhomme au pourpoint jaune (El caballero del jubón amarillo) – tome 5
– 2006 : Corsaires du levant (Corsarios de Levante) – tome 6
– 2012 : Le Pont des assassins (El puente de los asesinos) Série Capitaine Alatriste 
Série Falcó
– 2016 : Falcó, (Falcó)
– 2017 : Eva (Eva)

Seuil – 01.04.1994 – 282 pages  / Points – 04.2001 puis 02.01.2020 276 pages (Traduit en français par Florianne Vidal)

Le Maître d’escrime (titre original : El maestro de esgrima) est le deuxième roman d’Arturo Pérez-Reverte, publié en 1988. Il s’agit d’un roman policier historique dont l’action se situe dans l’Espagne de la deuxième moitié du XIXe siècle, avec en arrière-plan, la révolution de 1868. Conjointement avec Le Tableau du maître flamand, cette œuvre apporte à Arturo Pérez-Reverte une consécration internationale. L’auteur trace ici au fleuret une intrigue policière haletant et une histoire d’amour qu’eût volontiers signée A. Dumas.

Résumé : Dans une Espagne secouée par de graves troubles politiques, un maître d’escrime assiste à la lente disparition de son art et des valeurs auxquelles il a été fidèle toute sa vie. En 1868, à Madrid, les mots  » honneur  » et  » honnêteté  » agonisent en même temps que le vieux monde, et le maître, réfugié en lui-même, s’applique à mettre au point une botte secrète, imparable, son Graal. Lorsque dans sa salle d’armes apparaît la belle et énigmatique Adela de Otero, sa vie bascule. Son amour, qu’il n’ose exprimer, l’entraîne malgré lui dans une aventure où les trahisons succèdent aux manœuvres politiques et aux crimes, et qui se déroule selon les règles d’un duel : assaut, fausse attaque, dégagement forcé, jusqu’au combat à pointe nue, mortel. Arturo Pérez-Reverte, révélé en France par Le Tableau du maître flamand, nous livre ici un suspense haletant, où l’intrigue policière tracée au fleuret laisse apparaître la vision d’un monde qui a perdu ses repères et vacille.

Mon avis : Ah mais quelle plume… Je renoue avec bonheur avec l’écriture de ce magnifique écrivain. C’est l’histoire d’une vie, d’une rencontre. Tout le roman tourne autour de l’art de l’escrime (l’art et non le sport !) et tant les passes d’armes que les discussions se jouent à fleuret moucheté, à savoir qui portera l’estocade ou qui effleurera simplement. Les combats ont du rythme, on se croirait au cinéma et même si je ne sais pas trop ce que sont la quarte et la quinte (oui j’ai été voir le glossaire de l’escrime mais ce n’est pas si évident que cela) …  J’ai l’impression d’être dans un roman de cap et d’épée.

Le roman est une (ou plusieurs confrontations) : un combat d’escrimeurs est une confrontation ; le rapport entre les deux personnages principaux est une confrontation ; c’est aussi une confrontation entre le monde de la tradition et le monde qui évolue. Il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas…
2 personnages principaux : Le maitre d’escrime, Jaime Astarloa place au-dessus de tout les valeurs telles que l’honneur et l’honnêteté. Il appartient presque au passé, un monde fier et conquérant, la noblesse espagnole, un homme de principes. Caractère noble et personnage anachronique. Un homme qui va tomber amoureux d’Adela, et qui va passer le livre à se poser des questions sur l’amour, la vieillesse, la mort. Car il ne faut pas se le cacher, notre maitre d’escrime est un être torturé par son passé qui se bat contre lui-même et contre ses fantômes. Son monde est divisé en deux : les bons et les mauvais (principalement les hommes politiques, tous corrompus).
Adela de Otero est l’autre personnage clé : une belle femme qui va bouleverser l’existence de Jaime Astarloa. Non seulement elle est belle et mystérieuse mais c’est également une redoutable escrimeuse (une femme ! cela ne cadre pas avec les idées du Maître) … Le premier combat entre les deux protagonistes se jouera à la séduction : faire en sorte que le Maitre accepte une élève femme.
Mais autour de ces deux personnages évoluent moults personnages secondaires et dans un climat politique difficile, révolutionnaire, le maître d’escrime se retrouvera au cœur d’un complot. Une intrigue passionnante. En fin de compte, Astarloa parviendra-t-il à décrocher son graal ? la botte parfaite et imparable ?
Un livre magnifique qui allie le côté historique et le coté romanesque.

Extraits :

L’escrime est comme la communion, l’admonesta-t-il avec un sourire. Il faut s’y rendre dans une convenable disposition de corps et d’âme. Contrevenir à cette loi suprême implique le châtiment.

Dans les tavernes, toutes les conversations tournaient autour de la chaleur et de la politique ; on parlait de la température élevée en guise d’introduction et l’on entrait dans le sujet en énumérant l’une après l’autre les conspirations du moment, dont une bonne partie étaient de notoriété publique. Tout le monde conspirait en cet été 1868.

Jamais deux estocades si une seule suffit ; avec la seconde peut nous parvenir une réponse périlleuse. Pas de poses hardies et exagérément théâtrales si elles détournent l’attention de la fin suprême : éviter de mourir et, si c’est inévitable, tuer l’adversaire. L’escrime est, avant tout, un exercice pratique.

Mais moi je vous certifie que l’escrime est bien plus que cela. Elle constitue une science exacte, mathématique, dont la somme des facteurs conduit invariablement au même résultat : le triomphe ou l’échec, la vie ou la mort… Je ne suis pas ici avec vous pour que vous fassiez du sport, mais pour que vous appreniez une technique extrêmement pure qui, un jour, à l’appel de la patrie ou de l’honneur, pourra vous être très utile. Peu importe que vous soyez forts ou faibles, élégants ou maladroits, que vous soyez phtisiques ou parfaitement sains… Ce qui importe c’est que, un fleuret ou un sabre à la main, vous puissiez vous sentir égaux ou supérieurs à n’importe quel homme au monde.

Le jour où s’éteindra le dernier maître d’armes, tout ce que la lutte ancestrale de l’homme contre l’homme a encore de digne et de noble descendra dans la tombe avec lui… Car il n’y aura plus de place que pour le trébuchet et le poignard, le guet-apens et le coup de couteau.

Permettez-moi, pour autant, de rester fidèle à mes vieilles manies. Elles constituent, croyez-moi, l’unique patrimoine dont je dispose.

Les rides qui entouraient ses yeux gris s’accentuèrent dans l’ébauche d’un sourire intérieur.

 J’ai toujours considéré que le fait de cacher son âge était une stupidité comme celui de vouloir paraître plus jeune. Renier son âge, c’est renier sa vie.
— Sage philosophie.
— Seulement du bon sens, maître. Seulement du bon sens.

Et vous vous trompez quand vous dites que je ne semble pas être de ceux qui s’enfuient ; nous fuyons tous un jour ou l’autre. Même moi.

Notre art tombe en désuétude, madame, répondit-il, piqué dans son amour-propre. Les combats pour l’honneur à l’arme blanche se font rares, et puis le pistolet est d’un maniement bien plus facile et il n’exige pas une discipline aussi rigoureuse. D’autre part, l’escrime est devenue un passe-temps frivole. (Il savoura avec mépris ses propres paroles.) Maintenant on l’appelle sport !… Comme s’il s’agissait de faire de la gymnastique en maillot!

— Vous êtes né trop tard, don Jaime, dit-elle enfin, d’une voix neutre… Ou bien vous n’êtes pas mort au moment opportun.

L’une des nombreuses vertus que je me flatte de ne pas posséder, madame, est bien le sens pratique de la vie. Vous vous en êtes sans doute déjà rendu compte.

Je me suis contenté toute ma vie de défendre une certaine idée de moi-même et c’est tout. Il faut conserver bon nombre de valeurs qui ne se déprécient pas avec le passage du temps. Le reste, ce sont les modes du moment, des idées fugaces et changeantes. En un mot, des sornettes.

— On s’habitue à tout, spécialement quand il n’y a pas d’autre remède. Si l’on doit payer, on paie ; c’est une question d’attitude. À certains moments, dans la vie, on adopte une position, erronée ou non, mais on l’adopte. On décide une chose ou une autre. On brûle ses vaisseaux et ensuite il ne reste plus qu’à résister coûte que coûte, contre vents et marées.

— L’amour, don Jaime. L’amour, poursuivit-il après un moment de réflexion. C’est l’unique chose qui puisse nous rendre heureux et, paradoxalement, c’est celle qui nous condamne aux pires tourments. Aimer équivaut à vivre en esclave.

— Seul est esclave celui qui espère quelque chose des autres. (Le maître d’armes regarda son interlocuteur jusqu’à ce que celui-ci clignât des yeux, confus.) Peut-être est-ce cela l’erreur. Celui qui n’attend rien de personne demeure libre, comme Diogène dans son tonneau.

Une civilisation qui renonce à la violence en pensée et en action se détruit elle-même. Elle se transforme en un troupeau d’agneaux qui se fera égorger par le premier venu. Il en va de même pour les individus.

La beauté, la Beauté avec une majuscule, ne peut résider que dans le culte de la tradition, dans l’accomplissement rigoureux de ces gestes et paroles qui ont été répétés, conservés par les hommes tout au long des siècles…

— Où dites-vous que vous avez lutté ? demanda don Lucas avec beaucoup de malice.
Le regard de Cárceles l’enroba d’un mépris démocratique.
— Dans l’ombre, cher monsieur. Dans l’ombre.

Si le mécontentement général a déclenché la révolution, il faut faire en sorte que celle-ci revienne entre les mains de son légitime propriétaire : le peuple. (Son visage s’illumina comme lors d’une extase.) La République, messieurs ! La chose publique, ni plus ni moins. 

L’adversaire, ou les adversaires, avaient construit leur plan à partir d’une feinte, d’une fausse attaque. En venant à lui, ils poursuivaient un autre but, la fausse attaque n’étant rien d’autre que l’annonce d’une estocade différente de celle qu’on a l’intention d’accomplir. 

Pour la belle Adela de Otero, il n’était pas très difficile, devant le marquis, d’exécuter ce qu’en escrime on appelle une attaque forcée : forcer le fleuret de l’adversaire c’est le distraire par son côté faible, afin qu’il se découvre, avant de passer à l’estocade. Et l’escrime et les femmes étaient les points faibles de Luis de Ayala.

Je veux dire que votre comportement pourrait se comparer, toute proportion gardée, à celui d’un moine reclus qui, tout à coup, se verrait emporté dans le tourbillon du monde. Vous me suivez ? Vous traversez toute cette tragédie comme si vous flottiez dans des limbes personnels, bien loin des impératifs de la logique, en vous laissant porter par un sentiment du réel extrêmement particulier… Un sentiment qui, évidemment, n’a rien à voir avec le réellement réel.

Il décida de fermer son esprit à toutes ces réminiscences sous peine de se laisser aller à la mélancolie et à la confusion derrière lesquelles il entrevoyait la peur qu’il se refusait par principe à reconnaître.

One Reply to “Pérez-Reverte, Arturo «Le Maître d’escrime» (1988)”

  1. Ah, mon chouchou espagnol 😉
    Pour moi, digne héritier de Dumas, surtout avec ce roman alliant passes d’armes et contexte historique, érudition et fracas des lames !

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