Rash, Ron «Un pied au paradis» (2009)

Rash, Ron «Un pied au paradis» (2009)

 Auteur : Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Un pied au paradis (2002 / 2009) Le Chant de la Tamassee (2004 / 2016), Le Monde à l’endroit (2006 / 2012) , Serena (2008 / 2011) , Une terre d’ombre (2012/ 2014) , Par le vent pleuré (2016 / 2017), Un silence brutal (2019)

Editions Gallimard –Editions du Masque – 26.08.2009 – 261 pages – /   Folio -21.03.2019 – 320 pages – (One Foot In Eden, 2002) Trad. de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

Résumé : Shérif d’une petite ville des Appalaches du Sud, Will Alexander sait que Holland Winchester, le voyou local, a été assassiné. L’ennui, c’est qu’il ne trouve ni corps ni aucun témoin du meurtre. Raconté avec simplicité à travers les voix du shérif, d’un fermier voisin, de sa superbe femme, de leur fils et de l’adjoint, Un pied au paradis a marqué la naissance d’une des plumes les plus fines et singulières de la littérature américaine.

Mon avis : Polar rural noir. Roman choral à cinq voix. Dans ce roman il y a un crime. Tout le monde le sait, mais sans cadavre, pas de preuve et donc on baigne dans l’incertitude dans le royaume des non-dits : ceux qui savent ne vont pas parler et les autres ne peuvent rien prouver.
Dès ce premier roman de l’auteur, les thèmes chers à l’auteur sont présents et on les retrouvera dans les suivants comme Le Chant de la Tamassee , Une terre d’ombre,  Un silence brutal ou Par le vent pleuré : un monde qui disparait, des histoires de famille, la rivalité entre frères, le décalage entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés,  la force de l’eau, la rudesse de la nature et des êtres, et la force de l’eau, de la rivière… Un roman d’amour aussi. La noirceur, le doute, le silence, le caché sont comme souvent au cœur des écrits de l’auteur. Un monde dur, taiseux, dans une nature belle mais hostile, à l’image de la vie et des habitants. L’importance de faire bloc face à l’adversité, de rester soudés et d’avancer.
Les légendes, les personnages tels la guérisseuse-sage-femme-sorcière, celle qui fait peur et que l’on consulte en cachette, cette veuve qui vit seule dans un lieu reculé. Des personnages pleins de pudeur, attachants, en clair-obscur, qui sont leur carapace sont pleins de contradictions mais ne peuvent se permettre de douter sous peine de disparaitre, à l’image de leur vallée qui se meurt, qui va être sacrifiée et mettre un terme à un mode de vie.
Et toujours ces descriptions magnifiques. Je regrette toutefois que la beauté de la langue ne fasse pas partie des personnages…

Extraits :

Avant de reprendre ma voiture, j’ai jeté un coup d’œil au ciel. Comme si ça comptait pour moi, un type qui touchait sa paie par tous les temps.

À un bon kilomètre de la frontière de la Caroline du Nord, j’ai quitté la route goudronnée pour m’engager dans la vallée qu’on appelle Jocassee. Ce mot signifie « la vallée de la disparue », chez les Cherokee, car jadis une princesse du nom de Jocassee s’y était noyée et on n’avait jamais retrouvé son corps.

Elle n’a pas répondu à cette question, n’a même pas essayé. Dix ans d’expérience m’ont laissé supposer qu’il y avait dans son silence davantage de ne pas vouloir répondre que de ne pas pouvoir répondre.

Sitôt que vous aviez capté de quelle façon une personne voyait le monde, la cachette pouvait s’avérer aussi facile à trouver qu’une luciole par une nuit de juillet.

La solitude, c’était un mot qu’on pouvait mettre dessus, mais c’était quelque chose qui allait au-delà des mots. C’était une sorte de nostalgie, le sentiment qu’une part de votre cœur était vacante.

De même que Michaux, Bartram était un naturaliste. Il savait que les choses disparaissent. C’était peut-être la raison qui le poussait à conserver tout ce qu’il voyait au moyen de croquis et de mots, des maisons du conseil cherokee aux ossements de bisons. Il voulait tout noter. Il voulait qu’on se souvienne.

Nos existences sont élevées sur les fondations les plus précaires. Inutile de lire des manuels d’histoire pour le savoir. Il suffit de connaître l’histoire de sa propre existence.

« Cette vieille elle en a aidé plus d’un quand y avait personne d’autre pour les soigner, et maintenant y s’en trouve parmi eux pour la traiter de sorcière »

Sa voix était râpeuse, comme si de la rouille avait pris dans sa gorge à force qu’elle serve pas.

Chaque fois que mon sang coulait c’était le sang de notre cœur qui semblait couler, comme si nos cœurs autrefois si gonflés de l’amour qu’on avait l’un pour l’autre allaient se ratatinant à la manière des tomates par temps de sécheresse.

Tout ce qui était arrivé et pas arrivé pendant ces deux dernières années est monté en moi à la façon des pluies de printemps. C’étaient des larmes désespérées, de celles qu’on verserait pendant une veillée funèbre ou dans un cimetière.

Y avait comme une faim et un besoin dans ses yeux, comme si j’étais une part manquante de sa personne mais qu’il avait pas su qu’elle lui manquait jusqu’à temps de me voir.

C’était comme si je m’ouvrais de plus en plus à lui, que je lui montrais tout ce que j’étais, nos corps tourbillonnaient ensemble comme deux ruisseaux qui se rejoignent.

Je pensais à elle dans la maison, qui faisait la cuisine ou des conserves, en sachant qu’on avait beau travailler chacun de son côté on travaillait quand même l’un pour l’autre.

Tu as assez vécu pour savoir qu’une fois que les ennuis sont là ils s’en vont pas tout seuls.

J’ai dormi quelques heures, d’un sommeil tellement noir et profond, au-delà même des rêves. Je me suis réveillé dans l’obscurité. Pendant un moment je suis resté là sans même me rappeler ce qui s’était passé la veille. Et puis tout s’est rué sur moi comme quand un barrage cède et j’ai su que je pourrais bien rester couché là aussi longtemps que je voulais, je fermerais plus l’œil.

Je n’aurais pas pu détourner le regard si je l’avais voulu. Ces yeux-là me retenaient aussi fermement que n’importe quelle paire de bras. C’étaient des yeux affamés.

J’apprenais que quitter un lieu n’était pas aussi simple que de faire ses valises et partir. On en emportait une partie avec soi, qu’on le veuille ou non.

Un fermier attrape des cals aux mains. Un shérif les attrape au cœur.

J’avais les idées aussi enchevêtrées qu’une touffe de ronces, et elles paraissaient s’enchevêtrer davantage à chaque minute qui passait.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *