Erdrich, Louise «L’Enfant de la prochaine aurore » (RLH2021)

Erdrich, Louise «L’Enfant de la prochaine aurore » (RLH2021)

Autrice : Louise Erdrich, née le 7 juin 1954 à Little Falls dans le Minnesota, est une écrivaine américaine. Elle est une des figures les plus emblématiques de la jeune littérature indienne et appartient au mouvement de la Renaissance amérindienne. Elle habite à Minneapolis et est propriétaire d’une petite librairie indépendante. Elle est Ojibwa par sa mère et germano/américaine par son père.

Albin Michel – collection « Terres d’Amérique » –  06.01.2021 – 416 pages – (Future Home of the Living God)  Traducteur : Isabelle Reinharez

Résumé : Notre monde touche à sa fin. Dans le sillage d’une apocalypse biologique, l’évolution des espèces s’est brutalement arrêtée, et les États-Unis sont désormais sous la coupe d’un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler. C’est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu’elle attend un enfant. Déterminée à protéger son bébé coûte que coûte, elle se lance dans une fuite éperdue, espérant trouver un lieu sûr où se réfugier. Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte.

Renouvelant de manière saisissante l’univers de l’auteure de LaRose et Dans le silence du vent, le nouveau roman de Louise Erdrich nous entraîne bien au-delà de la fiction, dans un futur effrayant où les notions de liberté et de procréation sont des armes politiques. En écho à La Servante écarlate de Margaret Atwood, ce récit aux allures de fable orwellienne nous rappelle la puissance de l’imagination, clé d’interprétation d’un réel qui nous dépasse.

Mon avis : Quand on lit cette autrice qui est étiquetée « renaissance indienne » on n’est jamais bien loin des réserves indiennes du Minnesota. On retrouve ici les thèmes de la culture indienne, de la mixité des cultures (n’oublions pas qu’elle-même est à moitié indienne et à moitié allemande), de la famille, de la mort qui sont bien présents dans son œuvre. On y parle également de suicide, de résilience, de relations entre famille biologique et famille adoptante, de relations mère/enfant, des relations intergénérationnelles, de maternité, d’entraide, du danger de la mise en place d’un gouvernement de type fondamentaliste religieux.  Ce livre est à la fois un éloge du multiculturalisme, de la condition féminine, de la liberté, une condamnation de l’obscurantisme, de la violence, de la torture.

Le personnage principal du roman est une jeune femme, enceinte dans un monde où porter un enfant est un crime et soutenir ou aider une femme enceinte l’est tout autant. Louise Erdrich nous propose de découvrir son journal intime secret, qu’elle écrit pendant sa grossesse, et est adressé à son futur enfant. Dans un monde en plein chaos, le recours à l’écriture et aux journaux intimes est primordial et la lecture et à l’écriture sont des moyens pour tenir le coup.
Dans ce monde qui réduit les libertés individuelles, la femme enceinte est la première victime de la répression (comme dans la dystopie de Margaret Atwood). Le roman se situe dans une époque perturbée, dans un monde en pleine mutation génétique, dans un monde en récession génétique, dans lequel l’évolution de l’espèce humaine repart en marche arrière…
Avant d’accoucher, la jeune femme qui a été adoptée, veut faire la connaissance de ses parents biologiques, connaitre ses racines, être certaine qu’elle ne va pas transmettre de maladies à son futur enfant. Elle prend donc contact avec sa mère biologique, qui vit dans une réserve indienne Ojibwe. L’héroïne, qui a été adoptée, a des problèmes d’identité, et a un besoin viscéral de se rattacher à ses racines, de comprendre qui elle est, d’où elle vient.
Ce livre parle également de l’importance de protéger la culture et la langue amérindienne, de la transmission des légendes et des traditions. Elle dépeint la condition des femmes indiennes dans les réserves en dénonçant l’image qu’on veut donner d’elles (alcooliques, sous l’emprise de drogues)

Un autre thème abordé est la confiance : la difficulté de faire confiance à l’autre quand on se retrouve enceinte, alors qu’on été abandonnée par sa mère biologique a la naissance : comment accepter de dépendre de l’autre ?

Le récit se situe dans un monde en pleine situation de chaos : plus de nourriture dans les magasins, plus d’accès à la libre information. Il est intéressant de noter que le livre est sorti en version originale en 2017 et que nous sommes confrontés au problème d’un virus et du gel hydroalcoolique.
Je ne vais pas vous raconter ce qui arrive aux femmes enceintes, je vous laisse le découvrir en lisant le roman, en vous attachant aux pas de Cedar, qui fuit pour faire en sorte que son enfant puisse naitre et vivre.
Les personnages du roman sont extrêmement attachants et dès le début j’ai tremblé pour Cedar et les personnes qui se sont mobilisées pour lui venir en aide.

J’ai également été intriguée par le choix du prénom de l’héroïne, Cedar, un prénom que je ne connaissais pas.

Comme j’aime énormément les traditions, les légendes, la mythologie, j’ai aimé en apprendre davantage sur Kateri, la Sainte Patronne des Amérindiens au XVIIème siècle et qui fut canonisée en 2012.

Cette dystopie m’a évidemment fait penser au livre de Margaret Atwood (La servante écarlate), avec la problématique des V.U (Volontaire Uterus) pour porter des embryons et aussi à la trilogie de Jim Fergus (conditions de vie dans les réserves)

Un très grand merci aux Editions Albin-Michel pour leur confiance et pour m’avoir donné la possibilité de lire ce roman en avant-première. Ce fut un magnifique cadeau et je recommande vivement cette lecture.

Extraits :

J’imagine son esprit pareil à un flipper, un de ces vieux modèles qui ne sont pas électroniques. Une pensée ricoche par-dessus un siècle de souvenirs personnels, allume et fait tinter des associations qui ne se raccordent que grâce à la vitesse et au mouvement aléatoire de la première pensée.

[…] l’élégante rue de mon enfance a l’immobilité d’un très vieux rêve, la sourde perfection d’une photo « d’avant » une catastrophe. J’essaie de chasser cette inquiétude. Mais pendant tout le trajet du retour, le long des artères calmes et vides, j’ai le sentiment que, davantage que le passé, c’est maintenant l’avenir qui nous hante.

Je suis plus heureuse lorsque je dissèque le passe ou redoute l’avenir. Je n’ai en vérité aucune compétence pour vivre simplement le présent. Mais depuis que le passé est tellement différent de l’avenir que le fait même de se souvenir revient à regarder par le mauvais bout d’un télescope, et depuis que l’avenir est tellement inquiétant que le fait même de céder à mon imagination suffit à déclencher une crise de panique généralisée, il vaut vraiment mieux pour notre santé à tous les deux que je reste concentrée sur ce qui et le plus immédiat. Il faut que je me traite comme un cheval ombrageux. Un animal prêt à s’emballer devant la vision d’ensemble. Cantonne-toi à la périphérie.  Enfile une apaisante paire d’œillères.

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