Frappat, Hélène « N’oublie pas de respirer » (2014)

Frappat, Hélène « N’oublie pas de respirer » (2014)

Auteure : Diplômée de philosophie et passionnée de cinéma, Hélène Frappat est romancière. Elle a écrit « Sous réserve » (Allia, 2004) – « L’Agent de liaison » (Allia, 2007) – « Par effraction » (Allia, 2009, mention spéciale du jury, prix Wepler 2009), « Lady Hunt » (08/2013) – « Inverno » (2011) – « N’oublie pas de respirer » (2014) – « le dernier fleuve » (2019) –

Résumé : Lorsqu’elle traverse les buissons odorants du maquis, en passant par les cuves du lavoir installé sous les arbres, l’odeur verte perd ses pouvoirs. Elle s’affaiblit au contact d’un plus puissant enchantement: la rumeur, toujours égale, toujours renouvelée, des eaux claires et fraîches du fleuve, que l’on écoute, des heures entières, en somnolant, en rêvant, sur les pierres brûlantes et douces, les yeux mi-clos.

Auprès d’une mère inaccessible, visage d’Anna Magnani dissimulé derrière la fumée bleue d’une Gitane, un souvenir est soudain convoqué puis diffracté par celui, lumineux, violent et âpre, granit et ombres bruissantes, de l’été corse. Dans une langue habitée, puissante de tragédie et de modernité mêlées, Hélène Frappat retrouve ici la géographie des origines, l’héritage choisi par les enfants de l’exil.

Paru dans La Collection « Essences » d’Actes Sud – Octobre 2014 – 96 pages

Mon avis : les odeurs et la couleur… les images se mêlent aux parfums pour esquisser les souvenir des passés… le passé gris et le passé multicolore, à l’unisson des sentiments ressentis…D’un côté les tons gris, la fumée, les nuages… De l’autre des couleurs vives. On y ajoute les croyances, les sorcières, les ogres, les légendes, la magie…et même l’enfer de Dante, évoqué au détour du nom de famille, le clan des Lanfranchi… Le noir, ce sont les femmes, le bleu les hommes, le rose les fleurs, le vert les tiges et les mousses, le rouge ce sont les roches… Paris, odeur et couleur de grisaille et de tristesse, même le fleuve est noir et menaçant ; le Sud, que ce soit la Corse ou l’Italie (Fiesole, Florence, Piémont.) c’est le soleil, les nuances, les odeurs de la nature et de la vie (fleurs, forêt…), les aux scintillent…

Et puis moi, si on me parle de Cesare Pavese, (auteur du Métier de vivre), on me cueille par le cœur…

Décidemment, celle collection « Essences » m’enchante… j’espère que de nouveaux contributeurs vont venir y déposer de petits textes… je verrais bien Jeanne Benameur écrire dans cette collection…

Extraits :

C’était l’hiver, ou bien la violence du souvenir interdit les couleurs.

Mon enfance est coupée en deux. La première est tombée dans le puits noir de l’oubli. De l’autre, quelques souvenirs flous s’échappent. La première est en noir en blanc ; l’autre en couleurs.

De l’odeur de la première enfance, je possède des images muettes. Elles ressemblent à des photographies en noir en blanc ; aux instantanés d’une vie à l’arrêt.

L’écran de la mémoire refusait de s’éteindre.

Dans l’air parisien, la fumée de cigarette se confond avec le couvercle protecteur du ciel gris. Elle ponctue les conversations des promeneuses, enveloppe leurs rêveries complices.

La cigarette des jours et des nuits parisiens incarne la jeunesse inconnue de ma mère, une époque qu’au fil du temps j’ai reconstituée à travers le nom des cafés (la Coupole, le Sélect, le Dôme), des peintres (Gen Paul), des luttes (la guerre d’Algérie), des idoles (Sartre, Juliette Gréco, les actrices effrontées de la Nouvelle Vague).

Le maquis était un langage ; la cigarette, un écran de silence opaque.

Elle fait tomber de l’huile d’olive dans une assiette remplie d’eau et, selon les ronds que l’huile dessine, devine si le mal est grave. C’est l’occhiu, l’œil.

Le fusil est une langue sans grammaire, sans liaison.

Le monde des adultes, distinct des créatures errantes, obéit à deux couleurs.

L’odeur bleue est la sueur des hommes, l’odeur de chasse, familière aux chiens, qu’exhalent leurs ventres proéminents, leurs torses aux teintes de terre sèche.

Le noir est l’odeur domestique des pièces où, par les après-midi caniculaires, n’entre jamais la lumière, l’odeur de renfermé des armoires et des buffets, l’air poussiéreux des greniers. C’est le noir sucré des églises, où les bouquets de lys blancs, sur la nappe brodée recouvrant l’autel, face aux bancs où s’entassent les obscures silhouettes, renvoient l’unique lumière.

La pluie douce et grise, les orages violents annonçant la fin de l’été donnent au parfum des eucalyptus une présence insoutenable.

Dans l’enfance de ma mère, les routes en terre rouge formaient des lacs de pluie où sautaient les enfants. En mai et juin, les touffes d’œillets sauvages dressaient leurs corolles rose pâle au sommet des tiges vert tendre que l’averse avait lavées de la poussière écarlate des roches de Monte Rosso, sur la route de Zicavo.
Le torrent même avait son odeur, fétide près du lac noir ou de la plage de Fondilugu (tellement isolée du pont qu’à chaque été, les baigneurs la débarrassaient des troncs d’arbres et des fougères), pétillante dans les cascades d’eau transparente que transperce le soleil. Au lavoir, une senteur écœurante de mousse assaillait les enfants. Avec leurs pieds, ils frottaient les bassins escarpés en granit jusqu’à ce que la mousse, et son odeur verte, disparaisse.

 Après la mort de son frère, Romulus construit une ville qu’il baptise roma, en mémoire peut-être du rumon, fleuve en étrusque, berceau d’eau qui protège les enfants.

De mère en fille, la langue de la forêt et du fleuve se transmet.

C’est une langue nocturne, ponctuée par les signaux qu’envoient les astres, et les mises en garde que les rêves prémonitoires adressent aux dormeurs.

Au bord du chemin, les chardons brandissaient leurs corolles menaçantes.

L’image jaune vient du passé. Sur les routes corses, la même fleur se dresse, couronnée de piquants interdisant de la toucher.

En Corse, les incendies réunissent les hommes. Le feu traverse les montagnes, enjambe les torrents et les lacs. Le feu est langue universelle.

Notre forêt est langage. Sans phrases écrites, sans liaisons, elle est la langue qui parle derrière toute phrase, tout silence. Le silence de ma mère était aussi vivant.

Infos :

le peintre Gen Paul : http://www.roussard.com/genpaul2007/actualites/biographie.html

 

La Collection « Essences » d’Actes Sud (voir page sur le blog)

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