Rufin, Jean-Christophe «Le suspendu de Conakry» (2018)

Rufin, Jean-Christophe «Le suspendu de Conakry» (2018)

Auteur : Écrivain, membre de l’Académie française, médecin, pionnier de l’action humanitaire, Jean-Christophe Rufin a conquis un large public avec ses romans :  L’Abyssin (prix Goncourt du premier roman et prix Méditerranée), Sauver Ispahan, Asmara et les Causes perdues (Prix Interallié 1999) Rouge Brésil (prix Goncourt 2001), Globalia (2003), La Salamandre, Le parfum d’Adam, Un léopard sur le garrot, Le grand cœur(2012) , Immortelle randonnée, Katiba, Le Collier rouge (2014) Check-point(2015) , Le Tour du monde du roi Zibeline (2017), Le Suspendu de Conakry (2018)

Flammarion – 28/03/2018 – 310 pages – Prix Arsène Lupin de la littérature policière 2018

Résumé : Comment cet Aurel Timescu peut-il être Consul de France ? Avec son accent roumain, sa dégaine des années trente et son passé de pianiste de bar, il n’a pourtant rien à faire au Quai d’Orsay. Il végète d’ailleurs dans des postes subalternes. Cette fois, il est en Guinée, lui qui ne supporte pas la chaleur. Il prend son mal en patience, transpire, boit du tokay et compose des opéras… Quand, tout à coup, survient la seule chose au monde qui puisse encore le passionner : un crime inexpliqué.
Suspendu, ce plaisancier blanc ? A quoi ? Au mât de son voilier, d’accord. Mais avant ? Suspendu à des événements mystérieux. A une preuve d’amour qui n’arrive pas. A un rêve héroïque venu de très loin… En tout cas, il est mort. Son assassinat resterait impuni si Aurel n’avait pas trouvé là l’occasion de livrer enfin son grand combat. Contre l’injustice. Avec tout son talent d’écrivain (Rouge Brésil, prix Goncourt 2001, Le Collier rouge, Immortelle randonnée…) et son expérience de diplomate (comme ambassadeur de France au Sénégal), Jean-Christophe Rufin donne vie à Aurel et nous le présente dans une première histoire.
Ne nous y trompons pas : suivre cet anti-héros au charme désuet est un plaisir de lecture mais aussi un moyen de découvrir les secrets les mieux gardés de la vie internationale.

Mon avis : Coup de cœur.  Ce qui est fantastique avec cet auteur c’est qu’on est dans l’ambiance dès les premières lignes. J’ai adoré !  Une description de l’Afrique qui nous fait ressortir l’importance des traditions, qui nous plonge dans ce que je pense être l’âme du continent africain et un anti-héros qui ne demande qu’à vivre encore de nombreuses aventures…

Aurel, le anti-héros est totalement hallucinant et ô combien touchant !  Le anti-héros parfait : désuet, décalé, hors du temps, il vit dans un monde qui ne lui correspond pas… Ses valeurs ne sont plus celles du monde moderne dans lequel il évolue ; il en est parfaitement conscient et cela ne le perturbe pas … il continue de vivre selon ses convictions et fait avec… il avance à son rythme, il joue aussi de l’impression qu’il produit sur les gens  qui l’entourent et le prennent de haut. Parachuté dans un consulat qui l’a placardisé, il va saisir l’occasion de faire ce qu’il a toujours rêvé de faire : lui, le passionné de romans policier, il va mener l’enquête, en parallèle avec l’enquête de police. Avec ses petits moyens et ses atouts cachés.  Beaucoup de sensibilité, des sourires…  J’ai retrouvé l’auteur d’ Asmara et les Causes perdues, et j’ai adoré. Vivement la suite des enquêtes d’Aurel.

Extraits :

Nul n’osait parler. Tout le monde observait car, ensuite, il faudrait se souvenir et raconter aux autres.

Il savait qu’il s’en était fallu de peu dans la vie pour qu’il eût de l’autorité. Hélas, il lui manquait quelque chose d’indéfinissable : la première impression qu’il produisait n’était pas durable.

En suivant la coursive du rez-de-chaussée, il alla jusqu’au service des visas.

C’était la salle des machines du consulat. L’endroit était tapissé de dossiers, une dizaine de personnes, hâves et les yeux cernés, étaient affairées derrière les guichets ou tapies dans des bureaux encombrés de paperasse.

On aurait dit un portrait-robot, ou plutôt le portrait d’un robot, sans expression, dur, impénétrable, ni gai ni triste, sans humeur ni sentiment. C’était le visage d’un homme tendu vers l’action et pourtant enfermé en lui-même.

La mer ? C’est le lieu où tout finit, où la roche des montagnes, usée par le temps, vient terminer sa course, sous forme de grains de sable.

Le temps, dans la maison d’Aurel, s’était volontairement arrêté à la première moitié du XXe siècle. C’était l’univers du rêve.

C’est bon quand la rêverie, l’intuition sont ainsi confirmées par la réalité. Il ressentait le frisson d’aise du joueur d’échecs qui voit s’accomplir le plan qu’il a mûri depuis plusieurs coups.

Ensuite, la mort, en relâchant les traits, avait ôté de ce visage tout ce qu’il pouvait encore y avoir de tendu, de dur, d’ambitieux. Il aurait été exagéré de dire qu’il ne restait que la sérénité, mais c’était un peu cela tout de même. Le mot apaisement était celui qui venait à l’esprit.

Dans la campagne roumaine où il était né, les défunts étaient là, attentifs, protecteurs ou malfaisants. La plupart des rites paysans visaient à les neutraliser, à les apprivoiser, à les conjurer.

« Celui qui croit aux miracles est un imbécile ; celui qui n’y croit pas est un athée. » Ma grand-mère disait cela en yiddish.

Les hiérarchies administratives africaines ont leurs codes. L’un d’eux, le principal peut-être, est la température. Plus un personnage occupe une fonction importante, plus son bureau est réfrigéré.

Les relations de famille en Afrique forment un tissu invisible sous le décor en trompe-l’œil des institutions officielles.

Les dignitaires communistes avaient tous l’air de mériter Marx sans confession. Et pourtant, ils cachaient sous ce masque la corruption, le mensonge, la violence. En arrivant à l’Ouest, Aurel avait voulu croire qu’il avait rejoint une terre de vérité où les méchants ont l’air de méchants et où l’on peut faire confiance aux braves gens. Au fond de lui, il savait que c’était faux. Mais il voulait y croire.

Dans la culture africaine, rien n’est plus inconvenant que d’aborder directement un sujet. La tradition d’hospitalité veut qu’on mette son hôte à l’aise. Et l’hôte prend son temps avant d’en venir à l’objet de sa visite.

La culpabilité n’a pas besoin d’un objet pour exister. C’est un sentiment qui vient de nous et qui pousse sur un terreau d’émotions, de souvenirs, de désirs qui nous est propre. Après, quand elle grandit, cette plante s’accroche à ce qu’elle trouve.

 

 

(2ème livre choisi pour le « challenge j’ai lu 2018 » ) : Un livre sur un méchant ou un anti-héros

2 Replies to “Rufin, Jean-Christophe «Le suspendu de Conakry» (2018)”

  1. Premier livre que je lis de cet auteur et je suis totalement d’accord avec ton avis. Contente d’avoir découvert Rufin au travers d’Aurel, personnage tout à fait atypique et attachant.

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