Sáinz de la Maza , Aro « Les Muselés » (2016)

Sáinz de la Maza , Aro « Les Muselés » (2016)

Auteur : Aro Sáinz de la Maza est né à Barcelone en 1959. Diplômé de l’Université de Barcelone, il écrit des romans, des livres d’histoire, des essais et est co-auteur de compilations de contes populaires. Il est éditeur et traducteur. « Le Bourreau de Gaudí » (El asesino de la Pedrera, 2012) est sa première incursion dans le genre policier, et a valu à son auteur le Prix international RBA du roman noir. Dans « Les Muselés » (El ángulo muerto, 2016), on retrouve l’inspecteur Milo Malart.

Actes Sud, 09.2016, 368 pages – Babel Noir , 01.2019

Résumé : Dans un sous-bois à la lisière de Barcelone, caché sous des feuilles mortes, gît le corps d’une jeune femme à l’aspect en tout point ordinaire, si ce n’est ses ongles, impeccablement manucurés : une étudiante de famille modeste qui finance ses études au service de recouvrement de créances dans un cabinet d’avocats, et arrondit ses fins de mois en faisant l’escort-girl.
Quelques jours plus tard, un des associés du cabinet qui l’employait est retrouvé mort dans son appartement cossu du centre-ville. De la chaîne hifi high-tech s’échappent encore des accords de blues, tandis que le champagne s’évente sur le comptoir de marbre noir.
L’enquête s’annonçait déjà ardue quand un sadique entreprend d’exposer dans les squares, à la vue des enfants, des chiens empalés. Les plaintes fusent et la pression est à son comble pour l’inspecteur Milo, chaque jour un peu plus gagné par la schizophrénie qui a déjà emporté son père et ronge désormais son frère Hugo. Mais ces troubles psychotiques qu’il essaie d’endiguer sont aussi sa plus grande force : une capacité hors pair à se mettre dans la peau des meurtriers.
Le pouvoir politique veut des arrestations pour ramener l’ordre dans la ville et refuse d’entendre les clameurs d’une cohorte d’Indignés pris au collet par le chômage, la corruption et la misère, prêts à tout pour simplement survivre. Mais qui sont les coupables ? Ces victimes ?
Dans une Barcelone en noir et blanc, pétrifiée et transie, asphyxiée par la crise, l’auteur conduit un thriller poignant sur la ligne rouge qui mène au précipice les exclus du système.

Mon avis : J’ai donc commencé par la deuxième enquête de l’inspecteur Milo Malart (et je vais enchainer sur la précédente) et fait connaissance de Milo et de la sous-inspectrice Rebeca. Dans une Barcelone ravagée par la crise économique et sociale, le chomage, la corruption, dans laquelle le fossé entre les riches et les pauvres, les politiques et la population ne cesse de se creuser, Milo va enquêter sur deux séries de meurtres… Une jeune fille et un avocat qui travaillaient dans le même cabinet et une série de meurtres de jeunes chiens que l’on retrouve empalés dans des parcs de la ville.

Dans une Barcelone pluvieuse et qui est loin de faire rêver, j’ai aimé que la crise sociale s’invite comme personnage de l’histoire, toujours présente en toile de fond. Les personnages sont attachants ; Milo a une particularité : un instinct phénoménal qui lui permet e percevoir des choses que les autres ne ressentent pas. Il en a une autre : un très lourd bagage familial dû à une maladie qui a détruit son père, qui ravage son frère et qui pourrait fort bien le concerner à plus ou moins longue échéance et impacte sa vision e la vie.

Je reconnais volontiers que j’ai été nettement plus interessée par Milo et par la vie difficile dans la ville de Barcelone touchée par la crise que par les crimes, la manière dont il appréhende les familles détruites par la vie, leur vision du présent, du futur, leur manière de faire pour survivre et l’impact que cela a dans la dislocation de la trame familiale et du tissu social. Mais attention, la trame policière est très présente et c’est un excellent roman noir. On avance au rythme de Milo, on explore la ville, la vie des protagonistes, on rencontre les politiques et les différentes strates de la population. Je comprends le rapport entre le titre et le récit mais je crois que « l’angle mort » – le titre de la version originale – collait parfaitement à l’histoire, occultant à notre vie une partie du monde mais qui est une réalité qui existe bel et bien hors de notre champ visuel ou de perception.

Un rythme qui n’a bien convenu : ni effréné, ni lent, c’est documenté, cela aborde des problèmes tant contemporains que psychologiques et de société, des personnages intéressants faits de chair et d’os, avec un passé et une vie propre. Cela m’a donné envie de lire le premier … et vraisemblablement le suivant…

Extraits :

Il ne fut pas étonné par une telle profusion de détails. C’était habituel chez quelqu’un qui fabule, chez quelqu’un qui ment.

Il arqua les sourcils, mais ne put éviter qu’ils s’approchent l’un de l’autre, signe de crainte et d’inquiétude.

Que les êtres humains ne parviennent jamais à effacer la tache indélébile des mots qui les ont blessés.

Si tu ne veux pas passer pour un bon à rien, avoue. Il vaut toujours mieux être un indésirable qu’un minable.

— Tu as fait ça pour son bien, ajouta-t-elle.
— Pour son bien.
— Parfaitement. Ce n’est pas vrai ? demanda-t-elle exaspérée.
— Il y a plusieurs façons de voir les choses.
— Et il y a plusieurs façons d’intoxiquer sa mémoire.

— J’ai pigé, dit-elle d’une voix neutre. C’est tout ?
— Oui. Comment je m’appelle ?
— Imbécile ?

Le mois de janvier est un mois très triste, très gris. Peut-être à cause de tous les autres qu’il a fallu subir avant d’atteindre la fin de l’année, ou parce qu’il arrive juste après les fêtes de Noël.

un son peut tout à fait vous faire revivre un moment de façon plus intense et émouvante qu’une image.

L’impossibilité de ressentir de l’affection, la folie, la vengeance aveugle. La douleur qui pouvait être source de haine. Il tenta de s’ôter tous ces souvenirs de la tête, ce qui ne fut pas du tout facile. Ils étaient gravés en lettres de feu dans sa mémoire.

Les passagers consultaient leur portable, écoutaient de la musique avec leurs écouteurs ou somnolaient sur leur siège. Ils regardaient vers nulle part, les uns avec un air absent, les autres de défi. Chacun était enfermé dans son monde.

On tuait pour n’importe quel motif. De l’argent, une vengeance, le pouvoir, le sexe. Et aussi pour rien.

— En tout cas, nous savons qu’il portait des gants. Il n’a laissé aucune trace sur la sonnette. C’est un professionnel.
— Ou un type qui avait froid aux mains.

Voilà quelle était la véritable tragédie, conclut-il pour lui-même, c’était que l’incompétence des gouvernants allait sacrifier toute une génération, en lui volant son avenir, tandis qu’eux-mêmes se contentaient de lâcher de petites phrases fausses pour calmer une population muselée.

Tout le monde voit tout le monde, mais personne ne voit personne. Ou il est invisible, ou il sait se faufiler comme un chat.

Et puis, dis-moi, d’où sors-tu que tu es deux fois plus âgé que moi ?
— Du fait que je suis deux fois plus expérimenté que toi. Pour commencer, moi, je ne m’énerve pas comme tu le fais. Je sais me contrôler.

— Nous souffrons d’une autre grave erreur de conception. Nous aurions dû naître avec des rétroviseurs. Pour voir ce qui va nous tomber dessus.

Je ne cherche pas de problèmes.
— Je n’y crois pas. Toi et les problèmes, vous marchez toujours main dans la main.

— Les politiques sont le cancer de la société. Vous vous êtes vendus au pouvoir financier.

— Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas la menace qu’elle n’existe pas.

— Nous sommes un pays de grenouilles. Les gens ont beau savoir que les puissants sont des scorpions, ils les laissent grimper sur leur dos. Et le problème est surtout que ces scorpions-là savent nager.

Les gens ne supportent plus ce système qui a cessé d’être politique pour devenir une industrie de la corruption, quelque chose un peu comme une mafia. C’est la société civile qui aide les personnes désemparées, pas l’État. L’État aide seulement les banquiers. Ils se vautrent à tel point dans leur inefficacité, l’injustice est si importante que…

“Il faut camoufler les crimes derrière d’autres crimes.” C’est une citation de Sénèque.

Si le bonheur existait, se dit Milo, il devait vraiment beaucoup ressembler à ça. Un instant simple, facile, sans parole, juste l’instinct, le jeu. Aucune pensée.

No podemos, on ne peut pas, un point c’est tout. Et si, au point où nous en sommes, il faut que je commence à t’expliquer comment marche le monde, il vaut mieux arrêter tout de suite, dit-il avant de se taire un instant pour reprendre sa respiration. Mais je peux aussi me tromper. Et si je te donne ces clés, c’est pour équilibrer la balance, rien de plus. C’est un jeu dégueulasse, c’est de la politique, tu ne le savais pas ? Je ne crois pas non plus que vous allez réussir à en tirer grand-chose. Ces gens sont intouchables.

— Pour les personnes souffrant de schizophrénie, la dépression est une difficulté sévère. Elles ont tendance à la contracter avant ou après avoir souffert un épisode psychotique. Dans le premier cas, en agissant sous l’influence de délires, ils peuvent entendre des voix qui leur ordonnent de se supprimer ; et dans le second cas, le suicide a lieu lorsque le patient pense avec clarté, alors qu’il est parfaitement conscient de son état et de ses conséquences et qu’il réalise la personne qu’il a fini par devenir.

Il avait besoin d’oublier, de penser à autre chose. Au travail, par exemple. Il désactiva le présent et, grâce aux nouveaux éléments qu’il possédait, tenta de réaliser ce qui avait toujours fonctionné pour lui. Observer les éléments du puzzle de l’intérieur, tout simplement changer d’angle de vision, se comporter comme s’il était une de ces pièces à assembler.

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