De Kerangal, Maylis «Corniche Kennedy» (2008)

De Kerangal, Maylis «Corniche Kennedy» (2008)

Auteur : Maylis Suzanne Jacqueline Le Gal de Kerangal passe son enfance au Havre, fille et petite-fille de capitaine au long cours. Elle étudie en classe préparatoire au lycée Jeanne-d’Arc de Rouen et ensuite à Paris de 1985 à 1990 l’histoire, la philosophie et l’ethnologie.
Elle commence à travailler chez Gallimard jeunesse une première fois de 1991 à 1996, avant de faire deux séjours aux États-Unis, à Golden dans le Colorado en 1997. Elle reprend sa formation en passant une année à l’EHESS à Paris en 1998.

Ses romans : Je marche sous un ciel de traîne, 2000, 222 p. – La Vie voyageuse, ,‎ 2003, 240 p. – Ni fleurs ni couronnes, 2006, 135 p. – – Dans les rapides (2006) – Corniche Kennedy, Paris, 2008, 177 p. – Naissance d’un pont, Paris,2010, 320 p. ( Prix Médicis 2010 – Prix Franz Hessel 2010) – Tangente vers l’est, Paris, Éditions Verticales,‎ 2012, 134 p. (Prix Landerneau 2012) – Réparer les vivants, 2013, 281 p. (Grand prix RTL-Lire 2014 – Roman des étudiants – France Culture-Télérama 2014 – Prix Orange du Livre 2014 – Prix des lecteurs de l’Express-BFM TV 2014 – Prix Relay 2014) – À ce stade de la nuit, 2015, 80 p. – Un chemin de tables -2016 – Un monde à portée de main (2018) –

Résumé : Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize en dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.
Le temps d’un été, quelques adolescents désœuvrés défient les lois de la gravitation en plongeant le long de la corniche Kennedy. Derrière ses jumelles, un commissaire, chargé de la surveillance de cette zone du littoral, les observe. Entre tolérance zéro et goût de l’interdit, les choses vont s’envenimer…
Âpre et sensuelle, la magie de ce roman ne tient qu’à un fil, le fil d’une écriture sans temps morts, cristallisant tous les vertiges.
Mon avis : 177 pages. Dense comme à son habitude. Elle a une façon de décrire qui nous rend partie prenante des événements. On ressent la vie des jeunes sur la Corniche, on fait partie de la bande, on vibre et on vit avec… C’est la troisième fois que je lis un livre de cette romancière et j’ai toujours autant de plaisir. Le rythme de la phrase suit le rythme de l’action, colle aux personnages, à la situation décrite. Cette fois le sujet m’a moins plu mais il m’a quand même pris par la main pour savoir comment ces jeunes allaient s’en sortir… Toujours aussi de la profondeur, bref plus je lis et plus j’aime sa façon d’aborder les sujets de société qu’elle traite.

Extraits :
alors l’eau se troue paf dans un bruit de détonation, cratère inversé, bouillon écumeux, le corps disparaît dans les éclaboussures, la tête resurgit la première, faut voir ça, elle reperfore la surface par le dessous, et aussitôt ce mouvement animal pour repousser à l’arrière du front les cheveux collés sur la figure, geste du frimeur, signature du beau gosse de la Côte d’Azur, les cheveux aspergent alentour, des centaines de gouttes prisment l’arc-en-ciel, les cils et les dents perlent, le corps est dressé alors, haussé à la verticale de l’eau jusqu’aux épaules, droit comme un I, la bouche ouverte souffle et crache, puis lentement le dos bascule, vient à nouveau s’étendre à fleur d’eau, crawl ou nage indienne, une ou deux brasses pour atteindre à nouveau la base du Cap, le regard qui se lève vers le promontoire où les autres attendent renversés tête en bas, crient, se marrent, daubent t’as fait le lapin surpris dans les phares, t’as fait la mouche, le ouistiti, alors qu’il faut bouffer le ciel…

Ils savent tout et, forts de cet axiome sensible – une autre attraction, latérale celle-là –, ils mélangent leurs présences physiques et aléatoires, entremêlent leur force, s’agencent et se combinent sans même se toucher ; sont comme les fauves qui se cherchent dans le bruissement des clairières tropicales : leurs corps sont leur messager, leurs mouvements leur porte-parole

Bégé, ce sont les initiales phonétiques de « beau gosse »

le tutoiement direct, forgé comme un outil à déblayer le terrain

devant lui, une fille ramasse à toute allure une histoire plus vaste encore que l’histoire collective, et c’est à peine si elle reprend son souffle, c’est à peine si elle déglutit, le corps tendu, le buste en avant par-dessus les assiettes, les lèvres bientôt sèches comme du papier, la phrase en crue, complètement débridée, et qui fuite dans la nuit comme fuite la route, déroule sa force, comme si se taire c’était tomber par terre et rouler sous la table, comme si se taire c’était la panne sèche, le moteur qui crachote teuf teuf un soubresaut, deux trois hoquets, la grande expiration puis plus rien, alors Sylvestre l’accompagne, c’est un geste d’amour, et recueille un à un les segments d’un périple crevé de nids-de-poule, et commué par séquences en autoroute neuve sur quoi filer à toute vitesse suivant le marquage lumineux, plexus solaire ratatiné par la terreur

bientôt sonnera l’heure de repartir de zéro – mais où était-il le zéro, comment le localiser pour s’y arc-bouter et prendre son élan

Août s’affale maintenant sur la ville, violent, houle caniculaire qui embouteille les terrasses des glaciers et les douches des pensionnats, les ventilateurs s’arrachent dans les grands magasins, les brumisateurs d’eau thermale envahissent les poubelles des bureaux, on voit pulluler les vendeurs d’eau

son cœur prend de la vitesse, il oscille, le voilà transfuge, pris dans un emballement, celui d’une vie bigger than life, innervé de la tête aux pieds par une émotion très matérielle, il se découvre puissant, frontal, aimant

la mer tout autour de lui est surfacée de plis sereins, étoffe soyeuse que le tailleur amoureux présente à la sultane

se mettre en danger sans même y penser, ne voir dans toute prise de risque que la promesse d’une intensité nouvelle, vivre plus fort, rien d’autre

L’obscurité ennoie maintenant le dehors, un encrier se renverse, lentement se répand, sépia de plus en plus dense, de plus en plus saturé

Le vingt et un août, le temps change. La corniche se tait. Les orages approchent. Un mistral hostile souffle dans un ciel décoloré, les nuages d’argent se jointent au safran, les vignes se tordent au flanc de la montagne, la mer vire limaille de fer, hérissée au large de pointes crochues, la rade se vide, les parasols s’envolent, on interdit aux enfants les bateaux et matelas pneumatiques. Le vent érode le rivage et hurle jusqu’au soir

2 Replies to “De Kerangal, Maylis «Corniche Kennedy» (2008)”

    1. mais le livre est de Tatiana de Rosnay non ? pas de Maylis de Kerangal ? Effectivement j’avais entendu Tatiana de Rosnay l’an dernier venir le présenter à la Grande Librairie dans une belle émission avec le regretté Umberto Eco… Je le note…

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