de Kerangal, Maylis « Naissance d’un pont » (2010)

de Kerangal, Maylis « Naissance d’un pont » (2010)

Auteur : Maylis Suzanne Jacqueline Le Gal de Kerangal passe son enfance au Havre, fille et petite-fille de capitaine au long cours. Elle étudie en classe préparatoire au lycée Jeanne-d’Arc de Rouen et ensuite à Paris de 1985 à 1990 l’histoire, la philosophie et l’ethnologie.
Elle commence à travailler chez Gallimard jeunesse une première fois de 1991 à 1996, avant de faire deux séjours aux États-Unis, à Golden dans le Colorado en 1997. Elle reprend sa formation en passant une année à l’EHESS à Paris en 1998.

Ses romans : Je marche sous un ciel de traîne, 2000, 222 p. – La Vie voyageuse,‎ 2003, 240 p. – Ni fleurs ni couronnes, 2006, 135 p. – Dans les rapides (2006) – Corniche KennedyParis, 2008, 177 p. – Naissance d’un pont, Paris, 2010, 336 p. ( Prix Médicis 2010 – Prix Franz Hessel 2010) – Tangente vers l’est, Paris, Éditions Verticales,‎ 2012, 134 p. (Prix Landerneau 2012) – Réparer les vivants, 2013, 281 p. (Grand prix RTL-Lire 2014 – Roman des étudiants – France Culture-Télérama 2014 – Prix Orange du Livre 2014 – Prix des lecteurs de l’Express-BFM TV 2014 – Prix Relay 2014) – À ce stade de la nuit, 2015, 80 p. – Un chemin de tables -2016 – Un monde à portée de main (2018) – Kiruna (2019) – Ariane espace (nouvelle – 2020) – Canoës (2021)

Escales – 26.08.2010 – 316 pages / Folio – 05.03.2020 – 336 pages

Résumé :

À l’aube du second jour, quand soudain les buildings de Coca montent, perpendiculaires à la surface du fleuve, c’est un autre homme qui sort des bois, c’est un homme hors de lui, c’est un meurtrier en puissance. Le soleil se lève, il ricoche contre les façades de verre et d’acier, irise les nappes d’hydrocarbures moirées arc-en-ciel qui auréolent les eaux, et les plaques de métal taillées en triangle qui festonnent le bordé de la pirogue, rutilant dans la lumière, dessinent une mâchoire ouverte. »

Ce livre part d’une ambition à la fois simple et folle: raconter la construction d’un pont suspendu quelque part dans une Californie imaginaire à partir des destins croisés d’une dizaine d’hommes et femmes, tous employés du gigantesque chantier. Un roman-fleuve, « à l’américaine », qui brasse des sensations et des rêves, des paysages et des machines, des plans de carrière et des classes sociales, des corps de métiers et des corps tout court.

Mon avis :
Bon à première vue, le sujet n’est pas palpitant ; le côté technique de la construction du pont me fait carrément sortir de ma zone de confort… car les techniques de construction… c’est loin de mon univers de prédilection… Quoique… Sa manière d’amener le sujet, la description des personnages, les descriptions tout court avec ces rythmes et changement de rythmes, ces longues phrases.  L’écriture est tellement évocatrice. Il faut dire que j’aime le rythme, les descriptions, la façon d’écrire de cette romancière et elle me ferait lire un livre sur n’importe quel sujet (la preuve !). Car il n’y a pas que le côté technique – heureusement – il y a la vie des personnages, les rapports avec la nature – l’arrêt du chantier pendant la période de nidification des oiseaux – les enjeux économiques et sociaux, les indiens insensibles au vertige, la ruée vers l’or, la protection de la nature, les conflits sociaux, les risques d’attentats, de sabotage et d’accidents, les relations entre les personnages, la vie quoi
Il y a Diderot et le pont dans sa globalité, Summer et son béton, Sanche et ses grues, Katherine et ses engins…
Mais au final pas le coup de cœur car je ne me suis pas attachée aux personnages…et si je n’ai pas le contact avec au moins l’un d’entre eux…
Un peu longuet quand même…

Extraits :

Ils disaient : son temps c’est le présent, c’est l’instant ou jamais, agir correctement, traiter la situation, c’est sa seule morale et tout le travail d’une vie, c’est aussi simple que ça.

Alphonse, c’est un prénom de grands d’Espagne, c’est sa talonnette symbolique.

Les grues d’abord lui éberluent la tête : agglutinées par centaines, elles surpeuplent le ciel, leurs bras comme des sabres laser plus fluorescents que ceux des guerriers du Jedi, leur halo blafard auréolant la ville chantier d’une coupole de nuit blanche.

[…] la symbolique de l’ouvrage — le trait d’union, le passage, le mouvement, blablabla — lui passait au-dessus de la tête, il s’en foutait éperdument : ce qui l’excitait, lui, c’était l’épopée technique, la réalisation des compétences individuelles au sein d’une mise en branle collective, ce qui le passionnait c’était la somme de décisions contenue dans une construction, la succession d’événements courts rapportée à la permanence de l’ouvrage, à son inscription dans le temps.

L’aube polaroïde. Les noirs qui s’éclairent et les blancs qui foncent, la pigmentation progressive de tous les verts — fluo, émeraude, pistache, Véronèse, amande, anis, absinthe, turquoise, Hollywood chewing-gum, épinard et malachite, anglais, céladon —, bientôt fixée sur la rétine, et le fleuve est là, souple, les plis calmes, de longues herbes fluorescentes s’y étalent en surface, des taillis dérivent, des bidons, des bouteilles : l’eau est laiteuse et sale.

Le soleil se lève, il ricoche contre les façades de verre et d’acier, irise les nappes d’hydrocarbures moirées arc-en-ciel qui auréolent les eaux, et les plaques de métal taillées en triangle qui festonnent le bordé de la pirogue, dessinant une mâchoire ouverte, rutilent dans la lumière.

On aurait assisté à cette lutte — le pont contre la forêt, l’économie contre la nature, le mouvement contre l’immobilité — qu’on n’aurait su qui encourager.

la dégradation des zones humides compromet la nidification, menace les espèces, une étude sur les cygnes sauvages au sud de Bakou vient même d’établir que la pollution des habitats naturels autour de la mer Caspienne, obligeant les migrateurs à se mêler aux espèces domestiques, aggrave la propagation de la grippe aviaire.

Car il y a bien ce fleuve qui lui excite le flanc. Long cobra doré sommeillant et sauvage couché en chien de fusil sur tout un continent. Trois mille miles.

il s’agit toujours de trouver la forme la plus légère, la plus pure, la plus moderne, une interprétation du paysage

il se disait encore que les Indiens ne souffraient pas du vertige, qu’un gène spécifique possédé d’eux seuls les exemptait de la peur de travailler à des hauteurs folles, funambules aux muscles de fer allant rapidement sur les poutrelles métalliques — on déroulait toujours la légende des Mohawks, découverts acrobates du ciel dès 1886 par les contremaîtres d’un pont routier sur le Saint-Laurent stupéfaits de les voir caracoler à la verticale, et dès lors ironworkers de choix, importés par fournées depuis leurs réserves du nord-est des États-Unis, ou du Canada, pour grossir le contingent des bâtisseurs de gratte-ciel, parmi lesquels l’Empire State et le Chrysler Building à New York, on rappelait même qu’après la destruction des tours du World Trade Center, des Mohawks, descendants de ceux qui les avaient construites, revinrent sur le site dévasté pour tout démonter, et il est certain qu’on aimait d’autant mieux les distinguer de la sorte qu’on les avait abaissés plus bas que terre.

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