Kerninon, Julia «Buvard» (2014)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Paru chez Le Rouergue (la brune ) en janvier 2014 / 208 pages

Résumé : Un jeune homme réussit à forcer la porte d’une romancière célèbre, Caroline N. Spacek, réfugiée en solitaire dans la campagne anglaise depuis plusieurs années. Très jeune, elle a connu une gloire littéraire rapide et scandaleuse, après une enfance marquée par la violence et la marge. Il finit par s’installer chez elle et recueillir le récit de sa vie. Premier roman d’une auteure âgée de 25 ans.

Mon avis : Pour un premier roman, c’est juste époustouflant, intense ! J’ai beaucoup aimé. Un livre sur l’amour de l’écriture et la solitude de l’écrivain, sur les mots, en premier lieu. Mais aussi un livre sur l’enfance, sur l’amour, sur l’intégration des expériences dans l’écriture. Un huis-clos entre deux personnages, une femme et un homme qui vont se rencontrer et se comprendre car tous deux ont eu une enfance très difficile et qu’ils n’arrivent pas à intégrer. Entre l’intervieweur, Lou et l’interviewée, Caroline, on finit par ne pas savoir qui se confie… de fait les deux … le passé et le présent des deux personnages est au cœur du livre. Au fil des jours, Caroline va se livrer et Lou va aller de surprise en surprise. Très beau texte, puissant, solide. C’est interessant de voir que dans ce premier roman (pour adulte) Julia Kerninon prend la parole au masculin pour faire parler une femme-écrivain. Ode aux mots, à la création, à la poésie. Une fuite en avant qui s’achève en solitaire… après une traversée de la vie bien difficile. C’est le deuxième livre que je lis d’elle – j’avais commencé par le deuxième (Le dernier amour d’Attila Kiss) et je vais enchainer sur le petit récit « Une activité respectable »

Extraits :

dans ce livre-là et tous les autres que j’avais lus dans la foulée, happé, il y avait quelque chose qui m’avait frappé, frappé comme avec un poing obstinément fermé.

Je commençais à penser que j’avais été présomptueux, que ce n’était pas si facile que ça d’interviewer un écrivain, puisque la vérité n’était jamais une base pour eux, mais plutôt une destination, puisqu’ils maîtrisaient si bien la fiction que tout ce qu’ils pouvaient imaginer sonnait vrai.

Elle avait beaucoup plus de souvenirs que ce qu’elle avait proclamé au départ. Elle savait très bien où elle allait parce qu’elle allait à reculons. Elle plongeait la tête en arrière comme une nageuse. Dos crawlé. Jour après jour après jour.

J’imaginais une chaîne de montage, lui qui parlait, moi qui tapais, et les phrases partant bien empaquetées sur un tapis roulant, vers une destination qui m’échappait.

j’étais arrivé là guidé par la musique de ses livres, un chant dont la cadence m’avait été tout de suite douloureusement familière, et quand elle me tenait à distance, en tournoyant furieusement dans le jardin ou en se taisant, je me rassemblais moi aussi, dans un souvenir ou un autre qui me rappelait ce que je faisais ici.

j’avais commencé à comprendre ce qu’il pouvait y avoir derrière ces trois mots de bonheur et de paix, et quand il s’était tourné vers moi pour m’embrasser, ça avait été comme de boire le soleil à la bouteille.

Je l’écoutais parler et il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais jusqu’ici été touchée que par des mains.

À côté de lui, j’ai senti quelque chose dans sa phrase me heurter, si légèrement que je n’étais pas sûre d’avoir mal.

Mais qu’est-ce que vous vouliez, vous ?
– Tu crois que j’avais appris à vouloir ?

Je l’écoutais, fasciné, rendre leur profondeur de champ aux feuilles des articles que j’avais lus en diagonale avant de venir. Pour raconter ça, elle retrouvait malgré elle la voix précipitée, pierreuse, que j’avais entendue le premier jour et qui avait semblé disparaître ensuite – cette langue presque étrangère qui était sous sa prose, comme une flaque d’essence indétectable dans l’herbe haute.

Eux, ils n’avaient pas besoin de savoir. Ils avaient besoin de boire.

on pouvait partir d’où on voulait, on arrivait toujours au même endroit.

Jamais je n’avais eu à ce point la sensation que ma vie était entre mes mains et d’avoir les doigts écartés.  J’étais beaucoup ivre. Je n’y pensais pas. Je pensais à la solidité de la poésie et à la vie qui doit continuer même si on a oublié pourquoi.

j’avais détourné ma vie passée comme un fleuve, et j’en avais fait quelque chose.

je ne savais pas encore qu’on écrit des choses d’une façon qu’on croit réaliste pour découvrir que le reste du monde n’en a simplement jamais entendu parler.

l’attaque et le scandale sont les formes de consécration les plus solides.

Et je devais me concentrer pour entendre ma propre voix sous le murmure de son souvenir.

je n’avais pas peur de mourir sans avoir fini parce que je savais que je n’avais rien commencé,

Je n’attendais rien, parce que je m’attendais à tout.

sa beauté me sautait au visage comme un chat quand je ne m’y attendais pas.

L’instant intouchable de la rencontre. Le temps qui ne peut pas passer. Le temps qui reste.

j’essayais de comprendre comment les lignes parfaites de mots que j’écrivais avaient pu si bien être des fils barbelés entre nous

Sa voix était grave, élégante, sur la défensive – la voix qu’aurait pu avoir un lion si les lions parlaient dans des téléphones. Alors, je m’étais enroulé autour du combiné, et j’avais écouté ce que cette voix avait à me dire.

on ne me pliait pas avec de l’organza.

C’était seule que je devais faire face à tout ce que l’écriture avait détruit et construit dans ma vie. J’étais enroulée autour de moi-même, autour de la machine à écrire.

La vie était simplement arrivée – la mort aussi. Je pensais à la faillibilité de l’amour et à ce qu’on en avait appris ensemble, aux excuses parfaites que nous pouvons trouver à nos manquements qui ne les rendent pas moins douloureux à ceux qui les ont subis.

Tu sais, en fait, je déteste voyager. J’aime simplement être loin. Si j’ai tellement bougé, c’était d’abord parce que je ne pouvais pas – je ne savais pas – rester. Je n’avais pas d’endroit où rester.

Quand tu sais que quoi que tu fasses, tu seras une cible, tu préfères être une cible mouvante.

Les peintres semblaient savoir ça d’instinct, que ce qu’ils avaient à faire impérativement c’était atteindre une maîtrise irréprochable, et puis tout oublier. La vraie peinture commençait à ce moment-là.

Elle n’avait fait qu’avancer les yeux fermés, dangereuse comme tous ceux qui ne veulent pas savoir, une scie électrique lancée en l’air.

Tu es – toujours – ce qui me manque – quand je me réveille la nuit pour réaliser que tu n’es pas ici – sans comprendre où tu es – pourquoi – comment c’est arrivé – mais apparemment rien n’est arrivé – tout est parti.

Rien ne vaut une main sur l’autre posée. Jamais je n’oublierai aucun de tes mots. Personne ne pourra séparer ceux qui ont été un seul et vont se retrouver.

 J’ai appris beaucoup de choses sur la route, y compris le fait que tant que je ne fais de mal à personne, je ne vais pas transiger sur mon bonheur.

Je suis solide parce que je ne sais pas faire autrement. Ce n’est pas une bonne chose. 

Viggers, Karen «La Maison des hautes falaises» (2016)

Auteur : Née à Melbourne, Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage. Elle exerce dans divers milieux naturels, y compris l’Antarctique. Elle vit aujourd’hui à Canberra, où elle partage son temps entre son cabinet et l’écriture. «La Mémoire des embruns», son premier roman, a été numéro un des ventes du Livre de Poche durant l’été 2016. En 2016 elle publie «La Maison des hautes falaises» suivi en 2017 par « Le Murmure du vent»

Parution : 31 mars 2016 Les escales 304 pages / mars 2017 Le Livre de poche 512 pages

Résumé

Hanté par un passé douloureux, Lex Henderson part s’installer dans un petit village isolé, sur la côte australienne. Il tombe très vite sous le charme de cet endroit sauvage, où les journées sont rythmées par le sac et le ressac de l’océan. Au loin, il aperçoit parfois des baleines. Majestueuses, elles le fascinent.

Peu de temps après son arrivée, il rencontre Callista, artiste passionnée, mais dont le cœur est brisé. Attirés l’un par l’autre, ils ont pourtant du mal à laisser libre cours à leurs sentiments. Parviendront-ils à oublier leurs passés respectifs et à faire de nouveau confiance à la vie ?

Dans la lignée de La Mémoire des embruns, un roman tout en finesse, véritable ode à la nature et à son admirable pouvoir de guérison.

Un long et merveilleux roman d’amour. Nathalie Six, Avantages.

Une pure merveille. Gérard Collard, librairie La Griffe noire.

Mon avis : Tout comme j’avais beaucoup aimé « La Mémoire des embruns » j’ai « re-fondu » en lisant celui-ci. Paysages et des personnages qui se font écho ; un livre sur le deuil, sur la peur de l’autre. La perte de confiance en soi, le renoncement ; sur la décision de tout quitter pour se lancer dans une nouvelle vie. Un livre aussi sur le poids du passé et des racines, sur la transparence et le secret. Sur l’intégration d’un nouvel arrivant – de la ville en plus – dans un petit monde fermé. Des personnages écorchés, traumatisés, à fleur de peau, à vif, déchirés … qui ont peur de faire un pas vers l’autre… Des passions : la peinture, les baleines… L’évasion dans la lecture, la peinture..

Très humain, avec des descriptions de la nature et des animaux qui sont magnifiques, une grande sensibilité et beaucoup d’humanité. Tous les personnages sont touchants, et les personnages secondaires sont aussi bien présents… Un très bon livre de vacances ( je dirais plus pour un public romantique et féminin, bien que la partie « baleine » – chasse et sauvetage- bien documentée – l’auteur est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage- est intéressante pour tout le monde.

Belle analyse aussi des méfaits de la médiatisation des événements…

Extraits :

Il y avait un recoin sombre, trop sombre, en elle et, si elle s’y plongeait, elle savait qu’elle n’était pas certaine d’en ressortir.

Les marchés servaient autant à observer les gens et à entretenir un minimum de relations sociales qu’à vendre quoi que ce soit.

Il était habitué à vivre dans un monde où tous se battaient pour devenir autre chose, gagner plus d’argent, accumuler plus de possessions. Son attitude était différente. Plus simple.

La musique, c’était toujours mieux que les mots. Une façon confortable d’être simplement ensemble, sans avoir besoin de se dire quoi que ce soit.

l’histoire était une chose importante dans la famille. Grâce à elle, on apprenait à éviter de reproduire des erreurs passées et à mieux s’orienter dans la vie. Ses parents avaient beaucoup insisté là-dessus : il fallait s’arranger pour effacer les erreurs des générations précédentes. À croire parfois qu’ils portaient tous les problèmes du monde sur leurs épaules.

Je pense qu’il vaut mieux qu’on garde notre dignité. Qu’on évite de disséquer notre passé. Nous ne ferions que gâcher ce que nous avons vécu.

Elle était différente. À côté d’elle, les autres femmes ressemblaient à des feuilles d’automne.

il sentait qu’il était dans un de ces jours où son côté sombre prenait le dessus – des souvenirs noirs qui s’étiraient jusqu’à l’enfance, sans un seul rayon de soleil. Le vide béait en lui, montait comme des sables mouvants ténébreux qui tentaient de l’aspirer. Seul, tout était trop difficile.

Toi aussi, tu as du goût. Mais il faut toujours une touche féminine, n’est-ce pas, pour qu’une maison soit chaleureuse,

— Je n’ai pas du tout la bosse de l’art.
— La bosse de l’art ? reprit-elle dans un éclat de rire. L’art vient plutôt du cœur. Et de l’esprit. Ça se ressent.
— Je suis perdu pour la cause, dans ce cas. Je n’ai pas de cœur non plus.

Et elle se disait qu’une pointe de folie ne pourrait lui faire de mal. Tant qu’elle la gardait sous contrôle et qu’elle n’oubliait pas que la réalité n’accorde que rarement ce que promettent les rêves.

Ah, la chambre forte de la mémoire… elle avait la fâcheuse habitude de s’entrouvrir.

Un instant, il y avait un enfant, un avenir pour eux, l’autre il n’y avait plus qu’une place vide où résonnaient des espoirs trahis.

Je sais que c’est difficile mais, parfois, il faut juste ramasser son fardeau et continuer à avancer.

On pouvait faire ça, avec l’art : changer les règles, modifier l’horizon, embellir les couleurs. Dommage qu’il ne soit pas si facile de faire pareil dans la vraie vie.

On s’accroche tous à nos passions. Surtout si elles appartiennent à notre passé. Quand on perd quelque chose, les souvenirs, c’est tout ce qu’il nous reste.

L’eau était froide, furieuse, vivante, comme une bête. Elle s’enroulait autour de ses cuisses, le tirait vers le large, percutait son torse, le griffait pour le retenir.

Tout à coup, il entendit le rugissement terrible du vent au large, laid et sinistre, comme la mort. Il sentit le rouleau arriver, une masse d’eau gonflée par le vent.

Le monde se referma sur lui comme une couverture de silence.

le purgatoire, c’était ici, sur Terre, pour ceux qui restaient avec leur terreur et leur chagrin.

Elle avait découvert que la peine s’accumule. Qu’une peine toute fraîche peut rouvrir le caveau de celles passées et non guéries, et le tout s’entremêle pour former une nouvelle douleur complexe.

il se rendit compte que sa haine avait pour ainsi dire disparu. Dissoute. Il comprit que chaque individu devait accepter son histoire personnelle, que personne ne pouvait y échapper. Même ces hommes, avec leurs visages normaux, avaient dû porter comme un fardeau leur mode de vie passé.

Dans la vie, on n’est pas obligés de terminer tout ce qu’on entreprend. Parfois, il est acceptable de passer à autre chose. En fait, c’est une nécessité.

— Il faut bien se construire un visage public pour pouvoir se cacher derrière.

Tu ne peux pas laisser le passé se mettre en travers de ton chemin.

 

Ledig, Agnès « De tes nouvelles » (2017)

Auteur : romancière française née en 1973. Mère de trois enfants, elle a commencé l’écriture après le décès de l’un de ses trois fils, atteint d’une leucémie. Pour répondre aux questions que posaient tous ceux qui se préoccupaient de Nathanaël, elle tenait un bulletin hebdomadaire. Un professeur de médecine qui suivait l’enfant lui a révélé son don de transmission et l’a encouragée à écrire. « Marie d’en haut« , a remporté le « coup de cœur des lectrices » de « Femme actuelle ». « Juste avant le bonheur » (Albin Michel, 2013) a remporté le prix Maison de la Presse. « Pars avec lui » paraît en 2014, « On regrettera plus tard« , paraît en 2016, et « De tes nouvelles » (la suite) en 2017 aux éditions Albin Michel.

Albin Michel – Mars 2017 – 352 pages

Résumé : Anna-Nina, pétillante et légère, est une petite fille en forme de trait d’union. Entre Eric, son père, et Valentine, qui les a accueillis quelques mois plus tôt un soir d’orage et de détresse.
Maintenant qu’Eric et Anna-Nina sont revenus chez Valentine, une famille se construit jour après jour, au rythme des saisons. Un grain de sable pourrait cependant enrayer les rouages de cet avenir harmonieux et longtemps désiré.
Depuis Juste avant le bonheur, son premier succès, Agnès Ledig sait trouver les mots justes pour exprimer les émotions qui bouleversent secrètement nos vies. Son nouveau roman vibre d’énergie et de sensibilité, à l’image de ses personnages, héros du quotidien qui ne demandent qu’à être heureux.

Mon avis : J’ai retrouvé avec un infini bonheur la petite troupe qui gravite autour de Valentine ; et j’espère qu’il va y avoir une suite… Fraicheur, amitié, amour, tendresse, les problèmes (plus ou moins avouables) de chacun ; et en même temps pas hors de la réalité et de la vie quotidienne ; des problèmes graves sont abordés sur un ton léger et ils ouvrent le chemin de l’espoir et du « possible »… Cette romancière – tout comme Anne Gavalda à ses débuts (cela semble avoir changé un peu dommage) et Constantine, Barbara ou Katerine Pancol et les aventures de Joséphine et de sa tribu – me redonne le sourire et me fait croire au merveilleux, à la générosité et à la victoire de la vie simple et harmonieuse. J’aime, inconditionnellement ! Mon côté fleur-bleue mais pas niais s’y retrouve parfaitement. Et en plus c’est un plaisir de lire cette prose qui me donne envie de tout raconter. Agnès Ledig donne un sentiment de proximité, et sa Valentine, c’est un peu la frangine que j’aurais voulu avoir… Humaine et vulnérable, mais en même temps forte et sensible.
J’ai lu tous ces livres et j’attends le prochain avec impatience…

Extraits :

Son besoin inaliénable de liberté. Fixer un jour sur le calendrier doit représenter une contrainte trop arrogante dans son univers sans barrières.

 

Ce n’est pas rien de mettre les pieds dans la vie de quelqu’un, alors il pouvait bien analyser méticuleusement le terrain, fouiller, disséquer, sonder chaque caillou et chaque creux dans la terre.

 

Il faudra du temps, je m’y attends. La réponse se dessinera comme on assemble un puzzle. Au moins un 3000 pièces. De ceux qui nécessitent d’y revenir souvent, de ranger par couleur, de faire d’abord le tour. De le laisser de côté pour mieux y revenir et commencer à voir bientôt un paysage. Le problème du nôtre, c’est que je n’ai pas l’image du résultat final

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, paraît-il.
– Il appartient surtout à ceux qui ont quelque chose à faire en se levant.

Les confidences masculines ont besoin de paliers de décantation. Inutile de touiller le fond tout de suite, ça remue trop la vase et ils n’y voient plus rien. D’abord une couche à gratter, laisser reposer, puis gratter la couche suivante. Mais je crois qu’on n’atteint jamais le fond. Ils se protègent avant, les bougres !

Je ne suis plus un enfant, j’ai vécu l’amour, le grand, et puis le chagrin, terrible et dévastateur. Je la vois courir pieds nus vers des réponses, alors que j’ai envie de lui crier d’enfiler des grosses chaussures de sécurité, pour ne pas se blesser en s’attachant, pour ne pas souffrir comme moi.

Si tu commences à avoir besoin de réfléchir pour savoir si tu es amoureuse ou pas, c’est que tu ne l’es pas.

C’est bien pratique de se morfondre dans des histoires anciennes pour ne pas en vivre de nouvelles.
– Et pourquoi aurait-il peur de l’avenir ?
– Parce que quand on se blesse, on devient méfiant. C’est valable pour un maréchal-ferrant avec un cheval fou, comme pour un cœur qui a saigné. Et pourtant, on cicatrise.

Ses « on verra », je les conjugue au présent.

Les gens sont méchants parce qu’ils sont tristes dans leur vie, c’est pas juste de leur rajouter de l’enfer quand ils sont morts.

On peut avancer une vie entière sans se poser de questions si aucune situation ne vient nous bousculer dans nos certitudes.

le jugement agit comme l’eau salée des tempêtes, ça gifle, ça grignote la surface sans vergogne, et il ne faut pourtant pas sombrer.

dans la vie, on a plus de risques de se perdre en s’aimant amants qu’en s’aimant amis.

Il doit frapper avec ses baguettes ce qui bat directement dans son cœur. C’est fort, c’est puissant, c’est vivant, c’est partout et tout le temps. La batterie n’est qu’un canal de cette énergie-là.

Rien n’est plus fort que toi si tu décides que non. Alors, décide que non !

Tout le monde est fait pour un chat, mais certains ne le savent pas

Tu y es, toi, dans le présent ? Je suis sûre que tu rêves de l’avenir même quand tu ne dors pas !
– Oui, c’est vrai. Mais il faut bien avoir des rêves dans le viseur pour donner une direction au présent.

L’amitié, c’est parfois de respecter les silences.

j’ai besoin de le sentir fort, vivant, présent, j’ai besoin qu’il contienne tous ces morceaux de moi que je vois se détacher sans pouvoir les retenir.

La vie est un grand jeu, on y pioche quelques cartes, on choisit les meilleures, on garde les atouts.

Hegland, Jean «Dans la forêt» (01.2017)

Auteur : Romancière américaine, née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson.

304 pages (Gallmeister)

Résumé: Rien n’est plus comme avant: le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.
Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.
Ce livre est adapté au cinéma avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles principaux.

Dans la presse :

La puissance de ce roman tient à cet art de faire surgir la beauté scintillante des héroïnes, au plus noir de leur destin. Mais c’est surtout l’inventivité de la romancière qui éblouit de bout en bout. Il faut se laisser happer par ce livre-refuge aussi dévorant que régénérant. Marine Landrot, TÉLÉRAMA

Par effet mimétique, le plaisir de lecture que procure « Dans la forêt » prend la forme d’une clairière. Qu’un roman d’aventures puisse advenir sans déplacement géographique, qu’une odyssée psychologique puisse être circonscrite dans quelques hectares dépend de la rare habileté d’un(e) auteur(e) à tisser une chronique dépourvue de monotonie. Jean Hegland y parvient avec aisance et lyrisme. Avec elle, le lecteur buissonne. Macha Séry, LE MONDE DES LIVRES

Mon avis (et une analyse fondée sur l’écoute d’une interview de l’auteur) : Publié en 1996, et traduit en français 20 ans après, ce livre est tout à fait actuel, du fait de la menace du réchauffement climatique de la planète. La situation a certes évolué en 20 ans mais le monde était déjà en danger en 1996… La situation a simplement empiré (et avec la politique menée actuellement cela ne va pas s’arranger) ; elle est aussi davantage mise en lumière par les scientifiques et plus connue du grand public. Faudra-t-il un jour vivre dans la forêt au lieu de fuir sur Mars ? Jean Hegland est celle qui défend les valeurs opposées à celles de Trump. Quand l’auteur a écrit ce livre elle venait de déménager dans la forêt et elle découvre la nature et le fameux sumac vénéneux … qui ressurgit au gré du roman… le livre va reprendre ses préoccupations du moment (planète, industrialisation).

La fin du monde… Ce roman est une métaphore : en sauvant  la planète on sauvera l’humanité. Forêt protectrice, forêt dangereuse, forêt amie, forêt ennemie… Forêt personnage presque principal de ce roman. La forêt, c’est ce qui reste quand il n’y a plus rien ; un « personnage à apprivoiser » pour tisser des liens entre les personnes et leur lieu de vie. La forêt est aussi un lieu de contes, de légendes, de mythologie (indienne par exemple). La forêt est un personnage vivant, qui ne change pas ; ce qui évolue c’est le rapport entre la forêt et les protagonistes (les deux filles principalement) : forêt lieu de refuge, lieu de dangers ; nourricière et guérisseuse mais capable également de se rebeller et de se retourner contre ceux qui l’attaquent… Le père va l’attaquer en coupant du bois et elle va se venger à sa façon… Elle va aussi protéger les deux sœurs, alors qu’au début la forêt était présentée par la mère comme ennemie. Elle va s’ériger en protection contre la maladie, contre les épidémies, contre le vol, contre la suspicion… A l’abri du rempart forêt, les vraies valeurs s’épanouissent : le rapport avec la nature, la danse, la lecture…

C’est un roman féministe. Les héroïnes sont deux femmes et l’accent est mis sur les sens, la perception. C’est aussi l’histoire de la relation entre deux sœurs. L’une est le corps (la danse), l’autre est plus l’esprit (la lecture).. et les relations entre elles sont fascinantes … amour, jalousie, fusion, complémentarité… tout le registre y passe. J’ai beaucoup aimé la partie découverte du monde de la forêt. Dans le livre, nature et culture sont complémentaires, comme les deux sœurs qui pourrait représenter l’air et la terre ; le danger vient de la civilisation, du profit, de l’industrialisation, de la technique à outrance, du capitalisme, de l’homme

Les Plantes indigènes (nom du livre qui les aide à apprendre les vertus des plantes) va les rapprocher de la nature et avec la connaissance de l’inconnu viendra la confiance, la proximité, la fusion… La forêt, de personnage dangereux – car inconnu – deviendra une amie.

L’imagination a aussi beaucoup de place ; on imagine l’avenir, les craintes : souvent par les rêves et les cauchemars…..

C’est un roman magnifique au point de vue du contenu. Par contre je n’ai pas été ébouriffée en ce qui concerne le style d’écriture – ou alors la traduction ne lui rend pas justice – surtout le début… j’ai même failli abandonner tellement je trouvais mal écrit) ; après cela s’améliore.

Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (Actes Sud 2008) On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre … Il est court ; et puis… un Benameur… cela ne se refuse jamais…

Extraits :

Les gens se tournaient vers le passé pour se rassurer et y puiser de l’inspiration.

il était parfois difficile de se rappeler qu’il se passait quelque chose d’inhabituel dans le monde, loin de notre forêt. C’était comme si notre isolement nous protégeait.

Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.
— Il n’y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Étudier l’encyclopédie, c’est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C’est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique

L’encyclopédie prend n’importe quel sujet dans le monde et le dissèque, le vide de son sang, l’arrache de sa matrice.

Mes filles ont la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale. Elles ont une mère à la maison qui leur prépare à manger et leur explique les mots qu’elles ne connaissent pas. L’école ne serait qu’un obstacle à ça.

je crois que nous savions toutes les deux que les rêves viennent d’un lieu, quelque part, qui existe vraiment, qu’un rêve n’est que l’écho de ce qui a déjà été vécu.

Elle adorait la liberté et l’exigence de la danse, et elle adorait danser – pour elle et pour un public. Elle adorait partager sa passion avec nous autres mortels qui manquions d’élévation et d’éloquence.

elle basculait brusquement dans l’absence de musique, comme si elle venait de trébucher et de tomber d’une falaise.

Au début, on aurait dit que la maison entière était remplie de ce que nous n’avions plus. Chaque tiroir était une boîte de Pandore de laquelle s’échappaient perte et désespoir.

Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s’enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n’étaient pas venimeux.

Nous avions la passion des survivants, et le manque de prudence des survivants. Nous étions immortelles cet été-là, immortelles dans un monde éphémère…

Je mourais d’envie d’être avec quelqu’un comme j’avais été autrefois avec ma sœur, à l’époque où elle n’avait pas encore commencé la danse, quand elle et moi vivions comme des ruisseaux jumeaux, bavardant et riant dans la forêt.

AUJOURD’HUI est une journée pire que Noël. Aujourd’hui est une journée qui mérite de laisser tomber le calendrier pour y échapper. C’est une journée qui ne pourra jamais rien signifier d’autre que le regret et la perte et un chagrin comme l’acier – si dur, si vif, si froid que l’air même paraît brutal. Respirer fait mal. Mon cœur souffre à force de pomper le sang.

Quand je lisais un roman, j’étais plongée, immergée dans l’histoire qu’il racontait, et tout le reste n’était qu’une interruption.

Son souvenir était comme un vieil ours en peluche tout usé, quelque chose dont je dépendais autrefois mais qui avait fini par passer.

Balanchine disait que la musique était le sol sur lequel danser, et je n’ai plus de sol, je n’ai plus rien pour prendre appui. C’est comme si je ne faisais que tomber. Comme si je ne sauterai plus jamais.

Même se disputer est un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand sa vie entière a été réduite à une seule personne.

De temps en temps, il me jette un coup d’œil, et quand il se détourne et continue de jouer, on dirait que sa musique est un secret qu’il raconte sur moi dans une langue que je ne comprends pas vraiment.

J’avais oublié à quel point elle était massive, à quel point elle était solide. On l’aurait plus dit en pierre qu’en bois, et pourtant elle semblait vivante. Ses murs extérieurs étaient couverts d’une forêt miniature de mousses et de lichens.

Parfois la forêt donnait l’impression de mener sa vie dans son coin, parfois elle donnait l’impression de se rapprocher, de planer au-dessus de nous.

Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme – ou les hommes – qui nous tueront.

Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde.

Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent.

AVANT j’étais Nell, et la forêt n’était qu’arbres et fleurs et buissons. Maintenant, la forêt, ce sont des toyons, des manzanitas, des arbres à suif, des érables à grandes feuilles, des paviers de Californie, des baies, des groseilles à maquereau, des groseillers en fleurs, des rhododendrons, des asarets, des roses à fruits nus, des chardons rouges, et je suis juste un être humain, une autre créature au milieu d’elle.

Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.

L’emploi le plus ancien du mot “vierge” ne signifiait pas la condition physiologique de la chasteté mais l’état psychologique de l’appartenance à aucun homme, de l’appartenance à soi-même uniquement. Être vierge ne voulait pas dire être inviolée, mais plutôt être fidèle à la nature et à l’instinct, exactement comme la forêt vierge n’est ni stérile ni infertile, mais inexploitée par l’homme.

 

Stedman, M.L. «Une vie entre deux océans» (2013)

Auteur : M. L. Stedman est née en Australie et vit désormais à Londres. Une vie entre deux océans est son premier roman, plébiscité dans le monde entier.

Paru chez Stock en 2013 et au livre de poche en 2014 ( Un film en a été tiré mais j’ai tellement aimé le livre que je ne vais pas regarder le film)

Résumé : Libéré de l’horreur des tranchées où il a combattu, Tom Sherbourne, de retour en Australie, devient gardien de phare sur l’île de Janus, une île sur les Lights, sauvage et reculée. À l’abri du tumulte du monde, il coule des jours heureux avec sa femme Isabel ; un bonheur peu à peu contrarié par l’impossibilité d’avoir un enfant.

Jusqu’à ce jour d’avril où un dinghy vient s’abîmer sur le rivage, abritant à son bord le cadavre d’un homme et un bébé sain et sauf. Isabel demande à Tom d’ignorer le règlement, de ne pas signaler « l’incident » et de garder avec eux l’enfant. Une décision aux conséquences dévastatrices…

Un premier roman plébiscité dans le monde entier qui interroge les liens du cœur et du sang.

Mon avis : une lecture qui touche au cœur.. Sur la détresse de perdre un enfant, sur l’amour maternel, sur les liens du sang… Un premier roman qui se déroule en dehors du monde… sur une île avec un gardien de phare. Simple et complexe, un livre dominé par les éléments et la nature… La rencontre entre deux océans, entre un homme et une femme entre le bien et le mal, entre la solitude et l’attachement, entre le devoir et le mensonge, entre la culpabilité et le sacrifice… Le contraste aussi entre la vie rude et belle dans l’île et la vie à terre. La vie va basculer plusieurs fois, au gré des éléments, des rencontres. Sauvagerie des humains, éléments déchainés, violence et douceur, amour et trahison : un livre magnifique. Un amour finira par triompher… mais lequel ? Un gros coup de cœur qui m’a fait penser à bien des égards au livre d’Emily Brontë « Les Hauts de Hurlevent »…

Extraits :

elle était la plus haute d’une chaîne de montagnes sous-marines qui s’étaient élevées du fond de l’océan comme des dents sur une mâchoire déchiquetée, prêtes à dévorer tout navire égaré en quête de refuge

Les nouvelles du monde extérieur arrivaient comme la pluie tombe des arbres, quelques bribes par-ci, quelques rumeurs par-là.

Elle avait le visage aussi dur que le fer dont se servaient les lads pour clouer les fers aux sabots des chevaux, et le cœur à l’avenant.

Londres… Eh bien ! je dois dire que j’ai trouvé ça plutôt sinistre, pendant mes permissions. C’est gris, lugubre et froid comme un cadavre.

Quelquefois, c’est mieux de laisser le passé à sa place.
– Mais la famille ne fait jamais partie du passé. Vous l’emportez partout avec vous, où que vous alliez.
– C’est bien dommage. »

Il y avait chez lui une part de mystère – comme s’il se réfugiait loin derrière son sourire

« Tu sais que le mot “janvier” vient de Janus ? Ce mois tient son nom du même dieu que cette île. Il a deux visages, dos à dos. Un gars plutôt moche.
– C’est le dieu de quoi ?
– Des seuils. Il regarde toujours des deux côtés, il est écartelé entre deux façons de voir les choses. Janvier regarde en avant vers la nouvelle année, mais aussi en arrière vers celle qui vient de s’écouler. Il voit le passé et l’avenir. Tout comme l’île donne sur deux océans, vers le pôle Sud et vers l’équateur.

Le simple fait de penser au travail qui l’attendait lui demandait plus d’énergie qu’elle pourrait en mobiliser pour l’accomplir.

Je pourrais écrire un livre sur les choses qui finissent par se retrouver dans un piano, même si je suis incapable de dire comment elles arrivent là.

Et au-delà de tout cela, bourdonnait encore la sombre douleur du vide.

Le simple fait que le bébé n’exige rien de lui éveillait en son for intérieur une sorte de respect, qui ne semblait pas motivé par quelque chose que la raison pourrait appréhender.

Une fois installé sur un phare en pleine mer, vous pouvez vivre l’histoire que vous choisissez de vous raconter et personne ne vous dira que cela n’a aucun sens, ni les mouettes, ni les prismes, ni le vent.

Mais si un parent perdait un enfant, il n’y avait pas de mot spécifique pour ce chagrin-là. Ils étaient encore un père ou une mère, même s’ils n’avaient plus de fils ou de fille.

La ville tire un voile sur certains événements. C’est une petite communauté où chacun sait que la promesse d’oubli est parfois aussi importante que celle du souvenir.

Les océans n’ont pas de limites. Ils ne connaissent ni début ni fin. Le vent ne s’arrête jamais. Il lui arrive de disparaître, mais uniquement pour reprendre des forces ailleurs, et il revient se jeter contre l’île, comme pour signifier quelque chose …

La question n’est pas de savoir ce que tu as dans le crâne, mais dans tes entrailles.

le bien et le mal, ça peut être comme deux foutus serpents : si emmêlés qu’on ne peut les différencier que lorsqu’on les a tués tous les deux et alors il est trop tard.

le meilleur moyen de rendre un gars cinglé, c’est de lui faire revivre sa guerre jusqu’à ce qu’il comprenne

Raccroche-toi au présent. Arrange ce qui peut être arrangé aujourd’hui, et laisse filer les choses du passé. Laisse le reste aux anges, au diable ou à qui en a la charge

À mesure qu’elle apprenait à maîtriser le langage, elle devenait capable de sonder le monde autour d’elle, tissant son histoire personnelle.

Dans l’eau, elle sait faire la différence entre l’aileron d’un gentil dauphin, qui monte et qui descend, de celui d’un requin, qui reste au-dessus de la surface quand il fend l’eau.

Alors qu’elle errait parmi ces souvenirs, dont elle tirait du réconfort comme un nectar d’une fleur mourante, elle avait conscience de l’ombre qui planait derrière elle, et qu’elle aurait été incapable de regarder. Cette ombre la visitait dans ses rêves, aussi floue que terrifiante

Il suffit de pardonner une fois. Tandis que la rancune, il faut l’entretenir à longueur de journée, et recommencer tous les jours.

Les années rongent le sens des choses jusqu’à ce que ne reste plus qu’un passé blanc comme l’os, dépourvu de tout sentiment et de tout sens.

Je ne vais pas te dire au revoir, au cas où Dieu m’entende et pense que je suis prête à partir.

Les cicatrices ne sont que des souvenirs d’un autre genre.

Bientôt, les jours se refermeront sur leurs existences, l’herbe poussera sur leurs tombes, jusqu’à ce que leur histoire se résume à quelques mots gravés sur une stèle que l’on ne vient jamais voir.

 

Didierlaurent, Jean-Paul – «Le reste de leur vie» (2016)

Auteur : Jean-Paul Didierlaurent habite dans les Vosges. Nouvelliste exceptionnel lauréat de nombreux concours, trois fois finaliste et deux fois lauréat du Prix Hemingway, Son premier roman « Le Liseur du 6h27 » m’avait beaucoup plu.

Résumé : Comment, au fil de hasards qui n’en sont pas, Ambroise, le thanatopracteur amoureux des vivants et sa grand-mère Beth vont rencontrer la jolie Manelle et le vieux Samuel, et s’embarquer pour un joyeux road trip en corbillard, à la recherche d’un improbable dénouement…
Un conte moderne régénérant, ode à la vie et à l’amour des autres. Tout lecteur fermera heureux, ému et réparé, ce deuxième roman qui confirme le talent de Jean-Paul Didierlaurent.

288 pages. Editions Au Diable Vauvert – mai 2016

Mon avis : un joli roman qui se lire facilement et donne le sourire… Qui me fait un peu penser aux livres « Et puis Paulette.. »  de Barbara Constantine et « Profanes » de Jeanne Benameur.  Un livre baume au cœur… et qui donne de l’espoir…  Très humain et plein de spontanéité, qui met de bonne humeur. Et pourtant le contexte n’est pas gai gai la vieillesse et la fin de vie de personnes qui souffrent de leur solitude… Mais les deux jeunes débordent de tendresse et de gentillesse envers « leurs » petits vieux et cela rend le livre lumineux. Il faut croire en la chance, en l’avenir, même quand tout semble perdu.. Et toujours se méfier des apparences. Ce livre met aussi l’accent sur l’importance des aides à domicile qui sont l’évènement de la journée des personnes âgées et à quel point leur vie se focalise sur le moment où elles vont être là (en bien ou en mal …)

Extraits:

Manelle se demandait toujours pourquoi le mot «larbin» n’était pas du genre féminin.

ce «Va» qui sonnait à chaque fois comme une bénédiction. Plus n’aurait servi à rien. L’unique syllabe abritait toute la tendresse du monde.

Une fois encore, le miracle se produisit, beau comme un lever de soleil qui vient repousser la nuit.

Pour la vieille femme, le genre humain était composé de deux groupes bien distincts: les gens qui aimaient le kouign- amann et les autres

Du charnel, rien d’autre, et puis partir, avant que le mot ne vienne une fois de plus tout casser. Du sexe sans amour, comme un plat sans sel.

Avant, j’allais à l’église pour assister aux petites messes du matin mais il n’y a plus ni messes ni curé dans le quartier. Alors je me suis rabattue sur Maxini. C’était sur le chemin de l’église et c’est toujours ouvert.

Une bibliothèque sans livres, c’est moche comme une bouche sans dents

Une piscine sans baigneurs, c’est comme un parking sans voitures, c’est triste et ça sert à rien!

La maison semblait sortir d’un grand nettoyage. Propre et froide

Faire oublier le mouroir derrière l’élégance et les dorures d’une résidence de luxe

Malgré l’épaisseur des portefeuilles, malgré les efforts fournis et les moyens engagés pour faire reculer l’échéance, nul doute que la décrépitude finissait par survenir ici comme ailleurs.

La vieille femme prenait rendez- vous avec son thanatologue comme elle le faisait avec son cardiologue, son ophtalmologue, son pédicure ou son dentiste. «Pour la visite de contrôle», avait-elle ajouté, espiègle.

Cette femme était comme ces très vieux mirabelliers qui, malgré un tronc fendillé de toute part et une écorce cassante et desséchée, continuent de renaître tous les printemps pour donner les meilleurs fruits l’été venu.

L’ennui peut être une souffrance, vous savez. Ça s’installe sournoisement avant de venir hanter vos jours et vos nuits comme une douleur sourde qui ne vous quitte plus.

Pour la première fois, il décela un changement dans la voix de la vieille femme. C’était la voix quelque peu éteinte d’un être déjà en partance

«On a signé il y a cinquante-huit ans pour le meilleur et pour le pire, et même quand on croit qu’il ne reste plus que le pire, on peut encore trouver un peu du meilleur, se plaisait-elle à répéter. Suffit juste de fouiller.»

Comme souvent, la mort du maître scellait le sort du chat. Rendez-vous avait d’ores et déjà été pris auprès du véto du coin pour le faire piquer dès le lendemain des funérailles.

Des gueules précieuses de bêtes à concours, des stars à poils bien loin du spécimen dont il venait de s’octroyer la charge. À chaque paquet son type de chat. Stérilisés, chatons, enveloppés, d’appartement. Rien sur les matous borgnes et miteux.

La question tant redoutée. Faire de la médecine, le temps d’un calcul, une science exacte. Débit, crédit, solde. Le solde d’une vie.
— Vu la taille de la tumeur et compte tenu de sa rapidité d’évolution, je dirais un an maximum.
— Pardonnez-moi d’insister mais ce sont surtout les minimums qui m’intéressent

En rouvrant la blessure, le vieil homme avait libéré les souvenirs enfouis qui s’échappaient à présent tel un sang impur.

Et puis on ne part peut-être pas faire une croisière sur le Nil mais en Suisse en cette saison, va savoir comment t’habiller? Chaud? Froid? Là-bas, tout est neutre, même le temps.

Sortir d’un repas sans avoir pris le dessert, c’est comme de revenir de la messe sans être allé communier,

Je n’ai jamais aimé mon prénom. Ça fait bonne sœur, Élisabeth, vous ne trouvez pas. C’est étrange tout de même, quand on y réfléchit: Élisa, ça sonne beau, c’est léger, aérien, mais dès qu’on y rajoute Beth, plouf, c’est comme si ça se refermait pour retomber par terre.

L’amour, c’est comme les bonbons, c’est pas en les regardant qu’on les apprécie

 

Photo : Jet d’eau de Genève

 

 

Besson, Philippe «Arrête avec tes mensonges» (2017)

Auteur : Philippe Besson a publié : En l’absence des hommes, Son frère (adapté par le réalisateur Patrice Chéreau), L’Arrière-saison, Un garçon d’Italie, les jours fragiles, Un instant d’abandon, L’enfant d’octobre, Se résoudre aux adieux, Un homme accidentel, La Trahison de Thomas Spencer, Retour parmi les hommes , Une bonne raison de se tuer, De là, on voit la mer , La Maison atlantique, Un tango en bord de mer , Vivre vite, Les Passants de Lisbonne et « Arrête avec tes mensonges » et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération.
S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

Paru chez Julliard – janvier 2017 – 198 pages / Prix Psychologies Magazine –  le prix du roman inspirant 2017

Résumé : Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Mon avis : Roman… si vous le dites. De fait c’est une autofiction qui se lit comme un roman. Magnifique, puissant, sensible, émouvant, édifiant… et malheureusement toujours d’actualité à notre époque. Et une fois encore cet écrit de Philippe Besson me bouleverse. Quelle justesse dans ses mots, quelle sensibilité, quelle pudeur aussi.
C’est l’histoire d’un refoulement dû à l’époque, à l’urgence, à l’endroit (un petit village de la France profonde) qui engendre tristesse, colère, émotion… Un livre plein de tendresse dans lequel l’auteur rend hommage à son premier amour. Rattrapé par le réel, toutes les images de son adolescence remontent à la surface et Philippe Besson va les extérioriser. Dans ce livre c’est davantage (et même exclusivement) la mémoire qui parle et non l’imaginaire ancré dans ses souvenirs comme c’est le cas dans ces précédents récits. Il avoue par ailleurs qu’il aime à noyer la vérité pour se protéger des autres et sa cacher derrière un masque.
Dans la vie, le choix n’est pas toujours possible… La direction que va prendre notre existence est fonction du regard des autres, de l’histoire familiale, du contexte familial, social, économique, religieux. La singularité non assumée, quelle qu’elle soit, est source de désespoir, de mal-être, de solitude, de repli sur soi, voire de suicide… Comme le dit l’auteur en citant les paroles de la chanson « Veiller tard » de Goldman de l’époque « Ces paroles enfermées que l’on n’a pas su dire »
Ce livre explique l’auteur et son œuvre. C’est une expérience qui se révèle être l’expérience fondatrice de sa personnalité. Il explique l’homme qu’il est devenu, depuis sa jeunesse. Il nous présente le personnage qui l’a fait tel qu’il est, qui a sa place dans ses romans précédents ; c’est son premier amour, c’est l’interdit, le caché. C’est l’interdit dont on ne peut pas parler, le secret ; c’est aussi le vivre dans l’urgence en sachant (mais en ne voulant pas le voir) que le temps est compté. En effet Thomas sait parfaitement (il le dit) que lui, paysan dans un petit village au début des années 80 restera dans sa ferme et que l’auteur, Philippe, quittera ce bled paumé et rétrograde. Un amour à jours comptés, vécu dans l’urgence, qui lui donne d’autant plus d’importance.
Ce livre explique les thèmes récurrents de la prose de l’auteur : la brulure amoureuse, l’incandescence, le deuil, la solitude, le manque, l’importance de l’enfance et de la jeunesse, la difficulté d’être soi-même, le rapport au père (dans ce livre il explique en une phrase que la dureté et l’intransigeance du père va vraisemblablement expliquer sa sensibilité). Le titre du livre est quant à lui expliqué dans les premières phrases, c’est une réflexion de sa Maman quand il était petit… Comme il le dit dans le livre, « Et pour ne pas oublier les disparus » ce livre il l’a écrit pour lutter contre l’oubli, faire revivre les absents.
En fin de livre, quelques questions restent ouvertes : Le non-dit existe-t-il ? Est-ce-que chacun à sa place, ou qu’elle soit ? Une seconde chance ? est-ce possible ? la peur de la désillusion est-elle trop forte pour la tenter ?

Extraits :

j’invente des vies à ces gens qui s’en vont, qui s’en viennent, je tâche d’imaginer d’où ils arrivent, où ils repartent, j’ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m’intéresser à des silhouettes, c’est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l’enfance, oui c’était là dans le plus jeune âge, maintenant je me souviens, cela inquiétait ma mère, elle disait : arrête avec tes mensonges, elle disait mensonges à la place d’histoires, ça m’est resté,

Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant

Donc je suis d’une époque révolue, d’une ville qui meurt, d’un passé sans gloire.

Il allumait la radio, il écoutait « Radioscopie » de Jacques Chancel. Je n’ai pas oublié. Je viens de cette enfance.

Il n’imaginait pas que je puisse venir de cela, ce monde si rural, si minéral, ce monde lent, presque immobile, fossilisé. Il m’a dit : il a dû t’en falloir, de la volonté, pour t’élever.

Laisser dire, c’est confirmer.

D’instinct, je déteste les meutes. Cela ne m’a pas quitté.

Bref, je peux tout imaginer. Et je ne m’en prive pas

La difficulté, on peut s’en accommoder ; on déploie des efforts, des ruses, on tente de séduire, on se fait beau, dans l’espoir de la vaincre. Mais l’impossibilité, par essence, porte en soi notre défaite.

Je tâche de mesurer la part de hasard, la part de chance, d’évaluer la nature de l’aléa qui conduit à la rencontre et je n’y réussis pas. On est dans l’impondérable.

J’écrirai souvent, des années après, sur l’impondérable, sur l’imprévisible qui détermine les événements.

J’écrirai également sur les rencontres qui changent la donne, sur les conjonctions inattendues qui modifient le cours d’une existence, les croisements involontaires qui font dévier les trajectoires.

en réalité rien ne me touche davantage que le craquèlement des armures et la personne qui s’y révèle.

Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable : parce que tu partiras et que nous resterons.

je n’aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d’un continent.

Plus tard, j’écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l’autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s’abat. J’écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j’ai même jamais écrit sur autre chose.

Mais l’absence, c’est d’abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Je sais, d’un savoir intuitif, que je ne devrai jamais lui poser la moindre question, jamais lui demander de s’expliquer. Je suis écrasé par ce savoir.

En fin de compte, l’amour n’a été possible que parce qu’il m’a vu non pas tel que j’étais, mais tel que j’allais devenir.

Ce qui lui plaît chez moi est ce qui m’éloigne de lui.

Et ce sentiment, qui sait, de ne pas être tout à fait à sa place, ici, d’être une sorte de déraciné, comme si on pouvait avoir le déracinement en héritage.

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils.

Il y a cette brûlure de ne rien être autorisé à dire, de devoir tout taire, et cette question terrible, cet abîme sous les pieds : si on n’en parle pas, comment prouver que ça existe ?

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.

Je perçois l’appétit et la désinvolture de ceux qui ont grandi sur une planète rétrécie, pour qui le voyage n’est pas une expédition mais une aventure ordinaire, pour qui la sédentarité est une mort déguisée.

cette abnégation est probablement une façon de s’oublier, de se diluer, une façon aussi de se mettre à l’épreuve, de se faire du mal ?

Je sais aussi tout ce qu’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde.

Et puis le désir ne s’éteint pas comme une allumette sur laquelle on souffle, il se consume.

Il me rend à la solitude. La plus profonde, celle qu’on ressent au cœur d’une foule.

Nous ne sommes plus ceux que nous avons été. Le temps a passé, la vie nous a roulé dessus, elle nous a modifiés, transformés.

Il dit : je pourrais regretter si j’avais eu le choix. Mais je n’ai pas eu le choix.

Ceux qui n’ont pas franchi le pas, qui ne se sont pas mis en accord avec leur nature profonde, ne sont pas forcément des effrayés, ils sont peut-être des désemparés, des désorientés ; perdus comme on l’est au milieu d’une forêt trop vaste ou trop dense ou trop sombre.

 

 

 

Goby, Valentine « Sept jours » (08/2003)

Auteur : Ecrivaine française née à Grasse en 1974. Elle vit en région parisienne. Ses thèmes de prédilection sont: La place des femmes, leur corps, les yeux des femmes à cause de leur corps, de leur sexe, comment une femme regarde et change le monde, par amour, par envie, par orgueil, par ennui, par vengeance, en tant que sœur, mère, fille, amante. Comment l’Histoire les affecte, comme elles l’affectent, du Paris contemporain à la Provence atemporelle, à l’Afrique de l’après-guerre, à la Bretagne des années 1940. Les lieux, comment les lieux nous traversent, comment nous les traversons, comme l’espace nous façonne et comment nous le transformons. L’enfance, comment elle nous survit et s’acharne à nous habiter, dans chaque moment de la vie, dans chaque âge et en toutes circonstances, comment chaque geste est porteur d’une histoire toujours ancrée dans l’enfance. Ce qui est valable pour un homme est valable pour une nation, alors l’Histoire, la grande, me passionne aussi, c’est en elle que je cherche et trouve les racines de toutes les blessures présentes, je l’explore, la dissèque, comme les origines individuelles. ( source) .

Ses romans :  La note sensible, 2002 – Sept Jours, 2003 – L’Antilope blanche, 2005 – Petit éloge des grandes villes, recueil de textes, 2007 – L’échappée, 2007  – Qui touche à mon corps je le tue , 2008 – Des corps en silence, 2010 – Banquises, 2011 – Kinderzimmer, 2013 – Méduses, 2013 – Baumes (Collection Essences- Actes Sud), 2014 – Un paquebot dans les arbres, 2016
Résumé : «Comme ils sont beaux. Mes enfants.
Ils sont assis, tous les quatre, sur le muret. Immobiles. Silencieux. La maison dans le dos. En face, la mer.
Ils regardent loin devant. Et loin derrière ; un soupir, un sourire pâle, un battement de cils. Les volets clos, les bagages posés sur le gravier, le soleil de septembre… c’est le décor d’un commencement ; d’un épilogue. L’un et l’autre peut-être.
Un homme remonte l’allée, aveuglé de lumière. Dans sa main, il tient une Bible, le livre du début et de la fin ; ou l’inverse. Il ne sait pas que les quatre ombres assises là-bas, sur le muret, ont elles aussi peuplé un vide immense.
Ébauché un monde.
En sept jours.»

Quatre frères et sœurs se retrouvent, entre les murs de la maison où ils ont grandi. Seuls pour la première fois. En quête d’une rencontre. À la recherche d’un point de départ, au-delà des liens du sang.

 

Mon avis : Cela se confirme. J’aime la façon d’écrire de Valentine Goby. Cette poésie, cette intimité, cette sensibilité. Ses images font ressurgir non seulement ses émotions mais les nôtres. L’importance de la maison de notre enfance, les souvenirs qui surgissent en fonction des images, des odeurs, des bruits. Le rapport avec les personnes disparues et avec les personnes qui restent, la disparition d’un monde. Et l’importance des liens sépia de ces photos d’enfance… A la mort de leur mère, les quatre enfants se retrouvent pour la dernière fois dans la bastide qui était en quelque sorte le ciment familial pour la dernière fois C’est l’heure du partage. C’est aussi la dernière ( ?) réunion familiale des quatre enfants ( deux filles et deux hommes) qui ont des vies et des caractères bien différent et qui sont difficilement conciliables après le départ de la Maman. Avec en toile de fond : l’avenir des relations entre eux maintenant que l’héritage doit être partagé…

Ce qui est drôle c’est que j’ai eu l’impression de me replonger dans un mélange de deux livres sur la nostalgie que je viens de lire récemment : le livre d’ Anne-Marie Garat, «La Première Fois » mélangé à celui de Florence Seyvos, Florence «La sainte famille».

 

Extraits :

Le diaphragme s’ouvre et se referme dans un beau bruit mat. Je viens de prendre ma première photographie. Une solitude volée à ma mère.

J’enroule un drap autour de moi. Le vent s’engouffre dans la toile. Elle gonfle comme les voiles d’un bateau. J’écarte le tissu qui ondule, un autre m’enveloppe.

Jamais photographiés, les aloès. Superbe découpe de pointes et d’épines, reflets moirés des feuilles, explosion géométrique de la rosette.

Je ne distinguais vraiment que les trois premières lettres de chaque mot, prolongeant l’un infiniment :rêverie, réversible, révolu, révolte, butant sur l’autre avec obstination.

Un nuage passe sur le soleil. Ils sont plusieurs qui s’effilochent vers la mer, lambeaux des cumulus accrochés aux montagnes. Un voile d’ombre au bas des collines, un frisson sur la peau. Je marche vers la maison. Un à un, les pans de nuages vont se rejoindre sur l’eau. Heure après heure, près des côtes, ils vont fomenter des orages.

Nous chantons tous ensemble. Faux, peut-être ; mais de concert.

J’ai oublié de tirer les rideaux. Le soleil joue sur le mur, à quelques centimètres de mes yeux. Des taches jaunes et rouges sur le crépi blanc. Je voudrais dormir, remettre à plus tard la journée qui vient. La repousser, l’accélérer. Y être le moins possible

La maison repeinte, les meubles changés.
D’autres voix, d’autres odeurs.

J’ai eu envie de pleurer. J’ai frotté mes yeux comme l’enfant sort du sommeil. Lorsque je les ai ouverts, rien n’avait changé.

On appelle ça, je crois, une charnière. Un moment, de durée variable où, plus ou moins confusément, la vie bascule. Un accouchement, en quelque sorte. L’accomplissement d’une naissance et, aussitôt, l’appréhension de l’inconnu. Sentir, à l’intérieur de soi, se fondre la fin et le commencement.

 

 

Philippon, Benoît «Cabossé» (RL2016)

Résumé : Quand Roy est né, il s’appelait Raymond. C’était à Clermont. Il y a quarante-deux ans. Il avait une sale tronche. Bâti comme un Minotaure, il s’est taillé son chemin dans sa chienne de vie à coups de poing : une vie de boxeur ratée et d’homme de main à peine plus glorieuse. Jusqu’au jour où il rencontre Guillemette, une luciole fêlée qui succombe à son charme, malgré son visage de « tomate écrasée»… Et jusqu’au soir où il croise Xavier, l’ex jaloux et arrogant de la belle – lequel ne s’en relèvera pas…

Roy et Guillemette prennent alors la fuite sur une route sans but. Une cavale jalonnée de révélations noires, de souvenirs amers, d’obstacles sanglants et de rencontres lumineuses.

Mon avis : recommandé par mon amie Laurence, j’ai de suite été « accrochée ». Un OLNI (Objet livresque non identifié) totalement déjanté comme il y en a peu. Une pépite brute ce livre ! Un vrai gros coup de cœur pour ce livre totalement hors normes … Premier coup de cœur de l’année…

Le Raymond, il était un peu en vrac quand il y vu le jour… Construit façon puzzle mal assemblé… et une rencontre va sublimer sa vie.. Bienvenue dans le monde des cabossés de la vie…

La rencontre du Minotaure et de la Walkyrie comme l’auteur le dit à un moment : jouissif, détonnant… Un livre surprenant… La force brute qui recouvre la poésie de l’amour… Le trésor d’humanité dans une gangue mal dégrossie. Un livre magnifique, qui te mets les larmes aux yeux. Une écriture coup de poing et caresse.. Des images humanistes.. les aléas de la vie.. Cru, violent, mais jamais vulgaire…

Les rencontres qui illuminent une vie au détour du destin … des paumés qui te tracent la route et te donnent les moyens de t’en sortir un peu… Un couple d’homos improbable, une pute avec un cœur immense dans sa camionnette , une centenaire Mamie flingueuse.. Une galerie de personnage époustouflante qui sert le parcours road-movies américain dans le Cantal d’un mec qui colore sa vie au travers des clichés du cinéma . Un voyage entre l’ombre et la lumière, la noirceur de l’âme et les étincelles…beaucoup d’étincelles.. la luciole et les lumières du cœur… La rencontre de la force et du fragile, la naissance de la confiance… l’apprentissage du lâcher prise, de l’abandon, du faire confiance…

Extraits :  ( il y a des fulgurances, des émotions à chaque page… j’ai fait un petit choix mais ce serait génial de lire vos extraits à vous dans les commentaires )

Il parle pas beaucoup. Des fois, il parle pas du tout. Mais on comprend chaque mot qu’il dit pas.

[…] tu vois pas le platane, tu finis en miettes de thon dans un reste de boîte de conserve concassée que t’appelais autrefois ta caisse.

On est fait de 95 % d’eau, il paraît, alors si tu les pleures, c’est quoi les 5 % qui restent ? Les os ? L’âme ? Les regrets ?

À l’ère du tout numérique, une cabine téléphonique perdue au milieu de nulle part, c’était romanesque. Mieux, c’était cinématographique.

Tu sais, une femme dans les années 50, c’était un peu comme les homosexuels aujourd’hui. On les tolérait tout juste, on leur donnait des droits au compte-gouttes.

Ce gamin était un écorché. Il cicatrisait pas. Volontairement. Il gardait la chair à vif. Pour pas oublier qu’il avait mal. Et se rappeler. De pas pardonner. Et de pas se pardonner à lui-même.

Brûlure au troisième degré. Il a pas mis d’écran total, il aurait dû. Cette meuf a un sourire à vous cramer l’épiderme et vous brûler le cœur. Putain, qu’est-ce qu’il est chaud, ce sourire !

La route. Les pointillés au sol. Comme une ponctuation. Les trois petits points ne closent pas la phrase, ils la laissent en suspension. Ils signifient qu’à la fin de cette phrase il y a une suite. Mais on sait pas encore laquelle.

Trois petits points disent sans dire. Ils laissent planer le doute. Ou la suggestion. On voudrait révéler plus mais on ne préfère pas. On voudrait en savoir plus mais on préfère deviner. L’histoire est pas finie, même si elle en a l’air. Tout est encore possible même si tout semble verrouillé. Mais justement, c’est pas un point final, pas un point d’exclamation, ni même d’interrogation. Ces trois petits points lient le présent à l’avenir. Comme une corde fragile. Une perspective qui s’enfonce dans la brume.

 

Copleton, Jackie «La Voix des vagues» (RL2106)

Auteur : Jackie Copleton a enseigné l’anglais pendant plusieurs années à Nagasaki et à Sapporo. Elle vit désormais avec son mari à Newcastle, au Royaume-Uni.

Résumé : Lorsqu’un homme horriblement défiguré frappe à la porte d’Amaterasu Takahashi et qu’il prétend être son petit-fils disparu depuis des années, Amaterasu est bouleversée. Elle aimerait tellement le croire, mais comment savoir s’il dit la vérité ?

Ce qu’elle sait c’est que sa fille et son petit-fils sont forcément morts le 9 août 1945, le jour où les Américains ont bombardé Nagasaki ; elle sait aussi qu’elle a fouillé sa ville en ruine à la recherche des siens pendant des semaines. Avec l’arrivée de cet homme, Amaterasu doit se replonger dans un passé douloureux dominé par le chagrin, la perte et le remord.

Elle qui a quitté son pays natal, le Japon, pour les États-Unis se remémore ce qu’elle a voulu oublier : son pays, sa jeunesse et sa relation compliquée avec sa fille. L’apparition de l’étranger sort Amaterasu de sa mélancolie et ouvre une boîte de Pandore d’où s’échappent les souvenirs qu’elle a laissé derrière elle …

Mon avis : Ce livre m’a été chaudement recommandé et si je comprends bien qu’il est beau et qu’il touche une période particulièrement atroce, je suis restée totalement extérieure à l’histoire et l’auteur ne m’a transmis aucune émotion. C’est très souvent avec les auteurs imprégnés par la culture nippone. C’est très bien écrit, très documenté, très détaillé mais c’est froid… Aucune empathie avec les personnages, que ce soit avec ce pauvre jeune homme défiguré, pour qui la romancière a choisi le prénom de Hideo ; mauvaise pioche… je suis allée voir la signification, outre l’Excellent homme, il est indiqué : Hideo est chevaleresque, il allie à merveille le charme et la puissance. Moi dès le début, j’y ai associé le qualificatif « hideux ». Alors oui de nombreux thèmes importants, l’amour, la maternité, la paternité, le passé, la culpabilité, la perte d’un enfant… tout y est bien expliqué, décortiqué, analysé et peu ressenti. J’ai assisté à l’autopsie, à l’explication, à la dissection, mais sans les sentiments. Tout est bien mis à plat : froid et analytique… J’ai tout compris mais je n’ai pas été touchée au cœur.

Je pense que ce qui a beaucoup empêché l’émotion de s’installer en moi fut le découpage en chapitre avec à chaque fois une explication détaillé sur une notion de la vie japonaise. C’est fort intéressant mais cela m’a cassé le rythme. Je ne vais pas m’étendre sur ce commentaire mais je sais que des voix vont se lever pour dire le contraire de ce que je dis… et je le comprends parfaitement. Il y a matière à émouvoir mais la façon de présenter ce drame de l’explosion nucléaire qui a détruit la ville de Nagasaki et toutes les atrocités qui y sont liées ne m’a pas convenu. Je suis passée à coté …  Le sujet est bon mais comme souvent avec les livres en relation avec l’Asie et en général surtout les auteurs de par là-bas , cela ne suscite en moi aucune émotion, aucune empathie.. Je reste en bordure, comme non concernée.. Pas de chaleur humaine… Mais je le répète je passe très régulièrement à coté de tout ce qui et japonisant … trop ciselé, trop cadré, trop carré pour moi… (Je suis jardin de curé et pas ikébana… si vous voyez ce que je veux dire… )

Extraits :

la plus grande cruauté de la mort est de réclamer les mauvaises victimes.

Je détestais ce mot, « courageuse ». Il impliquait un choix.

C’était ça, le chagrin du survivant : on attendait de vous de faire montre de reconnaissance.

Au Japon, le jaune avait été la couleur de l’amour perdu, ici, il devenait la lumière du soleil.

rouge, la couleur du bonheur et de la vie, la couleur de la matrice.

Farine, nouilles, savon. Trois mots. Qui laissaient en imaginer des milliers.

Nous mangeons, excrétons, dormons et nous levons, c’est là notre monde. Tout ce qu’il nous reste à faire ensuite – c’est mourir.

Si je ferme les yeux, je vois tout, verrouillé à l’intérieur d’elle. Un tout qui semblait se charger de signification et de devenir.

Je savais comment feindre la satisfaction et parvenais à sourire lorsque les gens me disaient bonjour et me demandaient comment j’allais. Je me raccrochais au mot « bien » comme à une ancre en faisant mine d’être toujours très occupée.

Je pensais qu’il allait doucement se laisser aller, mais à la toute fin, il réussit malgré tout à revenir à la vie, pour un dernier regard.

« Tu sens mon cœur qui bat ? Tu le sens ? C’est le sang qui fait battre le cœur, pas l’amour. Est-ce que tu comprends ? Nous faisons avec, petite. C’est tout, il n’y a pas d’autre solution. Nous faisons avec. »

 Les femmes ne sont pas sur cette Terre pour aimer. Quelle folie que tout ce romanesque.

Il vaut mieux que les secrets restent ce qu’ils sont, des secrets. Le passé est le passé. Rien de bon ne peut sortir de ce ratissage de charbons déjà consumés.

Je crois que c’est en cet instant que la pensée a pris forme, un noyau d’espoir, de possibilité. À mesure que les jours passaient, cette graine a commencé à grandir dans mon esprit avant d’éclater pour se frayer un chemin jusqu’à la lumière et ainsi devenir plus qu’une pousse de possibilité : une nouvelle vie fragile mais réelle dans un sol mort

— Te souviens-tu du nom de ta mère ?
Il a réfléchi un instant.
— Je l’appelais maman.

« Je suis heureux quand je vous vois, vous me manquez quand vous n’êtes pas là. Vous me mettez face à mes manques mais vous me montrez aussi comment je pourrais être meilleur. N’est-ce pas ça l’amour ? »

 Le papier de riz était noué de fils d’or et décoré de motifs de grues et de tortues, signes de longévité.

L’art nous rappelle tout ce que nous n’avons pas le temps de voir.

Les heures se délavaient doucement et si peu de choses s’étaient résolues.

Nous nous racontons des histoires, et ensuite, elles deviennent notre histoire personnelle. Je suis incapable de dire si c’est la réalité.

le prénom de Hideo. Excellent homme

mon cœur si vivant soudain que j’ai craint qu’il ne s’échappe de ma poitrine

 L’amour est émerveillement, arcs-en-ciel, soleil sur une cascade, rosée sur un pétale, cheval sauvage galopant sur une plage déserte.

je n’étais que le fruit de son imagination, un esprit de la nuit évoqué par l’alcool au coucher du soleil, car je n’existais plus à la lumière du jour.

J’ai honte de l’avouer mais je sens toujours monter en moi une sensation de dégoût lorsque je vois quelqu’un afficher sa détresse, en particulier quand il s’agit d’un être qui m’est cher. Les signes de faiblesse m’effraient.

Bouraoui, Nina « Beaux rivages » (RL2016)

Auteur : Nina Bouraoui est une écrivaine française née le 31 juillet 1967 à Rennes, d’un père algérien (originaire de Jijel, dans le pays des Kotama) et d’une mère bretonne.
Le déracinement, la nostalgie de l’enfance, le désir, l’homosexualité, l’écriture et l’identité sont les thèmes majeurs de son travail. Elle est officier de l’ordre des Arts et des Lettres et ses romans sont traduits dans une quinzaine de langues.
Résumé : C’est une histoire simple, universelle. Après huit ans d’amour, Adrian quitte A. pour une autre femme : Beaux rivages est la radiographie de cette séparation. Quels que soient notre âge, notre sexe, notre origine sociale, nous sommes tous égaux devant un grand chagrin d’amour. Les larmes rassemblent davantage que les baisers.
Beaux rivages a été écrit pour tous les quittés du monde. Pour ceux qui ont perdu la foi en perdant leur bonheur. Pour ceux qui pensent qu’ils ne sauront plus vivre sans l’autre et qu’ils ne sauront plus aimer. Pour comprendre pourquoi une rupture nous laisse si désarmés. Et pour rappeler que l’amour triomphera toujours. En cela, c’est un roman de résistance. (252 pages, paru chez JC Lattès)

Mon avis : Premier livre que je lis de cette romancière. Une quadra abandonnée après une relation de 8 ans… Elle qui accordait sa confiance et croyait en la liberté est totalement sonnée par la rupture SMS… C’est un livre qui pointe la difficulté de l’amour à distance et le mal que peuvent faire les nouveaux modes de communication. Dans ce roman – écrit à l’imparfait – où les hommes ont des prénoms et les femmes apparaissent comme A. et l’Autre la narratrice, A… s’enfonce dans le chagrin d’amour.  A. laisse sous-entendre que la facilité de rompre une relation non contraignante a favorisé cette possibilité de jouer sur les deux tableaux (le lien aurait été plus difficile à rompre en cas de lien du mariage). Elle s’accompagne ( et se noie) de chansons tristes et romantiques, et c’est totalement du vécu. Quand on a mal, on se repasse en boucle de type de chansons, on lit des poèmes sombres et on regarde des films de rupture. Je pense que toutes les filles ont eu cette tentation ; en tous cas moi oui… Ce livre est la descente aux enfers par étapes… comment faire son deuil : on passe par plusieurs phases, l’incompréhension, la tristesse, la rage, la haine, le désespoir, l’envie de tout planter là, les problèmes de santé, l’errance… Le fait d’avoir été abandonnée devient un problème obsessionnel et tout ce que les autres pourront nous dire lui glissera dessus comme de l’eau sur un parapluie. A. va se faire mal… elle va tout vouloir connaître de sa rivale et en prendre plein la tête. En effet l’Autre tient un blog et A. va s’y rendre pour essayer d’en savoir plus sur la relation entre l’Autre et son ex. Et comme l’Autre est mauvaise, la situation va être encore pire car elle prend son pied en ridiculisant et martyrisant la pauvre abandonnée. Notre époque, celle des réseaux sociaux et d’internet permet de savoir ce qui se passe en temps réel et au lieu de se cacher et d’apaiser la douleur dans le silence et l’oubli, voir son histoire étalée aux yeux de tous dans un blog – dont elle devient accro – va faire l’effet du sel sur une plaie ouverte. En allant plus loin, elle fait remonter toutes les blessures depuis l’enfance…

Ecrit dans une langue qui m’a beaucoup plu, l’écriture de Nina Bouraoui épouse le rythme de la rupture et de la lente remontée. Car c’est un livre sur le deuil d’un amour mais aussi sur la reconstruction… Un livre universel dans une société où on finit par vivre dans l’urgence et le présent (l’espace temps de ce roman se situe entre les attentats de janvier et ceux de novembre 2015) .

Extraits :

Je ne crois pas que l’on puisse mourir d’amour, mais sa perte nous éteint et nous devenons sans lui des pierres sèches, grises

Il faisait froid et nuit comme si un trou dans le ciel avait aspiré la lumière pour ne plus jamais la rendre

Les choses que l’on n’énonce pas n’existent pas

Dans mon cas, les chemins tracés menaient à une impasse.

L’amour à chaque fois qu’il se perd rejoint le cimetière des amours mortes, et son deuil est impossible à envisager

À chaque fois que je pleurais, c’était rare, je retrouvais un chagrin plus ancien que celui que j’étais en train de vivre, enfoui dans les plis de la petite enfance et dont l’empreinte demeurait ; ma mémoire fossile ne m’aidait pas

en flottement entre la réalité et ce qui semble ne pas exister, que l’on a inventé et qui disparaîtra dès que l’on aura recouvré ses esprits

On en veut toujours à celui qui s’empare plutôt qu’à celui qui s’en va

Constatant mon inquiétude et mon épuisement, je ne dormais plus, il me prescrivit une série de tests sanguins à effectuer au plus vite, non à cause de la gravité du mal secret qui me frappait, mais pour me soulager d’une souffrance que j’étais en train de fabriquer

Ma vie explosait. Son nouveau désordre me rappelait la multitude d’étincelles que font les bâtonnets de Noël que j’allumais enfant et qui finissaient par me brûler les doigts

Je maigrissais un peu plus chaque jour, de cent grammes en cent grammes, comme une bougie fondant à la chaleur de son feu

si les êtres échouent à se relier par la douceur, ils partagent un territoire commun : celui de la défaite amoureuse

Seule la beauté de la nature parvenait à me divertir de mes pensées, me reconnectant à mes souvenirs d’enfant

l’amour passe avant tout par la connaissance des autres, la haine et la violence, elles, étant le produit de l’ignorance

Je n’étais jamais ivre, ne perdais jamais le fil de mes idées, la nuit avançant je me sentais enveloppée par le champagne comme si je m’étais enroulée dans un doux sari qui, je le savais par expérience, toutes mes nuits se ressemblaient, disparaîtrait une fois seule dans mon lit

Une femme se désolait de ne pas être reconnue en tant qu’écrivain, elle avait du talent pourtant, elle en était convaincue, la preuve, elle ne cessait d’écrire, ne se décourageait pas, même si aucun éditeur ne lui avait accordé sa confiance, cinq manuscrits déjà, envoyés par la poste

« J’ai fait mon choix », quand je dépassais les limites – mais de quelles limites s’agissait-il ? La tristesse est sans cadre

il voulait encore partager des choses avec moi, mais je n’avais plus rien à lui donner

Je retrouvais en lui une part de moi, peut-être la plus obscure, mais aussi la plus attachante : nous n’avions jamais vraiment aimé

j’ai des plis et des surplis de protection, plus rien ne peut m’atteindre, plus rien

c’était comme un trait tiré sur mon hiver, même si on ne tire jamais de traits définitifs, on le sait, le passé est un serpent qui mord, un léger trait alors

il m’avait choisie et j’étais en train de le choisir

il est apparu dans ma vie ainsi, il est survenu, alors que je ne le voulais pas, que je ne m’y attendais pas, d’ailleurs c’est comme ça que ça arrive, dès l’instant où l’on ne veut plus que cela arrive, quand on a mis la clé sous la porte, que l’on part, s’efface, bye bye tout le monde, au revoir et merci, ne m’appelez pas, je ne répondrai pas, les abonnés absents ça veut dire ça

« On va dans le mur, mais je ne sais pas à quelle vitesse »

j’occupe mon temps, dans le sens où je suis vraiment à l’intérieur, comme si c’était un territoire, c’est ça, le temps est devenu un lieu pour moi, c’est une sensation étrange, et pourtant c’est ainsi que j’envisage mon avenir : un endroit vierge que je foulerai plus tard, mais qui pour l’instant n’existe pas

on manque d’illusion, c’est ça la vraie vieillesse, ce ne sont ni la peau changée ni les rides, c’est de ne plus croire

on n’apprend rien de ses erreurs, on les cumule

En aimant, j’ai appris à aimer. En perdant, j’ai appris à reconquérir, non l’autre, un autre, mais toutes les parts de mon cœur pulvérisé

Appanah Nathacha «Petit éloge des fantômes» (2016)

Auteur : Ayant le créole mauricien comme langue maternelle, Nathacha Devi Pathareddy Appanah, dont la famille descend d’« engagés » indiens immigrés à Maurice, écrit en français. Elle travaille d’abord à l’île Maurice comme journaliste pour Le Mauricien et Week-End Scope. Elle s’installe en 1998 en France, où elle poursuit sa carrière de journaliste dans la presse écrite et en radio. Ses articles sont publiés dans Géo Magazine, Air France Magazine, Viva Magazine et elle fait des reportages pour la Radio suisse romande, RFI, France Culture.
Son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, publié en 2003 aux Éditions Gallimard raconte l’épopée des travailleurs indiens venus remplacer les esclaves dans les champs de canne à sucre à l’île Maurice. Son deuxième roman Blue Bay Palace (Gallimard, 2004) donne à voir la schizophrénie d’une île Maurice entre l’image de la carte postale et une société très marquée par les classes, les castes et les préjugés.
Dans La Noce d’Anna, publié en 2005 aux éditions Gallimard, la narratrice, tout en vivant la journée du mariage de sa fille, Anna, s’interroge sur la transmission entre mère et fille.
Le Dernier Frère, publié en 2007, aux éditions de l’Olivier, raconte l’histoire de Raj, un garçon mauricien et de David, un jeune juif qui se retrouve enfermé à la prison de Beau-Bassin pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Dernier Frère a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L’Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues. En 2015, parution de En attendant demain (Gallimard 2105)
Paru en 2016, son roman Tropique de la violence est issu de l’expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive (source Wikipedia). Et toujours en 2016, «Petit éloge des fantômes» , 7 petites nouvelles.

 

Résumé : « Oh, je sais que Lili n’est pas vraiment là, que c’est mon esprit qui me « joue des tours » comme le dit le docteur C., mais pourquoi devrais-je arrêter ce réchauffement du corps, cet afflux de sang au cerveau, ce boum boum du cœur, ce fourmillement agréable dans les doigts, ce « ah te voilà » que je lui lance avec ma voix d’avant, ma voix claire de sœur ? Pourquoi devrais-je refuser cette vie-là, que les autres appellent délire, fantômes, hallucinations mais qui est ma version à- moi du vivant, du présent, du palpable, du survivable ?» (Collection Folio 2 € – 112 pages – (n° 6179), Gallimard 25-08-2016)

 

Mon avis : J’aime bien cette petite collection « Petit éloge ». J’avais déjà lu « Petit éloge de la nuit » d’Ingrid Astier  et « Petit éloge des souvenirs » de Mohammed Aïssaoui (2014). Je continue sur ma lancée « Appanah »  ( et de 4) et je  suis de plus en plus sous le charme. Sept petits textes personnels sur sa vie, sa grand-mère, les croyances et divinités indoues, sur l’Ile Maurice, sur l’absence, la disparition, la présence des êtres qui ne sont plus… Pas sur les fantômes qui font peur et qui angoissent..  Lisez ce petit opus plein de douceur et d’amour. Nos disparus qui nous entourent et qui sont là…

Extraits des sept récits :

  1. Mes fantômes bien-aimés:

« C’était comme si elle s’adressait à un fantôme, cet autre moi qui avait disparu. C’était une impression étrange et culpabilisante. »

« Les mots doux existaient encore quelque part en moi mais je ne les ai pas trouvés, par ce jour-là en tous cas. »

« N’y avait-il personne autour de moi pour savoir que l’oralité a des limites, que les souvenirs s’envolent et finissent par disparaître ? »

« Je ne sais comment prendre tout ça dans mes mains, le coudre ensemble et en faire une vie. Ils sont au-dessus de mon épaule, ils sont présents et impalpables à la fois, ils refusent d’être mis sur le papier, décrits, imprimés, ils refusent d’être autre chose que mes fantômes bien-aimés. »

  1. Hollanda:

« Parfois le vent hurlait avec un cri tellement humain que ça me donnait la chair de poule »

« Il me disait que c’était la peur du noir qui faisait cela ; qu’il avait lu des essais sur ce peurs-là, sur ces sentiments enfouis et qui nous ramènent à l’enfant que nous étions. »

  1. La traversée:

« Il m’a appris que lors de l’incinération d’un corps sur le bucher le crâne doit éclater sous l’effet du feu pour que ce rite de purification de l’âme et de destruction du corps matériel soit accompli. Ainsi Agni, le dieu du Feu, peut transporter l’âme au dieu de la Mort. L’âme existera alors sous la forme d’un fantôme pendant plusieurs jours avant de se réincarner ou pas. Si le crâne n’éclate pas, il doit être brisé par un prêtre funéraire. Un hindou dont le crâne serait resté intact après la cérémonie errera à jamais sous la forme d’un fantôme »

« Chaque hindou a un dharma, un devoir à accomplir de son vivant. »

« Comment savoir quel est son devoir ? Est-il de se battre ? Est-il de se soumettre ? Est-il de lâcher prise ? »

  1. Le sommeil:

« […] simplement un ami qui aurait le courage de lui révéler ce qu’elle a effacé de sa mémoire mais qui la réveille toutes les nuits à la même heure, comme un fantôme qui n’aurait pas terminé son travail »

  1. Partir :

« […] et tu feras exactement ce que t’a dit la voix non mon vieux c’est ta voix c’est toi qui parles le vrai toi l’ancien toi mais »

  1. Les jonquilles:

« Tu n’avais, toi, aucune photo de ta famille, aucune de toi enfant, aucun objet que tu trainais de maison en maison. Tu étais neuf, tu me fascinais. »

« Tu refusais la glu des secrets partagés, de confidences, de l’enfance »

  1. La vague:

« […] et je me mets à courir pour empêcher que les pensées, les souvenirs et toutes ces choses brouillées ne fondent sur moi comme des oiseaux de proie. »

« […] je sais aller dans un endroit vide, au fond de moi, ou plus rien n’existe, pas de pensées, pas de passé, pas de présent, pas de futur, juste ça, cet endroit et moi. »

« Découvrir que la mémoire n’est pas faite d’images dans la tête uniquement. »

« Pourquoi devrais-je refuser cette vie-là, que les autres appellent délire, fantômes, hallucinations mais qui est ma version à moi du vivant, du présent, du palpable, du survivable ? »