Récondo (de), Léonor «Rêves oubliés» (01.2012)

Récondo (de), Léonor «Rêves oubliés» (01.2012)

Auteur : Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.). Elle devient, pendant ses études, le violon solo du N.E.C. Symphony Orchestra de Boston. Trois ans plus tard, elle reçoit l’Undergraduate Diploma et rentre en France. En octobre 2010, paraît son premier roman, La Grâce du cyprès blanc, aux éditions Le temps qu’il fait. Depuis 2012, elle publie chez Sabine Wespieser éditeur : en 2012, Rêves oubliés, roman de l’exil familial au moment de la guerre d’Espagne. En 2013, Pietra viva, plongée dans la vie et l’œuvre de Michel Ange, rencontre une très bonne réception critique et commerciale. Amours, paru en janvier 2015, a remporté le prix des Libraires et le prix RTL/Lire. Son nouveau roman, Point cardinal, paraît en août 2017, En 2019 elle publie « Manifesto » toujours chez Sabine Wespieser éditeur

Résumé : Quand il arrive à Irún où il espère rejoindre sa famille, Aïta trouve la maison vide. Le gâteau de riz abandonné révèle un départ précipité. En ce mois d’août 1936, le Pays basque espagnol risque de tomber entre les mains des franquistes. Aïta sait que ses beaux-frères sont des activistes. Informé par une voisine, il parvient à retrouver les siens à Hendaye. Ama, leurs trois fils, les grands-parents et les oncles ont trouvé refuge dans une maison amie. Aucun d’eux ne sait encore qu’ils ne reviendront pas en Espagne. Être ensemble, c’est tout ce qui compte : au fil des années, cette simple phrase sera leur raison de vivre. Malgré le danger, la nostalgie et les conditions difficiles – pour nourrir sa famille, Aïta travaille comme ouvrier à l’usine d’armement, lui qui dirigeait une fabrique de céramique. En 1939, quand les oncles sont arrêtés et internés au camp de Gurs, il faut fuir plus loin encore. Tous se retrouvent alors au cœur de la nature, dans une ferme des Landes. La rumeur du monde plane sur leur vie frugale, rythmée par le labeur quotidien : les Allemands, non loin, surveillent la centrale électrique voisine, et les oncles, libérés, poursuivent leurs activités clandestines. Écrit comme pour lutter contre la fuite des jours, le carnet où Ama consigne souvenirs, émotions et secrets donne à ce très beau roman une intensité et une profondeur particulières. Léonor de Récondo, en peu de mots, fait surgir des images fortes pour rendre à cette famille d’exilés un hommage où une pudique retenue exclut le pathos.

 Mon avis : Petit livre de 176 pages, tout en pudeur. Je suis dans ma période « Guerre d’Espagne ».. . après Victor del Arbol et Lydie Salveyre, me voici à nouveau dans un récit d’exil.. cette fois ci coté Pays Basque. . Exil et déracinement : attachement à la famille, à un mode de vie, à une terre… Mais cette fois ci, pas d’envie d’intégration. Et surtout cette fois l’importance du couple, du noyau familial, de la cohésion familiale qui permet d’affronter l’étranger. Une petite parenthèse pour dire à quel point j’ai aimé le moment ou un adulte se rend compte qu’il faut parler à un enfant, qui est partie de l’aventure sans en comprendre les raisons.

J’ai beaucoup aimé l’idée de ce petit carnet, recueil des pensées d’Ama, jardin secret de sa vie, compagnon des doutes et du chemin de l’exil, jusqu’à un moment charnière de sa vie… Un livre poétique avec en toile de fond la question de la recherche du bonheur quand tout s’écroule autour de vous.. L’importance de se rattacher à la nature, aux êtres, à soi aussi…

Extraits :

Les tasses se vident, les mots se tarissent

La nostalgie et l’ennui entrent lentement dans le cœur de cet homme dont la vie n’avait, jusque-là, jamais été bousculée. Le destin l’ébranle à l’hiver de ses jours, alors qu’il pensait se reposer tranquillement sur les quelques lauriers qu’il avait patiemment amassés.

Pourtant, je sens qu’écrire pourrait m’aider à mieux comprendre cette situation et, si ce n’est à la comprendre, du moins à l’accepter. Le geste machinal de plonger la plume dans l’encrier me procure un léger réconfort. Une sensation connue, contrôlée, si loin de ce que j’éprouve ici à longueur de journée.

Nous nous arrimons aux instants sans baisser le regard. Avec une désinvolture qui souvent me semble désespérée, nous feignons de ne pas remarquer les déferlantes qui nous entourent.

La nostalgie est un sentiment bien étrange qui s’attache au plus futile. La chair de l’âme tiendrait-elle à si peu de chose ? Au reflet de soi dans des cuillères à soupe ?

« Toi, tu as mis ta pensée dans tes mains. »

Il déracine d’un coup de pioche les mauvaises herbes et le passé. Rien de tout cela n’existe. Les instants se nouent les uns aux autres jusqu’à ce que le fil s’épuise.

ce n’était pas un bol pour boire, mais un récipient à rêves, où ce ne sont pas les lèvres qui se posent mais les yeux qui se perdent.

L’enfant, le regard plongé dans l’étendue blanche, s’exile à l’intérieur de lui-même. La feuille devient soudain le tapis volant des contes murmurés

L’enfant s’exile au cœur des choses, dépouillant de sa main la pensée des autres. Il a trouvé un ami silencieux qu’il taille à sa guise, qu’il porte contre lui dans sa poche, capable de saisir les instants au vol.

il devine aussi que la trame du tapis volant a commencé à prendre forme, et que chaque ligne tracée tisse silencieusement le dialecte de son âme

Ce rêve a lentement embrumé nos esprits, et maintenant la réalité nous frappe de plein fouet, fermant brutalement les frontières.

J’ai souvent l’impression qu’il tente de se faire le plus transparent possible, qu’il aimerait se fondre dans la couleur des murs pour ne pas déranger.

il se jure de ne jamais rester dans le silence de l’incompréhension, de s’approcher autant qu’il le pourra du savoir et, pour ce faire, de garder l’esprit toujours alerte. La mémoire toujours en éveil.

J’ouvre mon esprit et je chasse les pensées encombrantes. Avant, je priais et peu à peu j’ai arrêté. Ce n’est pas que je ne crois plus, ce sont les mots qui se sont effacés un à un. Maintenant je n’arrive même plus à les dire, faute de conviction peut-être. Quoi qu’il en soit, ils m’ont désertée et s’en sont allés vers d’autres bouches.

je me suis laissé surprendre par l’émotion que pouvait infliger un trait délié et familier sur une enveloppe blanche

il a vu cet homme si grand rapetisser, se tapir à l’intérieur de lui-même à la recherche de la dernière goutte de silence

Toute la ville est soudain devenue friande de rumeurs, les bouches déversent sans discontinuer leurs torrents nauséabonds de « tu-sais-il-paraît-que

Le silence qui m’enlace maintenant ne me laisse aucun espoir et je sais qu’il me faut attendre. Attendre que le temps fasse son œuvre d’amnésie

Je ne suis plus tout à fait moi-même sans pourtant être un autre. Les regards que tu as si justement surpris sont à la recherche de mes certitudes passées. Les retrouverai-je un jour

je n’ai pas de mots, je ne porte en moi que du silence. Et pourtant ce silence, loin d’être vide, est plein de vie, plein de toi. Je le sens se mouvoir comme une force lente, constante, comme une masse ardente. Tes mains diaphanes l’ont sculpté pour lui donner tes traits. Je n’ai qu’à fermer les yeux et tu es là, en moi, à portée de cœur.

Comme j’aimerais te décrire ces silences qui sont les miens, leurs approches furtives de toi, à l’affût d’une caresse. Comme ils se faufilent dans mon souffle pour soulever, sur ta nuque, les mèches de cheveux qui s’échappent de ton chignon. Y déposer un baiser.

Chacun de tes sourires abandonne, à son insu, une bribe de toi en moi. Ces bribes sont devenues un jardin fou, une forêt où chaque arbre porte un souvenir de nous. Je m’y promène à ma guise, toujours ébloui par ces instants passés ensemble et par l’espérance de ce qui nous reste à vivre.

Finalement, je préférerais que rien ne nous attache à ici. Je veux bien y vivre le temps qu’il faudra, y mourir aussi s’il le faut, mais pas m’y attacher. Rester étrangère, sans racines.

Je ne regrette pas d’avoir rencontré celle que je suis aujourd’hui. La vie s’est montrée à moi sous un nouveau jour, parfois sombre, mais toujours instructif et riche.

La réalité et le rêve semblaient s’être inversés. Ce que je venais de vivre était plus irréel, plus absurde que le plus improbable des cauchemars

Maintenant, avec le concours du crayon, il modèle la réalité à sa guise

Je ne veux plus aucune trace, plus rien de tangible. Que s’efface cette mémoire d’encre. Les mots m’ont accompagnée jusqu’ici, mais maintenant ils me tiennent prisonnière. Prisonnière de leurs griffes, de mes sentiments partagés entre la joie, l’amour, mais aussi l’angoisse et la mort. Les écrire les rend vivants, alors qu’ils disparaissent pour me laisser vivre l’âme légère à l’ombre du tilleul

4 Replies to “Récondo (de), Léonor «Rêves oubliés» (01.2012)”

  1. J’ai lu Pietra Viva l’année dernière et n’avait pas vraiment accroché, trouvant cela trop « bien écrit », soigné jusqu’au maniérisme. Peut-être devrais-je laisser une autre chance à cette écriture de me convaincre avec ce titre…

  2. Très beau petit livre ,écrit d’une écriture ciselée et poétique ,livre sur l’exil ,le noyau familial ,sur la défense d’une identité,du fait d’être ensemble sans volonté de planter ses racines ailleurs. Il y a beaucoup de choses importantes dans ce livre dites avec délicatesse. Je ne quitte pas cette époque car j’ai près de moi une dame très âgée (bientôt 100 ans) qui m’ en parle toujours .

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