Ogawa, Ito « Le jardin arc-en-ciel » (2016)

Ogawa, Ito « Le jardin arc-en-ciel » (2016)

Autrice : Ecrivaine japonaise, originaire de la ville de Yamagata, dans la préfecture du même nom au Japon, Ito Ogawa se rend à Tokyo pour poursuivre des études de Japonais classique à l’université. Elle est connue pour ses rédactions de chansons, notamment pour le groupe Fairlife, et ses livres illustrés pour les enfants.

Œuvres traduites en français : Le Restaurant de l’amour retrouvé (2013)  – Le Ruban (2016) – Le Jardin arc-en-ciel (2016)  – La Papeterie Tsubaki (2018) – La République du bonheur (2020)

Philippe Picquier – 02.09.2016 – 295 pages / Philippe Picquier poche – 23.08.2018 – 360 pages

Résumé :  Izumi, jeune mère célibataire, rencontre Chiyoko, lycéenne en classe de terminale, au moment où celle-ci s’apprête à se jeter sous un train. Quelques jours plus tard, elles feront l’amour sur la terrasse d’Izumi et ne se quitteront plus. Avec le petit Sosûke, le fils d’Izumi, elles trouvent refuge dans un village de montagne, sous le plus beau ciel étoilé du Japon, où Chiyoko donne naissance à la bien nommée Takara-le-miracle ; ils forment désormais la famille Takashima et dressent le pavillon arc-en-ciel sur le toit d’une maison d’hôtes, nouvelle en son genre.
Il y a quelque chose de communicatif dans la bienveillance et la sollicitude avec lesquelles la famille accueille tous ceux qui se présentent : des couples homosexuels, des étudiants, des gens seuls, des gens qui souffrent, mais rien de tel qu’un copieux nabe ou des tempuras d’angélique pour faire parler les visiteurs ! Tous repartiront apaisés. Et heureux. Pas à pas, Ogawa Ito dessine le chemin parfois difficile, face à l’intolérance et aux préjugés, d’une famille pas comme les autres, et ne cesse jamais de nous prouver que l’amour est l’émotion dont les bienfaits sont les plus puissants.
On réserverait bien une chambre à la Maison d’hôtes de l’Arc-en-ciel !

Mon avis :

Ce livre est un enchantement. Tout en subtilité et en finesse. Il aborde des thématiques importantes avec amour, ouverture d’esprit, bienveillance et beaucoup de pudeur. Tout en sensibilité sans sensiblerie. Et de la poésie dans les mots et des sentiments.  Le roman transcende la situation des personnes homosexuelles pour l’étendre à toutes les minorités, l’importance de l’écoute, de la tolérance, du pas vers l’autre, du respect de l’individu.
La famille est définie comme un groupe qui se choisit et se construit et au final c’est le lien du sang qui est le moins important dans les relations.
Les relations entre les deux mères et les deux enfants sont extrêmement touchantes et c’est magnifique de voir à quel point les mères sont à la fois mères de l’enfant de l’autre et les enfants considèrent les deux mères comme la leur. La façon dont le jeune garçon va informer son professeur pour éviter aux mères de devoir aborder un sujet qui peut être difficile pour elles est très touchante.
Il faut également ne pas oublier le personnage de la Boss qui ajoute la situation des personnes transgenre.
Un livre lumineux qui pose des questions et qui offre la lumière, l’espoir, l’amour de l’autre, qui montre que contrairement à l’avis généralement répandu, la tolérance est davantage présente dans les campagnes que dans les métropoles.
Et la partie de l’arc en ciel lunaire m’a totalement fait fondre. Quel magnifique cadeau que de faire en sorte que le rêve se réalise.

Merci à mon amie Éva et à son défi Asie 2021 (L’été lisons l’Asie) 3ème édition . Je dois dire que c’est grâce à elle que je plonge dans la lecture asiatique été après été et que je fais de belles découvertes.

Je rajoute la réflexion de Ludovic (avec son accord) : « La construction qui donne la parole successivement à tous les personnages est  aussi très intéressante »)

Extraits :

J’étais incapable de faire le petit pas qui déciderait de tout. Au prochain, j’y vais ; au prochain… pendant que je m’encourageais, les trains filaient à toute allure.

Je ne fais de mal à personne, alors pourquoi je ne pourrais pas vivre comme je l’entends ? Pourquoi faut-il que mes parents rejettent mon homosexualité ?

J’avais l’impression, pour la première fois de ma vie, de goûter au vent.
A cet instant, une certitude s’est imposée à moi.
Une famille, ce n’était pas une question de sexe ou d’âge.

Une fois ma décision prise, tout est allé vite, comme des dominos qui tombent.

Même si ce n’est pas tous les soirs, une vie avec plein d’étoiles lorsque le ciel est dégagé est quand même plus riche qu’une vie sans étoiles, non ?

Je l’avais découvert en partageant son quotidien, mais dans le cœur de Chiyoko, la météo était toujours soit au beau fixe, soit à la pluie. Elle était totalement différente de moi, avec mon ciel continuellement nuageux.

Ceux qui peuvent se prévaloir de vivre en concubinage dans l’insouciance, ce sont les hétérosexuels. Ils n’ont qu’un papier à fournir pour se marier si ça leur chante. C’est précisément parce qu’ils ont le choix qu’ils peuvent se laisser vivre. Mais pour les couples homosexuels, la réalité est plus dure. La forme, celle de l’union libre, est la même, mais entre pouvoir se marier si on le souhaite et ne pas en avoir les moyens même si on le veut, c’est le jour et la nuit.

De même que le jour succède à la nuit, qu’après la pluie vient le beau temps, l’hiver finit toujours par s’achever.

Une famille n’en est pas une dès le départ, elle le devient avec le temps, jour après jour, à force de rires, de colères et de pleurs. Du coup, si on néglige cet effort, malgré les liens du sang, la famille se disloque, se désintègre. Comme celle où je suis née et où j’ai grandi.

Cacher quelque chose, c’est mentir à son entourage. Un mensonge en appelle un autre, et le tout s’accumule en un château de cartes. Cette situation m’était insupportable.

— Ce serait dommage qu’il y ait des larmes dans le plat. Ça rendrait triste ceux qui en mangeront.

Les sédiments accumulés dans son cœur, figés comme les neiges éternelles, avaient peut-être commencé à dégeler.
Nous sommes restés silencieux, à attendre calmement que passe l’ouragan de tristesse qui submergeait monsieur Suzuki.

De l’extérieur, son problème pouvait peut-être paraître mineur. Mais ce n’était pas aux autres d’en juger. Cela pouvait sembler négligeable aux yeux d’autrui, mais si le principal intéressé voulait mourir, c’était que pour lui il s’agissait d’un véritable problème. J’en avais moi-même fait l’expérience et je pensais être bien placée pour le comprendre.

— C’est quoi la différence entre la réalité et la vérité ? […]
— La réalité est parfois trompeuse, je dirais. Mais la vérité est universelle, même si tout change autour. Ce à quoi il faut s’attacher, c’est la vérité, je crois.

— Eh bien, à force de vivre ensemble, on finit par se ressembler. Regarde mam’s et maman Chiyoko, c’est pas un bon exemple ? Elles n’ont aucun lien biologique, hein ? Mais elles se ressemblent pas mal. Les gens, quand ils sont tout le temps ensemble, ils finissent par se ressembler. C’est ça, une famille.

— Un arc-en-ciel lunaire ?
C’est gênant, mais sur le coup, je me suis demandé de quoi elle parlait.
— C’est un arc-en-ciel qui apparaît la nuit. La légende veut que cela porte bonheur d’en voir un.
— Un arc-en-ciel, la nuit ?

Alors qu’un homme et une femme peuvent concevoir un enfant sans s’aimer, deux hommes ou deux femmes, même fous d’amour, n’auront jamais leur propre bébé, c’est vraiment trop injuste, non ?

Sur le coup, j’ai cru qu’il s’agissait de la famille. Mais maman parlait des plantes.
— Elles ont beau trouver la teinte de la fleur voisine plus jolie, et l’envier, elles ne peuvent pas modifier à leur guise la couleur qui leur a été dévolue. Alors, il ne leur reste plus qu’à vivre cette couleur de toutes leurs forces, tu ne crois pas ?
En écoutant maman, je me suis dit qu’elle avait raison. Une fleur avait beau souhaiter devenir rouge, elle ne pouvait pas choisir la couleur de ses pétales.
— C’est pareil pour nous, un jour on a compris qu’on était comme ça, a murmuré maman, les yeux dans le vague, le visage tourné vers le ciel rose.

Comme nous vivons en marge de la société, nous comprenons ce que ressentent les minorités. Ce qui nous rend plus attentionnées. Parce que nous comprenons ceux qui se trouvent en position de faiblesse.

— Oui. Et aussi, on peut peut-être dire que nous sommes destinées à donner des couleurs au monde.
Cette fois-ci, c’était maman qui avait parlé.
— Des couleurs ?
— Oui, plein de coloris. Si le monde entier était de la même couleur, ce ne serait pas drôle, n’est-ce pas ? Mais même à toute petite dose, une simple touche de couleur suffit à rendre le monde bien plus joli, tu ne crois pas ? C’est la même chose.

Maman est partie ainsi, sans un mot. J’aurais aimé qu’elle nous parle une dernière fois à la fin, mais avec un naturel surprenant, comme la feuille morte se détache de la branche et tombe, un matin, elle a délicatement rendu son dernier souffle en silence.

Le cancer peut ronger mon corps, mais pas mon cœur, ne t’inquiète pas.
Sa voix m’est revenue. Dans sa situation, comment avait-elle pu se montrer aussi forte ? Son cœur, dont elle m’avait dit que jamais le cancer ne l’atteindrait, où était-il maintenant ?

— Le mariage, tu sais, je crois que c’est un peu comme former un duo de détectives du bonheur. On s’arrache parfois les cheveux, on lutte contre des ennemis puissants, mais malgré tout on continue à avancer, à la poursuite du bonheur. Pour les deux, le bonheur, c’est la même chose.

Vocabulaire :
Un kumu, c’est un ancien, dépositaire de la sagesse hawaïenne transmise de génération en génération, un personnage à part à Hawaï.

 

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