Germain, Sylvie « La puissance des ombres » (2022) 192 pages

Germain, Sylvie « La puissance des ombres » (2022) 192 pages

Autrice : coup de cœur (voir article)

Albin-Michel – 27.04.2022 – 213 pages /  Livre de poche – 21.08.2024 – 192 pages

Résumé:

Pour fêter les vingt ans de leur rencontre au bas des marches du métro Saint-Paul, Daphné et Hadrien ont organisé une soirée à thème : chacun de leurs amis doit porter un déguisement évoquant une station de métro. Mais la fête tourne au drame. L’un des invités tombe mystérieusement du balcon et se tue. Et quelques mois plus tard, c’est au tour d’un autre convive de se rompre le cou en dégringolant des escaliers. Qui sera le suivant ? Quel est le lien entre la fête, les convives, les serveurs qui officiaient, et notre intense désir de réparation ?

Dans ce très beau livre, rythmé comme une partition, Sylvie Germain nous fait peu à peu pénétrer dans le cœur des ténèbres de l’homme. Elle nous rappelle ici plus intensément que jamais que le désespoir n’exclut ni l’espérance ni la consolation.

 » Sylvie Germain parle à notre coeur et à notre intelligence et touche juste une fois de plus.  » Lire-Magazine littéraire

Mon avis:

Cela commence par une soirée costumée jubilatoire avec des déguisements délirants … mais cela ne va pas durer… On va passer des paillettes aux ténèbres. La soirée déguisée a pour thèmes les stations de métro. Loufoque et absurde par instants.
Le vocabulaire déjanté est au diapason puis la langue change au fur et à mesure de l’entrée dans la partie sombre du roman,  de celui qui va se révéler comme l’assassin. 

Au début il y a des masques de divertissement, puis l’une des personnes présente à la soirée va tomber le masque… se dévoiler, se démasquer…
Il passe à l’acte, mais il pense que ses mains ne lui obéissent pas… Une réaction spontanée qu’il n’assume pas… Est-il le mal, lui qui tue par impulsion… Un homme faible, avec une enfance difficile, solitaire, cassé de l’intérieur… Un personnage qui va tuer mais que l’on ne peut pas détester tellement il semble perdu et déconnecté du bien et du mal… 

Le récit fait aussi la part belle à la poésie, à la sensation du « rien », à l’ombre et la lumière (tant intérieures qu’extérieures) .J’ai également découvert les oeuvras de la sculptrice Germaine Richier 

Et toujours cette langue splendide… 

Extraits:

Le temps vient de s’arrêter, de se pétrifier, elle n’arrive pas à rentrer dans son flux. Elle sent se former dans son corps un glacier de fureur, d’épouvante et de douleur mêlées, et le vide s’étendre autour d’elle en orbes grandissants.

Alors je prends le crayon. Lui aussi porte mémoire du bois, épicéa, tilleul ou cèdre. Mais lui est sec. Son cœur est d’argile et de graphite broyés, enduit de cire et d’huile, il occupe toute la longueur de son corps. Un cœur très fin, très dur et noir.

C’est ça les gens des bas-côtés, ou plutôt des bas-fonds, ironise-t-il, à force d’être sans abri, sans boulot, sans famille, ils finissent par devenir anonymes et sans âge.

« Et puis, il pèse si lourd, mon rien ;
C’est si dur à porter seul, un rien.
Un rien qui me fait mal au cœur,
Un rien qui me brûle les yeux,
Un rien qui me donne des sueurs froides,
Un rien qui me donne mal au ventre,
Un rien qui me scie les jambes,
Un rien qui ne me rend pas du tout courageux,
Un rien qui me rend bizarre,
Un rien qui me rend la bouche pâteuse. »

La bêtise… Je lui avais ensuite demandé ce qu’il entendait par là, je ne pourrais plus vous répéter exactement sa réponse mais il n’opposait pas bêtise et intelligence, les deux pouvant très bien cohabiter, il rangeait la bêtise du côté d’un manque de jugement, de discernement. Oui, c’est le mot qu’il avait employé : discernement. Il liait peut-être la foi et la capacité de discernement ?… Autre chose me revient : il avait aussi parlé d’humilité, et de bonté. Une intelligence dénuée de ces deux qualités lui semblait suspecte.

– Et une ombre… peut-on sculpter l’ombre d’une personne ? »

 Il disait qu’on avait de la chance d’être matinaux, lui et moi, parce que les ombres du matin sont les plus belles ; je n’en sais rien en fait, mais c’étaient ses préférées. Il disait qu’elles sont alors plus légères, plus subtiles. 

Des nœuds de silence s’étaient formés si tôt dans la famille, et si denses et serrés que personne ne les avait défaits, n’avait ni même essayé de les desserrer. On n’y touchait pas, ces nœuds brûlaient les doigts, la langue, le cœur.

Seuls les mots des poèmes et des chansons parvenaient à réenchanter un peu la vie, car ceux-là ne trichaient pas, ne mentaient pas, n’éludaient rien, ils ne prétendaient nullement relater des faits en réalité travestis, filoutés, à demi réduits au silence, ils s’amusaient juste avec les sons, la grâce et la fluidité des sons.

Il suffit d’une tache, une seule tache, une seule fois, et la marque persiste à jamais, on peut bien la frotter, la gratter, la farder, elle ne disparaît pas. Elle s’enfonce sous la peau, sous les ongles, elle brûle à bas bruit dans des recoins de la chair, elle infecte la mémoire, aussi oublieuse soit-elle, elle contamine la pensée prise par moments de poussées de fièvre ardente, et qui la font trembler. 

Se taire est un refuge, une tour de guet, de veille et de défense, et que nul n’y entre s’il n’en a pas trouvé la bonne clef.

on n’entre pas par effraction dans la douleur d’un homme, on ne s’immisce pas dans le labyrinthe de ses tourments et de sa honte. On doit respecter son aire de silence, l’aimer avec pudeur, mais non sans trouble et questionnement.

La reviviscence brute du passé l’avait arraché au flux du temps, déporté hors du présent, sa crue de mémoire avait ravi sa conscience.

Il est un con et un roi – parmi tant d’autres – des bouffons. Mais il paye l’addition avec de la fausse monnaie, avec de la mitraille rouillée faite de remords désordonnés et surtout de panique gigantesque, il ne comprend plus rien à rien, ce n’est même pas en rond qu’il tourne mais en furieux zigzags et il se heurte à tous les coins, à tous les angles saillants qui pointent dans sa tête.  

 Et puis, cette croix me convient, elle a un contour bien dessiné mais dedans il y a du vide. C’est comme moi avec la foi, tantôt je crois et tantôt pas. Je suis une croyante incertaine, une incroyante indécise, ça oscille beaucoup, de quoi me flanquer le mal de mer certains jours…

…le regarde sans réagir, comme s’il n’avait pas compris ce que l’autre vient de lui dire, les mots n’entrent pas dans sa tête, mais dans ses veines, si, ils se faufilent en filaments acides qui lui glacent le sang, lui blêmissent le visage.

Ses mains, ses mains sont devenues celles d’un prédateur, quoi qu’il fasse, quoi qu’il veuille ou ne veuille pas faire. Ses mains sont ivres de maladresse, enfiévrées de brutalité, folles de folie meurtrière. Des tueuses par procuration. Ses mains ne sont plus ses mains, il les a en horreur. Qu’a-t-il d’ailleurs qui soit encore à lui, de lui ? Rien, plus rien… Un rien si lourd, si dur à porter seul.

Quand on est nulle part, dans un absolu no man’s land, on est aussi personne. On est un rien. Il est un rien massif, recru de honte et de remords, fourbu de peur et d’incompréhension, éreinté de chagrin, un rien beaucoup trop lourd à porter seul. 

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