Vix, Elisa « Elle le gibier » (2019)

Vix, Elisa « Elle le gibier » (2019)

Autrice : Née en 1967, Élisa Vix a notamment publié La Nuit de l’accident (2012, prix Anguille sous roche 2012), Ubac (2016) et Assassins d’avant (2017). Elle est également l’auteure d’une série policière pleine d’humour mettant en scène un lieutenant de police nommé Thierry Sauvage. Dans cette série ont paru au Rouergue : Rosa mortalis (2013) et Le Massacre des faux-bourdons (2015, prix Plume d’encre et de sang 2015). En 2019 paraît « Elle le gibier », genèse d’un fait divers dans le monde des précaires.

Editions le Rouergue – avril 2019 – 144 pages

Résumé :  Qui était Chrystal ? Quels étaient les secrets de cette jeune femme ravissante, titulaire d’un master en neurosciences et qui aurait dû faire une chercheuse comblée ? Tour à tour, ceux qui l’ont connue répondent aux questions d’un mystérieux enquêteur. Un ancien amant mais surtout les collègues qui l’ont côtoyée à Medecines, le leader international de l’information médicale, une entreprise recrutant des jeunes gens brillants et surdiplômés ne parvenant pas à trouver leur place sur le marché de l’emploi. Et chacun est confronté à sa propre part de responsabilité dans ce qu’il s’est passé.

D’une plume trempée dans le vitriol, Élisa Vix sonde la noirceur du monde de l’entreprise et retrace l’implacable genèse d’un fait divers.

Mon avis : Merci à mon amie Laurence d’avoir attiré mon attention sur ce livre. Il fait un excellent complément au livre de Joseph Ponthus « A la ligne » que j’ai récemment commenté en présentant une fois de plus le monde des précaires. L’autre livre que j’avais aussi beaucoup apprécié était celui de Pascal Manoukian «Le paradoxe d’Anderson» (RL2018).

Elisa Vix ne fait pas dans la dentelle. C’est violent psychologiquement, c’est incisif, c’et un drame qui prend aux tripes. C’est le harcèlement dans le monde du travail, l’inhumanité des call-centers, c’est le travail à la chaine hors des usines. C’est la politique du rabaissement des cerveaux, de l’abrutissement, de l’injustice et du flicage, de la suspicion, de la malveillance, de l’écrasement, de l’humiliation systématique… Tu marches ou tu crève, tu plies et tu te soumets sinon tu dégages… La réalité du monde du travail pousse à bout, les petits chefs qui se comportent en tyrans, la peur du lendemain, l’angoisse de perdre son travail, les déceptions qui s’accumulent… Et le manque de solidarité, d’empathie, la solitude, la peur des autres… Le drame des jeunes surdiplômés dans toute son horreur.

La construction du roman m’a beaucoup plu ; sous la forme de petites interviews des différents personnages qui ont côtoyé ou connu la jeune Chrystal.

Extraits :

J’avais posé sur la table le roman qu’elle m’avait conseillé. Un Michael Connelly, parce que, avait-elle assuré, si j’aimais les polars, je devais absolument découvrir l’inspecteur Bosch – Hieronymus de son prénom, comme le peintre.

La passion, c’est comme un soufflé, ça finit toujours par retomber. Mais pas des deux côtés en même temps.

Même les amours platoniques ont une fin.
Les hommes s’en vont, c’est ainsi.

Car on apprend vite, lorsqu’on cherche du boulot, qu’on n’est pas la seule. Pour un poste ouvert, cinquante candidats se pressent au portillon. Dans le lot, il y a forcément quelqu’un de mieux que vous. Ce n’est même plus de la statistique, c’est la fatalité.

J’enviais tous ces gens qui se levaient à 6 heures pour attraper de justesse des RER bondés, qui croulaient sous les dossiers et rentraient à pas d’heure. Tous ces actifs surbookés et énervés. Tous ces candidats au burn-out qui ne connaissaient pas leur chance. Ils avaient trouvé leur place dans la société, eux. Moi, malgré, ou à cause de, mon bac + 8, je n’existais pas.

Véritables défis à la symétrie, les traits de son visage n’auraient pas été reniés par un Picasso ou un Braque.

on n’avait pas de combinaison orange, mais pourtant, travailler là-bas c’était un peu comme purger une peine de prison. Sauf que le seul crime qu’on avait commis, c’était d’être jeune et de vivre dans un pays où le taux de chômage frôle les 10 %.

Ces quelques jours de vacances m’avaient fait plus de mal que de bien, songeais-je. Comme un détenu en permission qui doit retourner purger sa peine, le goût sucré de la liberté encore plein la bouche.

Aujourd’hui, les profits se font contre les salaires. Donc, pas de salariés, pas de salaires, plus de profits.

Vous comprenez quand je parle de chignole ? Vous imaginez recevoir tous les jours des messages mettant en exergue non pas le travail, globalement bien fait, mais l’erreur insignifiante, la faute de frappe… des mails qui vous serinent à longueur de journée que vous êtes une incapable ? Et un quart de tour de chignole, et encore un quart…

On se tait ou on s’en va.
Ou on est broyé.

Vous voulez des détails, mon ressenti ? Sans blague, ça vous intéresse vraiment mon ressenti ? Ah, si c’est essentiel, alors, je m’incline, môssieur le romancier.

À seize ans, je suis entrée comme caissière au supermarché du coin. Pourtant, mes parents avaient nourri une certaine ambition pour moi. Ils voulaient que je devienne institutrice. Ils avaient l’ambition modeste des petites gens. Je n’avais pas peur.

La haine me tenait lieu de courage

3 Replies to “Vix, Elisa « Elle le gibier » (2019)”

  1. Merci aussi à Laurence qui m’a permis de découvrir cet auteur. J’ai bien aimé depuis les Thierry Sauvage que j’ai lu, en particulier Rosa mortalis.
    Un exemple de son humour :
    — Oui, mais la différence, c’est que Jason, il me faisait de l’effet, alors que vous, sexuellement parlant, vous ne me faites pas plus d’effet qu’un… fer à repasser.
    — Un fer à repasser ! s’étrangla Sauvage.
    — N’y voyez rien de personnel…
    — Au contraire, ça m’a l’air tout à fait personnel !
    — J’ai dit fer à repasser, j’aurais aussi bien pu dire grille-pain.
    (dans Bad dog)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *