Mytting, Lars « L’étoffe du temps» (2022) 448 pages 


Mytting, Lars « L’étoffe du temps» (2022) 448 pages 


Auteur: Né le 1 mars 1968 à Fåvang (Norvège) , Lars Mytting a entamé une carrière de journaliste et d’éditeur avant de se consacrer à l’écriture à plein temps. Il est l’auteur de quatre romans, tous salués par la critique, ainsi que de L’Homme et le Bois (Gaïa, 2016), qui a connu un succès international.

Chez Actes Sud a paru «Les Seize Arbres de la Somme» (2017), 

Trilogie Les cloches : « Les cloches jumelles » (2020)  – « L’étoffe du temps » (2022) – Nuit indigo (2025)

Actes Sud Lettres scandinaves – 05.10.2022 – 448 pages / Babel poche – 02.10.2024 – 586 pages (Hekneveven -2020 – Traduit par Françoise Heide) 

Trilogie Les cloches : tome 2

Résumé :
Norvège, 1881. Le pasteur Kai Schweigaard revient à Butangen après avoir enterré Astrid Hekne, qu’il aimait en secret, et ramené avec lui Jehans, l’un des jumeaux de la défunte. Eploré, il demeure hanté par une trahison qui a conduit au drame, au démantèlement de l’église en bois debout du village et à la séparation des deux fameuses cloches qui le surplombaient. Afin d’absoudre ses péchés, Kai se donne pour mission de les réunir à nouveau. 

Pour ce faire, il doit retrouver la tapisserie réalisée par les soeurs siamoises, les célèbres tisseuses Hekne. Cette oeuvre, issue d’un mythe ou de la réalité, semble être la clé de plusieurs énigmes. Devenu adulte, Jehans passe son temps libre à chasser. C’est là, seul dans la montagne, avec un renne dans le viseur, qu’il se sent à sa place. Un jour, alors qu’il se confronte à la bête la plus majestueuse qu’il ait jamais vue, un jeune et riche Anglais sort des bois. 

Cette rencontre va bouleverser son existence et illuminer son passé mystérieux… Au coeur des paysages montagneux de la Norvège où les personnages vont vivre d’incroyables aventures, Lars Mytting nous entraîne dans une course effrénée vers la vérité, sur fond de tragédies collectives autour de la Première Guerre mondiale et de la grippe espagnole, de découvertes historiques avec les prémices de l’électricité, et de révolutions intimes.

Mon avis:

« Halfrid » et « Gunhild », deux jumelles siamoises, nées liées soudées par la hanche, très habiles dans l’art du tissage, les sœurs Hekne, filles d’Astrid Hekne l’Ancienne et l’histoire de leur descendance, un saga familiale dans un environnement peu clément…
« Halfrid » et « Gunhild » comme le nom des cloches jumelles, dont l’une est maintenant à Dresde et l’autre au fond du lac de Butangen en Norvège. Des cloches qui, selon la légende, sont connectées même à distance et se répondent…

Après mon coup de coeur pour le tome 1 « Les cloches jumelles » je me réjouissais de retourner dans ce petit coin de Norvège perdu au milieu de nulle part. J’ai eu un peu de mal au début à retrouver mon enthousiasme. Je dois dire que je n’ai pas été emballée par la première partie… un peu trop touffue, et puis je dois dire que la chasse au renne ( et à tout autre animal ) ce n’est pas pour moi, même si j’admets que là, et à cette époque, c’était pour se nourrir. La pêche ne me fait pas non plus palpiter… Mais la chasse est la passion de Jehans – et d’un chasseur venu d’Angleterre, connu sous le nom de Victor Harrison et sera l’élément qui favorisera la rencontre de  ces deux personnages qui se ressemblent.
Et on retrouve le pasteur, Kai Schweigaard,  qui était en secret amoureux d’Astrid,  la mère de Jehans (et de son frère mort à la naissance) et qui est lié aux promesses faites à Astrid au-delà de la mort.
Ce tome tourne essentiellement autour de la vie de Jehans, de ses ambitions, de ses choix, et des gens qui l’entourent dont la jeune Kristine, une femme forte, décidée, énergique, dont le rêve est d’ouvrir une fromagerie.  Sans oublier les querelles familiales et plus particulièrement celle qui oppose Jehans à son oncle Osvald. 

Toujours ce coté mythologie, vieilles croyances norroises et traditions qui me plait beaucoup, les récits anciens sur le village, les contes sur les oiseaux,  la description de la vie et de la société de l’époque; les légendes et les croyances en lien avec les motifs sur la tapisserie, deux coussins, la recherche de la tapisserie des soeurs soudées, et toutes les histoires qui concernent les soeurs Hekne… Et au XXème siècle, les mythes et légendes guident toujours la vie des gens de Butangen, comme c’était le cas dans les siècles passés. D’ailleurs l’auteur confirme que les histoires des sœurs Hekne et de la tapisserie disparue sont fondées sur des légendes du Nord du Gudbrandsdal

Tout le contexte historique est aussi intéressant : invention de l’aspirine, l’électricité, les avancées dans le domaine de l’industrie,  la première guerre mondiale, l’aviation, les conséquences – positives et négatives – du progrès, 

Extraits:

Depuis leur plus tendre enfance, elles étonnaient et enchantaient leur famille par leur habileté au tissage. Mais Butangen et ses environs se contentaient d’ouvrages pour la maison, aux motifs simples, et leur père voulait qu’elles puissent apprendre l’art raffiné qu’il savait cultivé depuis des siècles plus au nord. Chez leur tante, elles pourraient rencontrer les plus anciennes des virtuoses du métier, venues de la vallée de Bøverdalen, de Lesja et des environs. Le verbe aussi marmottant que la main soigneuse, voûtées et souvent acariâtres, uniquement des femmes, porteuses de longs siècles d’un savoir héréditaire sur la laine, les plantes tinctoriales et les motifs baptisés ultérieurement “effet nuages” ou “effet foudre”, qu’on obtenait par des méthodes qui n’auraient su ni s’expliquer de vive voix, ni se décrire à l’aide de croquis ou de symboles, mais exigeaient qu’on restât à regarder la tisseuse à l’œuvre, répéter encore et encore les mêmes gestes, au long d’un apprentissage de plusieurs semaines.

Avec leurs quatre mains, elles entremêlaient les fils plus vite qu’aucune autre, et quiconque les voyait au travail comprenait pourquoi la langue norvégienne désigne les araignées par le sobriquet de “tisserandes”.

Il y a donc tout lieu de penser que les deux hommes avaient commencé par se demander si les deux tisseuses étaient des norner, ces déesses de la destinée qui façonnaient de leurs mains le fil de la vie humaine, car les vieilles fables norroises restaient vivaces sur les îles dont ils étaient originaires.

l’unique explication possible était désormais celle de la légende : seuls deux frères en riban – nés d’affilée, sans qu’une sœur les sépare – pourraient sortir Gunhild de l’eau, et faire ainsi le premier pas vers les retrouvailles entre les Cloches jumelles.

Les sœurs Hekne ne disposaient que de laine de mouton, de végétaux cueillis dans la nature et de quelques instruments en corne et en bois. Il fallait des jours et des jours de travail pour que le fil prenne ces teintes flamboyantes. On triait et cardait la laine, puis on la filait et on la teignait en la faisant tremper dans des décoctions de plantes et d’écorce. Suivaient de longues semaines d’un labeur minutieux sur le métier à tisser.

l’oreiller est l’objet le plus proche des rêves solitaires.

Les plus grandes joies, pour lui, étaient celles qui vous prenaient par surprise, avec intensité. De temps à autre, il fallait savoir cueillir des occasions inattendues, comme ces oiseaux rares qu’on voit brusquement voleter devant soi, pendant quelques secondes. Cette sensation qui le prenait, c’était un peu comme un livre qu’on n’arrive pas à ranger, un livre au format impossible, trop haut pour les étagères courantes, trop petit pour se laisser caser parmi les grands atlas, qui dépasse ou détonne toujours, où qu’on le mette.

Une émotion à laquelle il risquait fort de céder, totalement inconnue, qui tenait à la fois de l’étincelle et de la force, suivie d’une envie d’abandon aux forces et étincelles sentimentales.

“Ça s’appelle de l’aspirine, dit le pasteur. C’est censé agir sur le corps comme la prière sur l’âme. Sauf que l’effet est le même si on n’a pas la foi. Je n’en ai jamais pris, mais d’après le marchand, ça aiderait contre la douleur.

— Je… j’aspire d’une manière générale au règne de la raison, bien sûr. Mais j’ai plus de doutes à mesure que j’avance en âge. Je doute de tout. À mon arrivée ici, les superstitions étaient florissantes. Maintenant, nous avons le chemin de fer, une desserte postale régulière, des journaux plus fiables, des écoles organisées, et surtout, des machines qui vont pouvoir petit à petit se charger du travail éreintant que font les paysans. Et à chaque nouveau progrès, je vois disparaître d’anciennes croyances.

Quand un bœuf perd l’équilibre, il trébuche et se relève. Quand un oiseau perd l’équilibre, il décolle et s’envole.”

Quand il se redressa, il courbait la nuque. Non comme un homme soumis, mais comme un taureau prêt à l’attaque.

le Vasslosen, ce personnage mythologique qui guide les poissons en bondissant d’un caillou à l’autre, pour les aider à remonter le courant jusqu’à l’endroit où ils iront pondre.

Tout comme les motifs sculptés sur le panneau du porche s’enchevêtraient à l’envi, les motifs de la tapisserie glissaient en s’entremêlant. Une étude de l’insondable, fluctuant entre le temps de la vie et la fin des temps.

— Rien n’est un porte-bonheur en soi. Ce qui porte chance, c’est d’y croire.”

Même maintenant, au XXe siècle, les mythes gardaient leur force, à Butangen.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *