Gallay, Claudie «L’Amour est une île» (2010)

Gallay, Claudie «L’Amour est une île» (2010)

Auteur : Née en 1961, Claudie Gallay vit dans le Vaucluse. Elle a publié aux éditions du Rouergue L’Office des vivants (2000), Mon amour, ma vie (2002), Les Années cerises (2004), Seule Venise (2005, prix Folies d’encre et prix du Salon d’Ambronay), Dans l’or du temps (2006) et Les Déferlantes (2008, Grand Prix des lectrices de Elle). Aux éditions Actes Sud : L’amour est une île (2010), Une part de ciel (2013)Détails d’Opalka (2014), La Beauté des jours (2017)

Actes Sud Littérature, août 2010, 352 p. / Babel, no 1315, mai 2015, 448 p.

Résumé : C’est une saison singulière pour Avignon et les amoureux du théâtre : la grève des intermittents paralyse le festival. Un à un les spectacles sont annulés. Les visiteurs déambulent sous un soleil de plomb, à la recherche des rares lieux où joueront quand même quelques comédiens. Comme Mathilde, dite la Jogar : devenue célèbre depuis qu’elle a quitté Avignon, elle est enfin de retour dans cette ville où elle a grandi, et pour un rôle magnifique. L’homme qu’elle a tant aimé, et qui l’a tant aimée, Odon Schnadel, a appris sa présence par la rumeur. Lui-même vit ici en permanence, entre sa péniche sur le fleuve et le petit théâtre qu’il dirige.
Cette année-là, avec sa compagnie, Odon a pris tous les risques. Il met en scène une pièce d’un auteur inconnu, mort dans des circonstances équivoques : un certain Paul Selliès dont la jeune sœur Marie – une écorchée vive – vient elle aussi d’arriver à Avignon, un peu perdue, pleine d’espérances confuses… ou de questions insidieuses.
Car autour de l’œuvre de Paul Selliès plane un mystère que ces personnages dissimulent ou au contraire effleurent, parfois sans faire exprès, souvent dans la souffrance.
Plongée au coeur des passions, des rêves et des mensonges, des retrouvailles sans lendemain, des bonheurs en forme de souvenirs, des amours que l’on quitte, des îles qu’on laisse derrière soi, le nouveau roman de Claudie Gallay noue et dénoue les silences d’un été lourd de secrets.

Mon avis

Festival d’Avignon, été 2003 – Greve des intermittents du spectacle et année du retour en Avignon d’une fille du pays, devenue une comédienne célèbre. Sur place, un metteur en scène avec lequel elle avait eu une relation passionnelle avant de quitter la ville et d’avoir du succès.
Sur fond de crise du théâtre les retrouvailles entre Odon et Mathilde, la Jogar auront-elles lieu ?
Mais il n’y a pas qu’eux. Il y a aussi Marie, une petite jeune qui est venue pour voir une pièce mise en scène lors du Festival et dont l’auteur était son frère ainé. Et cette pièce a une histoire qui ne peut que bouleverser et est le fil rouge du roman. Marie qui va résider, le temps de son séjour, chez Isabelle, une femme qui a accueilli chez elle tous les anciens qui ont fait du festival d’Avignon ce qu’il est encore aujourd’hui…
La passion et l’amour sont au rendez-vous, le passé aussi… Un livre sur l’amour entre frère et sœur, entre homme et femme, une histoire ou le passé est tissé avec le présent. Un livre sur le théâtre, la création, la photo. Un livre sur la passion qui nourrit mais qui dévore, un livre aussi sur la trahison, la solitude, la culpabilité.
Un livre tout en sensibilité comme tous les autres de cette romancière que j’aime beaucoup.

Merci au Challenge D’Eva (Degomme ta pile) qui m’a fait ressortir ce livre oublié dans ma pile en attente depuis trop longtemps et m’a donné envie de renouer avec la magnifique plume de Claudie Gallay 

Extraits :

— On n’épouse pas les hommes que l’on aime.
— Tu aurais pu vivre avec, alors ?
— C’est pareil.

Le travail la nourrit, sur la durée, chaque jour, chaque heure. Aimer la vide de son énergie.

La ville est toute en lumière, elle a des airs de fête mais, sous la musique, ça gronde.

Tu dois avoir des rêves qui soient comme des grands paquebots.

Il regarde les filles.
— Je me demande comment elles font pour supporter cette chaleur.
— Elles se préparent à l’enfer… dit le curé.

[…] onze coups très rapides.
Un coup pour chacun des apôtres.
Moins Judas.
Il laisse un temps de silence et il fait tomber les trois autres coups, plus lentement, le premier est pour la reine, le second pour le roi et le troisième pour Dieu.
Le rideau s’ouvre.

— Une vie humaine se résume à quatre petites choses, l’amour, la trahison, le désir et la mort.

— Il n’y a que cela, la vie, la mort, l’inévitable ! Et l’utopie, c’est ce qu’il reste à inventer pour tenter de s’en sortir.

Elle ne sait pas où tout ça la mène. Ça, la vie, grandir. Elle ne sait pas ce qu’il y a devant, dans ce temps qu’on appelle avenir et qui est aussi demain. Que peut-elle faire de tout ce temps ? Il lui arrive de regarder comment les autres vivent.

Le savoir remplit peut-être les heures.

Déjà du temps de Jean Vilar c’était comme ça, ils se retrouvaient tous chez elle. Sans prévenir, ça déboulait, Gérard Philipe avec Anne, Agnès Varda, René Char et tous les autres.

— Moi, je vis en imaginant, il dit à voix basse.
Elle ne sait pas pourquoi il dit cela.
Elle, elle imagine comment vivre.

Elle le regarde.
— Tu n’as pas changé.
— Mon physique s’adapte, mais l’intérieur…
— Il a quoi ton intérieur ?
— C’est mon enfer.

Elle écoute. La culture doit bruire, devenir quelque chose de vivant où tout se mélange et se contredit.

Il voulait que l’alcool assomme son amour, lui mette une gueule de bois, il pensait que ça pourrait suffire, l’alcool, et qu’après il pourrait vivre.

Il ne pouvait pas.

Il n’est pas mort. Il est devenu une ombre.

L’amour est une île, quand on part on ne revient pas.

— Tu aimes encore ?
— Oui… J’aime mon métier, j’aime les mots, mes amis. J’aime la terre, la nature…
— Et les hommes ?
— Les hommes aussi quelquefois. Je les aime tellement que je ne les aime qu’avec passion… Mais je m’ennuie vite avec eux. Ils me font perdre mon temps, me prennent mon énergie.

Elle soupire. La passion est un fruit à croissance rapide, il retombe vite et… pourrit.

Avant est un pays magique

Elle demande rarement pourquoi. Les réponses à des pourquoi sont toujours plus difficiles.

— Vieillir, ce n’est rien quand on se souvient. C’est l’oubli qui fait la souffrance…

Elle voudrait pouvoir transformer l’encre en bruit.

Crier, elle ne sait pas. Cogner non plus. Ses colères, elle les garde. Elle rentre tout.
Elle met la fatalité par-dessus, finit par dire que ce n’est pas si grave, que ce n’est pas vraiment de la colère.
Et elle enterre.
Elle enterre profond.

— Ce morceau de gamine ressemble à une déchirure, ne l’embête pas.
— Souffrir ne lui donne pas tous les droits.

Ce visage est celui de toutes les vies qui attendent la mort. C’est ce travail que fait le temps, il efface des pans, use les envies, change les sentiments. Un massacre effroyable.

Les Indiens hopis disent que les photos gardent l’âme de ceux qui se laissent prendre.

Ils se regardent. Ils se sont tellement aimés. La vie leur semblait une promenade longue et plaisante et qui ne devait jamais connaître de fin.

Elle pense à la vie qu’elle n’a pas eue, à toutes celles qu’elle aurait pu avoir. Loin, ailleurs, autrement.
Les vies que l’on n’a pas sont-elles toujours les plus belles ?

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