Gallay, Claudie « Mon amour ma vie » (2002)

Gallay, Claudie « Mon amour ma vie » (2002)

Autrice : Née en 1961, Claudie Gallay vit dans le Vaucluse. Elle a publié aux éditions du Rouergue L’Office des vivants (2000), Mon amour, ma vie (2002), Les Années cerises (2004), Seule Venise (2005, prix Folies d’encre et prix du Salon d’Ambronay), Dans l’or du temps (2006) et Les Déferlantes (2008, Grand Prix des lectrices de Elle). Aux éditions Actes Sud : L’amour est une île (2010), Une part de ciel (2013)Détails d’Opalka (2014), La Beauté des jours (2017)

Editions du Rouergue août 2002 – 300 pages / Actes Sud – mars 2008 – 296 pages / Babel (Actes Sud) , 06/01/2010, 296 pages

Résumé : Dan est le dernier rejeton des Pazzati, une vieille famille du cirque échouée sur un terrain vague en bordure du périphérique. La bâche du chapiteau est trouée, il y a longtemps qu’on ne donne plus de spectacles. Le soir, autour du feu de camp, on se rappelle le temps de la splendeur en mangeant des sardines à l’huile ou des saucisses grillées.

Dan voudrait qu’on l’aime, surtout sa mère qui est si belle. Seul entre cinq adultes, tourmenté par les incertitudes d’un âge qui le bannit peu à peu de l’enfance, il se réfugie auprès de sa guenon avec laquelle il partage tout : les caresses, l’odeur, les maladies et l’espoir de voir un jour la mer.

De cette famille en perdition, réfugiée en marge d’un monde urbain auquel elle n’appartient pas, Claudie Gallay voudrait sauver le fils. Apre et lucide pour dire la violence des destins perdus, son écriture célèbre avec une grâce dépouillée la beauté pure des rêves.

Mon avis : Un des premiers livres de cette autrice que j’aime beaucoup. Je continue à tous les lire, petit à petit, comme je le fais pour les auteurs qui j’affectionne. ? La sensibilité de cette autrice est présente dès le debut de son œuvre, le sujet est dur, la mort, le deuil, la souffrance, la faim, la différence. Un livre dur, violent, brutal … qui s’attarde sur la vie de ceux qui vivent en marge. La première scène donne déjà le ton. On peut se demander comment des personnes qui devraient du fait de leur métier aimer les animaux peuvent agir de cette manière… une triste réponse : pour survivre, il faut de l’argent…

On pourrait le qualifier de roman social, car il traite de la problématique des marginaux, des personnes différentes. Un livre sur les laissés pour compte, les oubliés du système, eux qui n’ont plus rien à perdre et rien à gagner. Qui peuvent encore tenter de survivre, mais à quel prix. Et pour survivre, il faut avoir des rêves, garder espoir…

Claudie Gallay installe ce qui reste de son chapiteau dans un terrain vague, dans la zone du « périf ». De fait les roulottes/véhicules de ce qui fût le Cirque Pazzati s’échouent à cet endroit, la tente du chapiteau est en lambeaux, un pylône électrique est tombé dessus et les empêche de repartir (mais en ont-ils envie ?) Quelques personnages minables et méchants, quelques animaux pathétiques, des croyances… une vague tentative de survie. Parmi les adultes, le père, alcoolique, violent et joueur de poker, qui met constamment la petite troupe en danger et va attirer sur eux les foudres de ceux à qui il doit de l’argent ; Jo, l’oncle qui vit par la musique, et Chicot qui va tout faire pour soigner un oiseau migrateur, symbole de liberté et la mère…

Un jeune parmi cette brochette de loosers : Dan. Dan vit en solitaire, et il a une seule compagnie : sa guenon ; Dan, qui est considéré comme une nullité par son père. Son père qui tue toute source de joie et d’humanité autour de lui. Dan va faire la connaissance de Zaza, une petite fille obèse, qui a eu la polio, qui n’arrive pas à parler correctement. Dan, qui détonne dans ce monde sordide, Dan qui veut voir la mer. Et c’est le drame de trop qui pousser Dan à quitter le clan pour aller à la mer.

Et on finit le roman sur une note musicale… peut-on s’envoler, tel l’oiseau blanc au-dessus de la mer, rejoindre d’autres contrées, par la source de l’espoir et le souffle du vent

Extraits :

On crève en se jetant des ponts quand les fleuves sont gelés. On crève quand on est un oiseau et que les chasseurs nous tirent dessus.
On crève aussi quand on ne peut plus aimer.
De penser à ça, je me mets à trembler.

Je leur fais des gestes avec les doigts pour qu’ils aient honte d’être vivants.

Des tigres, il nous en reste deux. On les nourrit tous les jours sauf le lundi. Pa’ appelle ça l’horloge biologique. Il dit que si on ne la respecte pas, les tigres peuvent crever. Les tigres de Pa’ ne sont jamais allés dans la savane mais ils ont la mémoire de ce temps. Le lundi, ils ne réclament pas. Le reste des jours, c’est huit kilos.

Sa musique, on dirait qu’elle coule du ciel, qu’elle me tombe dessus comme un grand chant donné au monde. J’en tremble. Je me sens vibrer du dedans comme les jours d’orage quand je me couche le ventre contre la terre.

Il joue, avec son dedans d’âme et ses yeux brûlants. Il me fait entrer sa musique dans le sang, comme une grande peine, un grand bonheur. Les deux mélangés.

Quand je passe devant le chat, je pense à tout ce que Mam’ dit sur la légende des morts. L’âme prisonnière. Mam’ dit que les pierres sont vivantes. Elle dit qu’il suffit de changer une pierre de place pour changer le cours d’une rivière. Elle dit aussi que les pierres sont les larmes des morts.

Le bonheur, ça ne dure pas, c’est pour ça que c’est du bonheur.

Il parle de l’oiseau et de la différence. Il dit qu’il est de certains oiseaux comme de certains hommes. Que l’on peut passer sa vie à chercher quelque chose dans sa conscience. Une chose hors d’atteinte.

Pa’ ne perd jamais ses idées. Quelquefois, les idées s’éloignent mais il ne les oublie pas.

C’est comme ça quand on n’envisage pas. Les choses nous tombent dessus sans qu’on ait pensé qu’elles puissent arriver.

Elle sourit. Ses yeux, c’est comme deux fentes de chat, avec la mer dedans.

Il faut l’aimer parce qu’il va partir. C’est ce qui rend vivant. Aimer, malgré tout. Sans rien attendre.

Ses yeux, ils étaient marrons mais je ne les vois plus. Même quand je ferme les miens.
Sa musique, je m’en souviens.

Je ne suis pas un brave, je suis un Rom. Je marche le front bas, comme une bête. Je déteste le monde, la vie, les fleurs.
J’ai peur qu’on m’attrape, qu’on m’emmène ailleurs, quelque part. Qu’on me brûle vivant comme on brûle les carcasses dans les bennes.

Quand les hommes s’en vont, les péchés restent. À force, ça remonte. L’humidité des églises, c’est toute la honte des hommes.

La mort n’existe pas. C’est une idée dans la tête des vivants. Quand on coupe un arbre, les racines restent dans la terre. L’arbre repousse, il reprend vie.

La musique traverse mon chagrin, elle le lave. Elle le répand.

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