Di Fulvio, Luca «Les prisonniers de la liberté » (RL2019)

Di Fulvio, Luca «Les prisonniers de la liberté » (RL2019)

Auteur : Luca Di Fulvio est un homme de théâtre et un écrivain italien, auteur de roman policier, de fantastique et de littérature d’enfance et de jeunesse. Il est devenu l’un des nouveaux phénomènes littéraires à suivre avec la sortie de « Le gang des rêves » (« La gang dei sogni », 2008) publié en France en juin 2016 chez Slatkine & Cie et premier tome d’une forme de trilogie. Plébiscité par les libraires et les lecteurs, le livre, qui raconte le New York des années 20 par les yeux d’un jeune Italien, s’est lentement mais sûrement transformé en best-seller. Suivra, un an plus tard, « Les enfants de Venise » (La ragazza che toccava il cielo, 2013) puis « Le soleil des rebelles » (Il bambino che trovò il sole di notte 2015). « Les prisonniers de la liberté » (la figlia della libertà 2018) RL2019.

Slatkine & Cie – 12.09.2019 – 653 pages

Résumé : 1913, trois jeunes gens embarquent pour l’Argentine. La rebelle Rosetta fuit son village italien. A la mort de ses parents, harcelée, elle n’a eu d’autre choix que d’abandonner sa ferme. Rocco, fier et fougueux jeune homme, laisse derrière lui sa Sicile natale. Il refuse de se soumettre à la Mafia locale. Raechel, petite juive russe, a vu sa famille décimée dans un pogrom. Elle n’emporte avec elle que le souvenir de son père. Le nouveau monde les réunira.

Après New York, Luca Di Fulvio nous emmène à Buenos Aires. Un parcours semé d’embuches, où amitié, amour et trahisons s’entremêlent…  Un grand Di Fulvio.

Mon avis : Un très grand merci aux Editions Slatkine & Cie pour l’envoi de ce livre qui est juste un magnifique cadeau.  Le talent de conteur de l’auteur se confirme au fil des ans et une fois de plus, j’ai été emportée dès la première page. Un énorme coup de coeur.

« Les Mères de la place de Mai » qui font encore et toujours l’actualité en ce début de XXIème siècle en luttant pour la dignité, le respect des droits des femmes et des droits humains, la liberté de penser et de s’exprimer, ont de qui tenir. Ce sont sans nul doute les descendantes des héroïnes de ce livre, débarquées il y a un siècle en Argentine, dans le « nouveau monde » qui à première vue, ressemblait diablement à l’ancien ! Un livre à la gloire de ceux qui refusent de se soumettre, qui brisent la ligne qui leur avait été tracée par d’autres, qui veulent voir triompher la justice et la liberté. Un homme, Rocco, que tout destinait à suivre les traces de son père, un maffieux pur et dur. Une jeune femme, Rosetta, d’une beauté à couper le souffle qui n’a d’autre choix que de traverser les océans pour sauver sa vie. Et Raechel, un vilain petit canard, qui va fuir sa Russie natale pour échapper à une vie de persécution aux ordres de sa belle-mère. Une traversée éprouvante pour, au final, se retrouver dans la fange du départ, voire bien pire. Avec leur courage, leurs armes et surtout leur volonté de survivre, de vivre debout, de toujours se relever et de croire en eux, ces trois personnages vont se relever à chaque chute pour continuer à vivre, faire que leurs rêves se réalisent. Ils vont puiser dans leur foi en eux pour mettre un pied devant l’autre. Ils vont découvrir la puissance des rêves, de l’entraide, de la foi en l’impossible pour le faire devenir possible. Et que rien n’est jamais perdu quand on épouse les bonnes causes et qu’on s’allie aux bonnes personnes.

Un livre qui montre que rien n’est jamais fini, que, comme le dit Mona Chollet dans l’essai que je viens de lire, « Sorcières – La puissance invaincue des femmes » ; les femmes sont redoutables et invincibles quand on leur donne la possibilité de relever la tête et quand certaines montrent la voie et leur redonnent la faculté de croire. L’auteur incite aussi l’importance des mots, de l’éducation, de la cohésion sociale face à la corruption, au monde de l’argent, de la drogue, de la violence et de la force.

Jusqu’au bout j’ai tremblé et vibré ; jusqu’au bout le suspense est total. J’ai aimé aussi la façon dont certains « méchants » ne sont au final que des hommes qui peuvent se révéler moins brutes que ce que la façade laissait penser, des carapaces avec certaines failles. Beaucoup de magnifiques personnages secondaires aussi, humains derrière les masques. Et au final une fresque somptueuse comme l’auteur sait si bien les peindre avec des mots, des couleurs, des femmes et des hommes « debout ».

Extraits :

Tôt ou tard, tout le monde meurt, et en Sicile, le plomb est une maladie comme une autre

Malgré le mode de vie résigné de leur communauté, son père lui avait appris que tout être humain est l’enfant de ses propres choix, et que chacun a le devoir de déterminer son propre destin.

Ses cheveux serrés dans un chignon strict, comme ceux d’une vieille dame, n’étaient plus comme avant un scandaleux étendard de la liberté, livré aux caresses du vent.

Quand on est enfant, on est libre de croire aux contes. Mais quand on devient grand… on sait que le Père Noël n’existe pas, ajouta-t-il avec un regard bienveillant.

« Au village, on disait que tu te comportais comme un homme, commença-t-il à grand peine, que tu croyais avoir des couilles et que c’était péché… parce que Dieu a créé les femmes sans couilles… » Il donna un coup de pied à deux cailloux, l’air gêné. « Mais tant que tu n’es pas en sécurité, continua-t-il en levant les yeux vers elle… tu as intérêt à les garder, tes couilles ! »

Elle était seule, songea-t-il, seule comme lui, seule à l’intérieur. Une solitude qu’aucune présence ne pouvait combler.

Ce fléchissement, ce regard trop insistant avait un nom : l’attirance. Mais c’était un mot trop lourd pour deux solitaires comme eux. Ils savaient exactement ce qu’ils fuyaient, mais n’avaient aucune idée de ce vers quoi ils se dirigeaient. Au fil des heures, le silence se fit tellement obstiné et anormal que, dans leur esprit à tous les deux, il était devenu plus bruyant que n’importe quelle conversation.

Le ciel était bleu foncé, noir et violacé, de la même couleur que les marques sur le corps des filles, un ciel tuméfié. Comme si Dieu lui-même avait été tabassé, pensa-t-elle.

Depuis sa naissance, c’était la première fois qu’elle se voyait tout entière. Elle observa la forme de ses épaules, droites et robustes, la plénitude de ses seins, la courbe de ses hanches, ses longues jambes fuselées, et ses cheveux d’un noir brillant, c’était comme si elle se découvrait, elle faisait pour la première fois connaissance avec elle-même, à vingt ans.

Et à Buenos Aires, à des milliers de kilomètres de distance, alors qu’un océan entier le séparait de la Sicile, tout avait l’air identique, son destin compris. La mafia, c’est comme la glu : une fois sur toi, tu ne peux plus t’en débarrasser.

Le baron adorait la pauvreté : la pauvreté, c’était la véritable richesse des riches, c’était la clef magique pour obliger les gens à accepter ce qu’ils n’accepteraient jamais autrement.

— Toi, tu es la dernière roue du carrosse
— Peut-être, mais les balles, c’est emmerdant même pour les roues.

tout être humain a le devoir, plus encore que le droit, d’écrire son propre destin.

Mais peut-être que tu ne sais plus qui tu es. Il avait raison. Elle savait qui elle avait été, mais pas qui elle était aujourd’hui.

Eux aussi étaient en cage. Leurs barreaux avaient pour nom misère et ignorance.

— Tu sais ce que j’adore, chez toi ? C’est que tu aimes marcher au bord du précipice, comme un candidat au suicide.
— C’est la seule bande de terre où on peut marcher librement, répliqua-t-il en haussant les épaules. À ce qu’il paraît, vous avez pris tout le reste.

C’est alors que la nuit avait commencé. Elle l’appelait ainsi. La nuit, cet univers de ténèbres où personne ne la voyait plus.

Et de toute façon, trouver une personne à Buenos Aires, sauf si elle fait tout pour se faire remarquer, c’est pratiquement impossible. Cette ville… engloutit les gens, elle les efface.

Il secoua la tête pour se débarrasser de cette pensée angoissante. Les fautes des pères étaient des chaînes qui emprisonnaient leurs enfants. En tout cas, c’était son sentiment.

Il y avait des moments où il aurait voulu l’étrangler, le vieux. Mais c’était aussi le seul être au monde capable de percer son armure d’acier, le seul à pouvoir glisser une main à l’intérieur de sa cuirasse et atteindre son cœur.

cela évoquait le calme avant la tempête. Tout se tait, pas un poil de vent, le ciel est sombre, bas et compact comme si on pouvait le couper au couteau, et on croirait que l’univers entier retient son souffle. Mais tout le monde savait que le silence allait bientôt être déchiré par le fracas des armes, et que le ciel vomirait alors des flots de sang.

« Voilà quelque chose qu’une femme ne saurait pas faire », commenta Delrio, comme d’habitude. « Voilà quelque chose que vous ne permettez pas à une femme de faire », pensa Raquel.

Jour après jour, s’oubliant elle-même pour se concentrer sur les autres, elle commença à déchiffrer la vie comme elle ne l’avait jamais fait auparavant. Et elle se rendit compte qu’être un homme, dans cette ville de tous les extrêmes, était vraiment un truc pour les durs à cuire. Les autres étaient balayés.

On dit souvent que notre ville est une fourmilière. Mais c’est une erreur. Dans les fourmilières, les fourmis collaborent entre elles, elles ne se tabassent pas du soir au matin. Buenos Aires est une ville dure, qui ne fait pas de cadeau.

Ainsi, des femmes avaient commencé à employer des termes dangereux comme justice et liberté, des mots qui sonnaient très bien dans la bouche des hommes, mais pas dans celle des femmes. Car chez elles, ces mots pouvaient en sous-entendre un autre, bien plus scandaleux, qui était égalité. L’égalité des droits. Ridicule !

Mais maintenant, j’ai compris une chose. Si on commence à fuir, après, on ne s’arrête plus.

Il le regarda encore, là où personne ne savait regarder : au fond de son âme, dans la zone sombre où était tapie la bête. Et il se réjouit de ne pas être son ennemi.

— Si tu avais une armée comme ça, tu gagnerais la guerre !
— Merde, qu’est-ce que tu racontes ? Une armée de femmes ?
— Une armée de cœurs !

Tous les autres avaient l’impression qu’ils étaient silencieux, mais leurs yeux étaient remplis de tous les mots qu’ils ne pourraient jamais se dire. Et ils se les disaient sans aucune pudeur, sans rien garder pour soi, sans rien cacher à l’autre.

« Dans la jungle, chaque animal vit uniquement parce qu’il veut survivre. » Un bref nuage de tristesse traversa son regard autrefois de glace. « Le jour où il n’a plus la volonté… il est condamné. Ça peut prendre une minute, une heure ou un jour, le temps n’est qu’une illusion… Et cet animal, qu’il soit un roi ou un moins que rien, ne tardera pas à mourir. Il mourrait même sans avoir d’ennemis, parce que c’est là que se niche son prédateur… » Et il frappa son cœur du doigt. « Il est sa propre mort. »

8 Replies to “Di Fulvio, Luca «Les prisonniers de la liberté » (RL2019)”

  1. Je viens de le commencer , j’en ai dévoré 180 pages d’un coup: Quel suspense , quelle puissance d’évocation, quelle émotion, les personnages sont superbes et on tremble pour eux dés les 1ères lignes. Merci de l’avoir signalé.

  2. Voilà j’ai fini et j’ai tourné la dernière page avec regret tant ces personnages m’ont capturé le cœur! Quel art de conter aussi! bref , je suis conquise par cet auteur et j’enchaîne avec le gang des rêves.

  3. C’est décidé, je ne peux pas laisser passer cette avalanche d’éloges ! Car franchement ce livre….
    Bon je vous l’accorde, il y a ces trois personnages flamboyants : Rosetta la belle sicilienne, la nouvelle Louise Michel (ou mère Theresa mais je ne veux pas faire de prosélytisme) du Barrios, Rocco, le fils d’assassin qui possède un coeur pur et juste, et la petite souris Raquel arrachée à sa Pologne natale qui refuse son statut d’éternelle dominée, habitée qu’elle est par une intelligence et une fougue hors du commun….
    Il y a aussi tous ces personnages secondaires, le cordonnier et sa femme, Les dockers blessés dans leurs chairs, El Frances, le maquereau distingué, Louis, la petite frappe et sa mère qui ne demandent qu’un peu de dignité, Tony le gangster qui découvre un peu tard qu’il a un coeur…
    Je le concède il y a aussi des salauds bien salauds, sans rien pour les racheter, des rebus de l’humanité qui sont parfois en haut de l’échelle sociale….
    Et l’histoire ? D’accord elle vous prend par les tripes, vous révolte, vous transporte, vous tiens en haleine à chaque page (j’ai triché, j’ai lu la fin car je risquais la tachycardie !)…
    Il reste l’écriture…Oui, elle vous emporte comme ces fleuves puissants qui sillonnent ces terres, comme le parfum des fleurs de jacaranda qui ornent la robe de Rosetta (je l’ai rêvé belle et sauvage comme Claudia cardinale dans « Il était une fois dans l’ouest ») comme ce tango qui ne demande qu’à jaillir de ces poitrines opprimées….
    Mais si vous enlevez les personnages principaux et secondaires, l’histoire, le rythme et l’écriture, il ne reste pas grand chose, juste des signes en noir sur un peu de papier…
    Très déçu, vraiment.

    1. Ah ben oui… au final il ne reste que la page blanche, quand tu as retiré tout ce que tu as aimé…
      Pas même une petite tâche noire… Plus qu’à lire les 3 précédents ( si ce n’est pas encore fait)

  4. Bon alors du coup, il faut que j’arrête de paresser pour couper net Superbressan dans sa descente en flèche. En plus Monsieur Bressan en oublie le cœur de l’intrigue, le sujet que dénonce Monsieur Di Fulvio avec force et détermination qui lui tient à cœur dans la plupart de ses romans, à savoir la prostitution forcée car il est bien là Le Sujet…Mais bon, je ne lui en tiens pas rigueur tant il a aimé sans aimer, tant il a dévoré n’y tenant plus, lisant la fin afin de ne pas exciter trop son palpitant pour finir le livre en se disant « tout ça pour ça » Mais que cet homme est compliqué et contradictoire (lol mon poulet…)
    Bon trêve de taquinerie, Superbressan a sans doute raison en disant et après tout ça que reste-t-il ? Oui il a sans doute raison. Mais pour avoir lu Le gang des rêves, les enfants de Venise, lire du Di Fulvio c’est comme voir un film où on passe un super bon et long moment, avec des scènes d’action, avec des méchants bien méchants, des gentils très gentils, ça bastonne, ça flingue mais on sait bien qu’à la fin : ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.
    Hé ben moi, de temps en temps j’aime bien ça.

    Voilà donc mon petit avis :
    Buenos Aire, 1913, 3 destins se retrouvent en cette ville avec comme bagage l’espoir d’y refaire une nouvelle vie. Buenos aire, ville grouillante d’activités de toutes sortes où l’illégalité règne en maître : mafia, prostitution, tout est commerce. Le plus lucratif est celui des jeunes filles achetées à leurs parents à Prague leur promettant une vie de servante dans une bonne famille et qui se retrouvent dans l’esclavagisme sexuel. Elles sont entassées dans des bordels où le quota de passe est de 600 clients par semaine, c’est la règle. Peu importe ce que leur font les clients, du moment qu’ils payent. Elles ne peuvent échapper à ces maisons closes qui sont de véritables prisons et deviennent des esclaves du sexe privées de tous leurs droits. La police est corrompue, les autorités détournent les yeux. On pourrait se dire que c’est exagéré, que l’auteur a forcé le trait, et pourtant on tressaille quand on lit à la fin du bouquin que malgré l’histoire largement romancé, il reste dans les archives l’Histoire qui atteste de cette organisation criminelle représentée par Zwi Migdal en hommage à son fondateur, association qui après avoir été dénoncée par l’Ambassade de Pologne en 1929, a continué dix ans encore à exploiter ses 2 000 bordels et à renouveler en permanence le cheptel de ces 30 000 jeunes filles que décimaient la mort, la maladie, etc… Et l’on ne peut s’empêcher d’y voir le parallèle où ces mêmes systèmes de nos jours continuent sous d’autres formes quand on regarde la prostitution en France avec ces esclaves du sexe venues d’Europe de l’Est ou d’Afrique.
    Luca Di Fulvio avec humilité nous dit que seule une femme peut imaginer cet enfer. Il a probablement raison.
    Mais ces 3 destins dont je parlais plus haut, Rossetta, Rachel et Rocco, 2 filles et un garçon vont (heureusement) bouleverser l’ordre des choses.
    Ce roman a un côté épique, les mots s’avalent sans effort avec Luca Di Fulvio, on devient boulimique. On lui pardonne ses personnages un peu trop manichéens car on passe un immense, long bon moment en sa compagnie.
    Lire du Luca Di Fulvio c’est être au coeur de l’histoire, c’est vivre une histoire palpitante, rythmée sans temps mort.
    J’ai adoré n’en déplaise à l’adorable mauvaise langue Superbressan 😉

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