Carofiglio, Gianrico « Les Raisons du doute » (2010) 264 pages
Auteur : Gianrico Carofiglio est né à Bari le 30 mai 1961. Gianrico Carofiglio est le fils de l’écrivaine Enza Buono et le frère de l’écrivain Francesco Carofiglio. Il devient magistrat à Prato en 1986, puis procureur à Foggia et procureur adjoint à Bari où il est chargé des dossiers concernant la mafia. Il est élu sénateur en 2008. Procureur, conseiller du Comité anti-mafia au Parlement italien, il a été sénateur de 2008 à 2013. Ses romans et ses essais sont traduits dans le monde entier.
Série Guido Guerrieri : Témoin involontaire (2002 – 2007) – Les Yeux fermés (2003 – 2008)– Les Raisons du doute (2006 – 2010) – Le Silence pour preuve (2010 – 2011) – La regola dell’equilibrio (2014 – pas traduit)
Série Pietro Fenoglio : « Une vérité changeante » (2022) – «L’été froid» (2021) – La Version de Fenoglio (2023)
Autres romans traduits : Le Passé est une terre étrangère (2009) En attendant la vague, (2013). «Trois heures du matin»(2020) – La discipline de Penelope (2026)
Editions Seuil – 2010 – 264 pages / Points poche – 19.05.2011 – 275 pages -(Ragionevoli dubbi – 2006 – traduit par Nathalie Bauer )
Résumé:
Guido Guerrieri est appelé à la prison de Bari pour défendre en appel un prévenu condamné pour trafic de drogue. Reconnaissant en lui Fabio Ray-Ban, l’agitateur fasciste qui fut le cauchemar de son adolescence, il décide de refuser. Or, l’homme clame son innocence : il prétend avoir été dupé par son premier avocat. Et il lui lance : « On raconte que vous ne vous dérobez pas quand la cause est juste. On raconte que vous êtes un type bien. » Guerrieri hésite, car les preuves sont accablantes; il sait qu’il est malvenu et dangereux de s’en prendre à un confrère. Mais quand la femme du détenu, d’une beauté stupéfiante, se présente à son cabinet, toutes ses réserves s’évanouissent.
Séduit par cet avocat malheureux en amour, féru de boxe et de littérature, le lecteur se laisse entraîner dans une affaire qui lui dévoile les rouages de la machine judiciaire italienne, ainsi qu’une ville aussi animée qu’inquiétante.
Mon avis:
Un plaisir de retrouver l’avocat Guido Guerrieri. J’aime bien ce personnage qui va hésiter à défendre un homme accusé de trafic de drogue pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’affaire mais va finalement accepter . D’abord pourquoi voulait-il refuser d’emblée ? Pour une raison personnelle liée à son adolescence. Comme le dit le titre, il y a des doutes raisonnables quand à l’innocence du prévenu… qui semble le coupable tout désigné. Mais l’avocat va décider de mener son enquête (avec l’aide d’un policier et d’autres relations) car même s’il a des mauvais souvenirs de sa première rencontre avec le prévenu, il est loyal et en cas d’acceptation d’un dossier, il met tout en oeuvre pour défendre son client.
Nous allons plonger dans les dessous de la justice et se frotter à la Mafia italienne… Il faut dire que l’auteur en connait un rayon, en tant que procureur adjoint à Bari où il est chargé des dossiers concernant la mafia.
Et vérifier – ou pas – si le doute profite à l’accusé ….
Un « giallo » sans violence, tout en finesse, rencontres, en humanité. Décidément j’aime les auteurs italiens qui me semblent souvent moins violents et sanguinaires que les français et réussissent à créer des ambiances bien particulières, alliant les personnages qu’on a envie de connaitre et de suivre et des atmosphères régionales.
J’ai adoré l’idée de la librairie qui n’ouvre que la nuit pour les insomniaques… et les touches d’humour noir…
Extraits:
« On fait trois vœux. Deux doivent être formulés, le troisième peut rester secret. Pour que les vœux se réalisent, il faut qu’ils aient une couleur. »
Avouer aux autres et à soi-même ses souhaits – les vrais – est dangereux. S’ils sont réalisables, et ils le sont souvent, les formuler vous oblige à affronter la peur de tenter votre chance. Et donc votre lâcheté. On préfère alors ne pas y penser ou se dire que l’on a des souhaits impossibles, que les adultes ne songent pas à des choses impossibles.
Chaque métier possède ses points, ses signes de rupture. Des fissures dans le mur de la conscience qui vous avertissent – qui devraient vous avertir – que le moment est venu de s’arrêter, de changer, de faire autre chose. Si possible. Naturellement, ça ne l’est jamais, ou presque. Et, de toute façon, il est rare que l’on ait le courage de l’envisager.
Un vieil adjudant des carabiniers m’avait dit un jour que, pour réussir une enquête, il importe avant tout d’être sûr de son objectif. Lorsqu’on avance au hasard, on n’obtient aucun résultat, on risque même de faire des dégâts.
Je décidai donc d’aller acheter un livre.
À l’heure qu’il était – 23 heures –, il n’y avait qu’un seul endroit où acheter des livres et bavarder un peu. L’Osteria del Caffellatte, qui, malgré son nom, est une librairie.
Elle ouvre le soir à 22 heures et ferme le matin à 6 heures. Le libraire, Ottavio, est un ancien professeur de lycée insomniaque chronique.
Nos mots sont souvent privés de signification. Et ce parce que nous les avons usés, épuisés, vidés, par un usage excessif et surtout inconscient. Nous les avons transformés en cocons vides. Pour raconter, il nous faut régénérer nos mots. Leur rendre sens, consistance, couleur, son, odeur. Pour ce faire, il nous faut les mettre en pièces, puis les reconstruire.
Dans nos séminaires, nous qualifions de « manumission » cette opération de rupture et de reconstruction. Ce mot a deux significations en apparence très différentes. Premièrement, il évoque l’altération, la violation, l’endommagement. Deuxièmement, il vient de l’ancien droit romain (la manumission était la cérémonie par laquelle un esclave était affranchi), est synonyme de libération, de rachat, d’émancipation.
La manumission des mots inclut les deux sens. Nous mettons les mots en pièces (au sens de les altérer, de les forcer), puis nous les remontons (au sens de les libérer des liens des conventions verbales et des non-significations).
C’est seulement au terme de cette opération que nous pouvons utiliser nos mots pour raconter des histoires.
J’étais défenseur depuis de nombreuses années, et c’était la première fois que j’éprouvais ce que ressentent les enquêteurs lorsqu’une enquête donne des résultats.
— C’est chouette, ici. Tu aimes entreposer tes livres par terre ou tu es seulement bordélique ? »
Elle faisait allusion aux piles de livres disposées autour du canapé et à travers la pièce. Je n’y avais jamais réfléchi, mais je dis que oui, j’aimais les entreposer par terre : ils me tenaient compagnie.
Je ne pensais à rien d’autre ; c’était, j’imagine, une forme de protection mentale. Vider son esprit, veiller à ce qu’il demeure vide afin que la peur n’ait pas la possibilité de s’y insinuer.
L’anagramme de « la vérité » est « relative ».
La vérité-relative.
Nous prenons le matériau brut que constituent les indices, nous l’agençons, nous lui donnons une structure et un sens dans des histoires susceptibles de relater de façon plausible les faits du passé. L’histoire est acceptable si elle explique tous les indices, si elle n’en exclut aucun, si elle épouse les critères d’un récit logique.
D’après quels fondements pouvons-nous affirmer avec certitude qu’une image mentale est le résultat d’une perception ou de notre imagination ? Qu’est-ce qui distingue vraiment certains rêves de certains souvenirs ?