Banville, John «La guitare bleue» (2018)

Banville, John «La guitare bleue» (2018)

Auteur : Né à Wexford, en Irlande, en 1945, John Banville vit à Dublin. Depuis ses débuts, l’œuvre de cet  » orfèvre des mots  » a été récompensée par de nombreux grands prix littéraires. Avec La Mer, plébiscitée par la critique et le public anglais, publiée dans une trentaine de pays, il a remporté le plus prestigieux d’entre eux : le Booker Prize. Ses derniers romans, Eclipse (2002), Impostures (2003) , Athéna (2005), L’intouchable (1998),  Infinis (2011), La lumière des étoiles mortes (2014), La guitare bleue (2018 ).
Il a reçu en 2014 le célèbre prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre romanesque, publiée en grande partie chez Robert Laffont, dans la collection « Pavillons ».

Passionné de littérature policière des années 50, il écrit également des romans noirs – Série Quirke –  sous le pseudonyme de « Benjamin Black » : Les Disparus de DublinLa Double Vie de Laura SwanLa Disparition d’April LatimerMort en étéVengeance – 

Janvier 2018, 324 pages, Editeur Robert Laffont – Collection Pavillons (traductrice : Michèle Albaret-Maatsch)

Résumé : Oliver Orme, vous le savez sans doute, est un peintre dont le talent est reconnu dans le monde entier. Ce que vous ignorez encore, c’est qu’il a cessé de peindre, en proie à des doutes esthétiques. Et qu’il a passé sa vie à voler des choses de valeurs diverses à son entourage, non par cupidité mais par goût, éprouvant un plaisir quasi érotique à subtiliser des objets. L’un de ces objets subtilisés à d’autres, en l’occurrence à son ami Marcus, est Polly, dont il fait sa maîtresse. Mais, tout comme il a fui son épouse Gloria, il finit par la laisser un jour où il ressent le besoin de se réfugier dans sa maison natale, aussi délabrée soit-elle. Or bientôt Polly le retrouve, et leur histoire d’amour renaît de ses cendres. Entre passion, désillusion, jalousie et égoïsme, Oliver déverse le flux de ses pensées comme il brossait autrefois ses toiles, cherchant toujours le mot juste, pour être le plus vrai possible, si tant est que le vrai existe en ce monde.

Mon avis :
J’avais découvert l’auteur avec son magnifique « La Mer ». Je retombe sous le charme de son écriture (et mention spéciale à la traductrice qui a fait un travail remarquable)
C’est l’histoire d’un homme qui avait deux centres d’intérêt : voler (pour le plaisir) et peindre. Mais attention le vol comme il le conçoit est un art et il se doit de respecter certaines règles pour qu’il en ressorte la jouissance qu’il en attend. Et cela va loin… car en plus du vol d’objet, il y a aussi le vol de la femme de son ami… D’ailleurs le but ultime, tant en ce qui concerne la peinture et le vol, c’est de s’approprier les objets ou les éléments, de les assimiler, et dans le cas de la peinture, de les intégrer et de les faire revivre différemment.
Mais c’est surtout le portrait d’un homme qui n’a plus goût à rien, qui est torturé, qui est déchiré à l’intérieur et qui traine sa vie derrière lui comme d’autres trainent leur ennui. Son couple n’en est plus un, il a perdu sa petite fille, rien ne va plus avec sa maitresse, il a perdu le goût de peindre… C’est le portrait d’un homme rongé par la culpabilité, qui n’a plus goût à rien.
L’auteur peint avec des mots l’âme torturée de son personnage, il emprunte ses couleurs à la nature et ses descriptions aux peintres. Le personnage principal étant un peintre ayant abandonné ses pinceaux,, le roman est parsemé d’évocations de peintres (Tiepolo, Manet, Daumier, Courbet, Poussin, Matisse … )

Magnifique portrait d’un homme en perdition. L’auteur est un peintre des émotions, de l’intime… L’histoire est un peu longuette par moment, mais l’important c’est la plume et non les petits ( et grands) drames qui se succèdent au fil des pages.

Extraits : 

Je ne vole pas par intérêt financier. Les objets, les artefacts que je subtilise – en voilà un joli mot, guindé, corseté – n’ont dans l’ensemble que peu de valeur. Bien souvent, leurs propriétaires ne s’aperçoivent même pas qu’ils ne les ont plus. Ce qui me dérange et me place devant un dilemme.

À quoi bon voler, je vous le demande, si personne, à l’exception du voleur, n’a conscience qu’il y a eu vol ?

De quoi parlaient-ils ? De rien. N’est-ce pas toujours ce dont parlent les gens quand il y a des tiers pour écouter ce qu’ils se disent ?

Quant à mes cheveux, ils se situent entre le roux foncé et le laiton ultra-terne et, par temps de pluie ou bien en bord de mer, ils frisottent en bouclettes aussi serrées que des fleurets de choux-fleurs et résistent furieusement aux peignes les plus combatifs.

De même que l’art épuise ses matériaux en les absorbant intégralement dans l’œuvre, ainsi que le professe Collingwood – un tableau consume et la peinture et la toile tandis qu’une table est à jamais le bois qui la constitue –, l’acte, l’art de voler transmue aussi l’objet volé. Avec le temps, la plupart des biens perdent de leur lustre, se ternissent et sombrent dans l’oubli ; une fois volés, ils reprennent vie et recouvrent l’éclat de leur singularité. Dans cette optique, le voleur ne rend-il pas service aux objets en leur donnant une nouvelle vie ?

Dans la première phase du vol, le voleur ne se permettra qu’une sorte de respect feutré pour l’objet de son désir, non seulement pour des raisons de stratégie et de sécurité, mais parce que différer la gratification est un gage de plaisir accru, comme le sait tout hédoniste qui se respecte.

C’est ça le hic avec la culpabilité, un des hics : pas moyen d’échapper à son œil ; il me suit partout dans la pièce, dans le monde, bouffi, sceptique, entendu, arrogant et bien trop célèbre, comme celui de la Joconde.

La technique, ça peut s’acquérir, la technique, ça peut s’apprendre avec du temps et des efforts, mais qu’en est-il du reste ? L’élément qui compte réellement, d’où vient-il ?

Mon objectif dans l’art du vol, de même que dans l’art de peindre, c’est l’absorption du monde dans le moi. L’objet volé ne devient pas seulement mien, il devient moi et prend ainsi une vie nouvelle, celle que je lui donne.

qu’elles étaient tendres et hésitantes, ces premières heures d’exploration passées ensemble –, je nous ai vus comme une scène de genre, un dessin d’étude de Daumier par exemple, ou même un croquis à l’huile de Courbet, illustration des splendeurs et misères de la Vie de bohème.

 La nuit dernière, j’ai fait un rêve bizarre, bizarre et fascinant, qui refuse de se dissiper et dont les bribes s’attardent encore dans les recoins de mon esprit, telles des ombres brisées.

Mais quelle perversité que de redouter son destin tout en tendant la main avec empressement pour qu’il se rapproche.

Les nuages se déchiraient et, en tendant un peu le cou en avant et en levant haut la tête, j’ai pu voir une tache de bleu pur automnal, ce bleu vibrant et délicat que Poussin adorait, alors, en dépit de tout, une bouffée de joie m’a saisi, comme chaque fois que le monde ouvre grand son innocent regard bleu.

Un boa constrictor, c’était moi, énorme gueule grande ouverte avalant lentement, lentement, essayant d’avaler, s’étouffant sur cette énormité. Peindre, comme voler, était un effort qui n’en finissait pas en vue de posséder et je n’en finissais pas d’échouer.

Il soufflait un grand vent décapant et à présent on avait partout un ciel à la Poussin, d’un bleu intense, avec de majestueuses nébuleuses blanc de glace, gris meurtri, cuivre doré. Pour ma part, j’aurais utilisé un léger badigeon cobalt et, pour les nuages, d’épais glacis de blanc de zinc – oui, ma vieille spécialité ! –, de gris cendré et, pour les contours cuivrés et lumineux, un peu d’ocre jaune rehaussé, disons, d’une pointe de rouge indien.

C’est vrai, il y a une distinction subtile entre saisir l’occasion de voler quelque chose et laisser les circonstances vous pousser à rafler ladite chose, n’empêche qu’il ne faut pas négliger les distinctions, subtiles ou pas.

j’avais emporté, stockées dans ma tête, certaines choses de choix afin de pouvoir les revisiter des années après sur les ailes du souvenir – les ailes de l’imagination plutôt

C’est d’abord le silence qui m’a frappé. Il s’est abattu sur la maison à la manière d’une forte gelée et dessous tout s’est pétrifié et figé.

Puis, à trois ou quatre heures du matin, mes paupières s’ouvrent d’un coup, tels des stores défectueux, et j’émerge dans un état d’alerte lucidité auquel je n’ai apparemment jamais accès dans la journée. La pénombre de ces heures-là est spéciale aussi : plus qu’une simple absence de lumière, elle ressemble à un médium, à une sorte de glaire noire figée dans laquelle je suis englué, animal terrassé et traqué par les chacals du doute, de l’inquiétude et d’une terreur folle.

Je travaillais d’arrache-pied à l’époque, émerveillé par mon talent la moitié du temps et taraudé l’autre moitié par une terreur bleue de n’arriver nulle part, tout en me racontant sottement qu’il n’en serait rien.

Le chagrin encourage le déplacement, pousse à la fuite, cette quête agitée d’horizons nouveaux.

Ce que nous pleurions, c’était tout ce qui ne serait pas et, croyez-moi, ce genre de vide engloutit toutes les larmes que vous avez à verser.

Rien n’est plus cruel que le soleil et la douceur de l’air quand on souffre.

Je suis un fils du Nord : mes teintes, c’est l’or martelé de l’automne, le gris argent du dessous des feuilles par un printemps pluvieux, l’éclat kaki des plages glacées à l’été et les pourpres houleux de la mer en hiver, sa virescence acide.

Ah. L’amour. Oui. L’ingrédient secret que j’oublie toujours et ne prends jamais en compte.

La femme, je m’en suis rendu compte, est une légende, une illusion qui parcourt le monde et s’arrête ici et là sur telle ou telle mortelle sans méfiance qu’elle transforme, brièvement mais fondamentalement, en un objet de désir, de vénération et de terreur.

On aurait dit que j’avais vécu ici il y a longtemps, pas dans mon enfance, mais dans une antiquité stylisée, dans ce grand manoir aux relents de renfermé planté au fond de mon esprit, lequel est le passé, le passé inévitablement imaginé.

Il m’arrive parfois de penser que tout ce que je fais est le substitut d’autre chose et que toutes les entreprises dans lesquelles je me lance visent – en vain – à réparer un truc que j’ai pu faire ou que je n’ai pas achevé – ne me demandez pas d’explications.

Si les autres sont des puzzles, un parent est un mystère insondable.

Trans-ceci et trans-cela, toutes les transes, voilà ce que je recherchais, la métamorphose des choses, de tout, par la force de la concentration qui est, ne vous méprenez pas, la force des forces.

Dans mon esprit, les tableaux ont une existence liminaire, flottante. Ils s’apparentent à des images entrevues en rêve, saisissants et néanmoins dénués de substance.

Et là, à la fin, à la fin des fins, j’ai compris qu’elle m’avait quitté pour de bon.
Pour de bon ? Pour de mal.

La lumière de la lampe brillait sur le sol à nos pieds, la lumière des étoiles brillait à la fenêtre au-dessus de nos têtes. Nuit, vent de nuit et ballet de nuages. Un véritable orage, dehors et dedans.

Je me rends compte subitement que ce que j’ai toujours fait, c’est laisser mon œil se promener au-dessus du monde comme le temps, en pensant que je le faisais mien, ou plus, que je le faisais moi, alors qu’en réalité je n’avais pas plus d’effet sur lui que le soleil, la pluie, l’ombre d’un nuage.

La vérité, je pense, c’est qu’au départ je n’ai jamais commencé à vivre. J’ai toujours été sur le point de m’y mettre.

Une des choses que je regrette profondément du temps où je peignais, c’est une certaine qualité de silence. À mesure que ma journée de travail avançait et que je m’enfonçais de plus en plus dans les profondeurs de la surface peinte, le bavardage du monde cédait, telle la marée qui reflue, et me laissait au centre d’un grand vide de silence. C’était plus qu’une absence de sons : on aurait cru qu’un nouveau médium avait surgi, m’avait enveloppé, quelque chose de dense et de lumineux, un air moins pénétrable que l’air, une lumière qui était plus que la lumière. Au milieu, j’avais l’air d’être en suspens, à la fois en transe et à vif, sensible à la moindre nuance, aux plus subtils jeux de pigments, de traits et de formes.

C’est ainsi que les morts reviennent, via les vivants, pour nous entourer, pâles fantômes d’eux-mêmes et de nous.

mais depuis quand les bonnes raisons constituent-elles de bonnes raisons pour faire quoi que ce soit ?

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