Bouysse, Franck «Buveurs de vent» (RL2020)

Bouysse, Franck «Buveurs de vent» (RL2020)

Auteur : né le 5 septembre 1965 à Brive-la-Gaillarde, écrivain français, auteur de nombreux romans policiers. Trilogie H.(Le Mystère H- Lhondres ou Les Ruelles sans étoiles – La Huitième Lettre) , L’Entomologiste, Noire porcelaine, Vagabond, Oxymort. Limoges : requiem en sous-sol, Pur-Sang, Grossir le ciel, Plateau, Glaise, Né d’aucune femme (2019), Buveurs de vent (RL2020)

Albin-Michel – 19.08.2020 – 391pages

Résumé : Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et soeur, soudés par un indéfectible lien. Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette. Matthieu, qui entend penser les arbres. Puis Mabel, à la beauté sauvage. Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.
Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid… Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de « Né d’aucune femme », nous emporte au coeur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission.

Mon Avis : Incontournable de la RL2020…
Une fratrie de quatre enfants soudés les uns aux autres par des liens indéfectibles,  aux prénoms d’Evangile : Marc qui lit en cachette malgré l’interdiction paternelle ; Matthieu qui vit en communion avec la nature, les éléments, les animaux ; la fille Jean, qui est connue sous le nom de Mabel (ma belle) et qui vit pour le plaisir, et qui a des rêves de liberté et enfin Luc, l’enfant différent aux rêves étranges, qui ne dissocie pas le rêve de la réalité et s’identifie à Jim Hawkins,  le personnage de l’Ile au trésor de Stevenson et pense que son grand-père est Long John Silver, l’unijambiste du roman.
Un père, traumatisé par la guerre, inadapté, qui s’est laissé enfermer dans un mariage, une famille, contre son gré, par passivité et manque de réaction et vit sa famille comme une charge dont il se sent totalement étranger.
La mère, obsédée par la religion.
Le grand-père, humain, qui ne souhaite pas que les petits ressemblent à leurs parents et qui veut que Mabel échappe à cette atmosphère pesante et oppressante.
Une ode à la fratrie, un livre sur les relations humaines, sur le silence et les mots, sur les rêves et l’importance de les réaliser : c’est cela qui différencie la vie de la survie . Un monde de taiseux, le fossé entre les êtres, la peur, la colère sont les ingrédients de ce récit qui est à la gloire de la liberté, la beauté, la lecture, la nature.
Plus je lis cet auteur et plus je suis époustouflée par sa façon d’écrire.
Un coup de cœur gigantesque.

Extraits :

Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir.

Une fine langue de terre orientée plein sud s’étendait à l’arrière, sur laquelle on cultivait des légumes en respectant les cycles des saisons, ceux de la lune et quelques croyances qui avaient aussi porté leurs fruits.

Continuer, transmettre la soumission et la peur, démembrer les rêves entrevus dans l’enfance, représentait le seul projet des adultes. Surtout ne jamais croire aux rêves, ne pas même les respecter, avec le sentiment chevillé que, sinon, ce serait leur plus grande défaite.

Il savait d’expérience que prendre une revanche sur la vie rendait les gens d’autant plus impitoyables envers leurs semblables.

Si quelqu’un avait demandé à Martin qui il aurait aimé être, ce qu’il aurait fait de différent, il n’aurait probablement su que répondre, à part retourner à nouveau sur une plage normande pour dévaler la dune, ou peut-être pénétrer dans l’un de ces satanés livres et se laisser dévorer ou étouffer entre les pages.

La vie, il faut la laisser déborder tant qu’il y en a.

N’attends rien d’ici. Tes rêves, ils viendront jamais pousser la porte. Il faudra que tu ailles briller ailleurs, t’auras pas d’autre choix…

Mabel en avait, des rêves, un désordre de rêves qui avaient tous la liberté comme dénominateur commun.

L’obscurité tomba comme un couperet, mais la lune de l’autre côté de la vitre leva lentement le voile de la nuit, crayonnant des silhouettes et des reliefs à l’intérieur de la chambre.

Dans la forêt, la source de la vie était précisément la mort de tout. Elle se nommait humus, un lit dans lequel naissaient d’innombrables racines, s’enfonçant, chevauchant, butant, contournant, perforant ; un lit dans lequel vadrouillaient les formes primales, disparaissant en profondeur, au fur et à mesure que l’oxygène venait à manquer ; un lit dans lequel la méticuleuse et opiniâtre décomposition de la mort conduisait à la vie ; un lit dans lequel se réveiller et s’endormir.

La beauté est une humaine conception. Seule la grâce peut traduire le divin. La beauté peut s’expliquer, pas la grâce. La beauté parade sur la terre ferme, la grâce flotte dans l’air, invisible. La grâce est un sacrement, la beauté, le simple couronnement d’un règne passager.

La littérature avait la faculté d’ensemencer son imagination et d’épandre sa richesse entre les murailles de la vallée, de transformer les pierres des carrières en diamants bruts, d’inventer un langage nouveau que lui seul était en mesure d’interpréter.

Il tenta de parler, mais les mots restèrent accrochés dans sa gorge, comme de la limaille sur un aimant. Il lui fallut encore quelques secondes pour inverser les pôles.

Lui qui avait toujours cru que le silence et les coups étaient le meilleur des ciments pour assurer la cohésion de son monde s’apercevait en marchant que le silence n’était rien que du vide que chacun s’efforce de combler à sa façon, et les coups, une autre forme de silence asséné, les façons dissemblables de s’imposer par la force ne permettant jamais à un édifice de tenir debout bien longtemps. Il n’y avait que le langage qui le pouvait. Les mots que l’on dit, et ceux que l’on entend. Qu’ensuite, seulement, les gestes peuvent exprimer.

Savait que ce que l’on bâtit, et cela dès la première pierre posée, préfigure déjà la ruine. Que les bâtisseurs et les pierres finissent par disparaître, que seules les idées traversent parfois les âges et survivent aux désastres en contrariant les équilibres, les pires et les meilleurs.

[…] sans poésie le monde n’est que contraintes ; qu’avec, il se déploie en un univers sans limites. S’il avait possédé les mots pour traduire la fluidité de sa pensée, il lui aurait expliqué ce qu’il ressentait alors.

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