Bouysse, Franck «Grossir le ciel» (2014)

Bouysse, Franck «Grossir le ciel» (2014)

Auteur : né le 5 septembre 1965 à Brive-la-Gaillarde, écrivain français, auteur de nombreux romans policiers. Trilogie H.(Le Mystère H- Lhondres ou Les Ruelles sans étoiles – La Huitième Lettre) , L’Entomologiste, Noire porcelaine, Vagabond, Oxymort. Limoges : requiem en sous-sol, Pur-Sang, Grossir le ciel, Plateau, Glaise, Né d’aucune femme (2019)

Résumé : Les Doges, un lieu-dit au fin fond des Cévennes. C’est là qu’habite Gus, un paysan entre deux âges, solitaire et taiseux. Ses journées : les champs, les vaches, le bois, les réparations. Des travaux ardus, rythmés par les conditions météorologiques. La compagnie de son chien, Mars, comme seul réconfort. C’est aussi le quotidien d’Abel, voisin dont la ferme est éloignée de quelques mètres, devenu ami un peu par défaut, pour les bras et pour les verres.
Un jour, l’abbé Pierre disparaît, et tout bascule : Abel change, des événements inhabituels se produisent, des visites inopportunes se répètent. Un suspense rural surprenant, riche et rare.     

– Deux solitudes paysannes. Des secrets de famille comme une bombe à retardement. Les Cévennes, somptueuses et austères. On n’a pas fini d’en parler, le style Bouysse : charnel, racé. D’un rien, il fait un monde. Alain Léauthier, Marianne.
– Beau roman, sombre, poignant. Léon-Marc Levy, La Cause littéraire. 

Manufacture de livre– 9.10.2014 – 198 pages/ Le livre de Poche -26.2.2016-240 pages – Prix Polar SNCF 2017.

Mon avis : Alors j’ai bien fait de suivre les conseils de mes amis Loup et Catwoman ! Bien que je freine en général des 4 fers quand on me parle de ruralité, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Cela se passe au fin fond des Cévennes en plein hiver, mais je l’ai davantage ressenti comme roman psychologique que comme un polar noir rural.
Polar ? je ne l’ai pas trouvé polar… Roman noir oui, mais polar ?. Porté par la formidable plume de Bouysse qui mérite toutes les récompenses. C’est juste étrange pour moi qu’il reçoive le prix « Polar SNCF ». (il faut dire qu’en 2018 le prix sera attribué à un autre roman noir exceptionnel « Toutes les vagues de l’océan » de Victor del Arbol que je ne considère pas non plus comme un auteur de polar) Alors oui… Noir c’est noir… Et il fait froid en prime, des coups de feu résonnent…
Coté écriture, toujours la même maitrise et elle fait écho aux sentiments des taiseux, le style est en adéquation avec les personnages, avec une poésie qui rend le paysage magique. Le lieu est important : des gens qui vivent seuls, au milieu de nulle part, dans des grands espaces vierges et en relation principalement avec la nature. Dans ce cas, la nature est noire, fermée, surtout en hiver et la nature et les gens sont en train de crever ignorés de tous. Des gens qui se parlent par non-dits et même par silences interposés : Gus et Abel n’ont pas besoin de se parler pour se compléter. Ce livre aurait aussi pu se dérouler au fin fond du pays basque ou dans le haut Valais : des hommes vivent seuls, des paysans qui vivent au rythme des saisons, des habitudes, des animaux. La seule présence : le chien. Et surtout pour Gus, qui lui n’a jamais eu de femme, jamais eu d’enfant.
Les personnages sont exceptionnels et la tension ne nous quitte pas un seul instant, les sous-entendus et les traces de sang s’en chargent. Deux paysans bourrus, vrais qui vivent dans deux fermes isolées et qui vont se rapprocher, par nécessité au début, mais pas que. Tant que c’est la routine, tout va bien. Au moment où quelque chose se produit, tout s’enchaine. Un simple coup de feu… Des interrogations … la peur de l’inconnu, de l’inhabituel, de l’étranger … Le passé va finir par ressurgir et les drames de Gus et Abel se superposer. Beaucoup d’émotion. La nature est taillée à la serpe, comme les personnages qui sont taillés dans le roc et le granit qui les a vu naître.
Je pense que les amateurs de Ron Rash ne pourront qu’apprécier. A lire absolument !

Extraits :

Les distances, dans ce coin-là, c’est du temps, pas des mètres.

Pour avoir réfléchi à la question plus d’une fois, ça n’intéressait pas Gus de vieillir autant, à se demander ce qui pouvait bien rester lorsque les jambes ne vous tenaient plus, que les yeux ne voyaient plus clair, et quand on était pris par la rouille, sans espoir de changer les choses. Il y pensait souvent, à la vieillesse, la vraie, celle qui privait doucement des gestes qu’on faisait facilement, puis qu’on ne pouvait plus faire, tout ce qui se passait avant de rejoindre le cimetière.

Et après tout, qu’est-ce qu’il aurait fait d’un tas d’argent ? Personne ne peut repeindre un ciel d’hiver avec. Alors, quoi ?

Des souvenirs dont on ne sait jamais où ils mènent, ni même si ça fait du bien de les avoir, mais qui ressurgissent et s’imposent, sans crier gare.

Ses yeux étaient délavés, rincés par la vie, un peu comme le ciel quand il n’a pas vraiment de couleur définie.

Peut-être que c’était à cause de la belle lumière qui chapeautait la rangée de chênes disposés en lisière du pré, faisant comme une canopée incendiée.

la question resta encore un moment en suspens entre les deux hommes, avec un silence qui soulignait encore un peu plus l’importance de cette interrogation faisant référence au passé, et que le présent, quelle qu’en fût la forme, n’était pas en mesure de se mettre en travers de ce cheminement à rebours.

Je suis pas plus fort qu’un autre, mais je sais faire la différence entre la rancune et l’indifférence…

Désormais, le soleil crachait ses rayons sur les arbres déplumés, qui ressemblaient à des arêtes de gros poissons sans chair dans un charnier à marée basse.

il arrive fréquemment que la vie rencontre la mort plus tôt que prévu, et personne n’y peut grand-chose.

Sans compter que l’argent qui dort ne rapporte rien.
— Nous y voilà… Si vous voulez tout savoir, il a plutôt le sommeil léger, l’argent, par ici.

On était en terre protestante et en pays de huguenots, qui avaient combattu contre les catholiques pour leur liberté et en avaient payé le prix.

C’était le genre de fille à s’occuper des affaires des autres avant les siennes, et à en inventer de nouvelles lorsqu’elle n’avait rien à se mettre sous la dent.

— Putain, je te jure que tu me le paieras, dit Paradis en se levant d’un coup et en renversant sa chaise.
— J’ai pas les moyens, fit Gus avec un sourire au coin de la bouche, et une victoire au fond de lui, comme il n’aurait jamais imaginé en gagner une, même dans ses rêves.

On ne distinguait plus ses yeux, juste ses sourcils, des broussailles d’aubépine tout emmêlées, qui bataillaient au-dessous de son front plissé.

la vérité, c’est que la volonté d’un homme pèse pas lourd devant  son destin en marche.

Il ne craindrait plus l’obscurité, le froid, la solitude, parce qu’il était lui-même devenu la nuit, le silence, la somme de tous les jours passés, et que le futur n’existerait plus jamais.

4 Replies to “Bouysse, Franck «Grossir le ciel» (2014)”

  1. Enfin tu découvres Bouysse ! et bien tu vas encore te régaler avec Glaise, Plateau, Né d’aucune femme. Et ensuite te plaindre qu’il n’écrive pas plus.
    Tu trouveras encore des personnages sur qui la nature a déteint. Ils sont rudes, taiseux, taciturnes, comme le vent, les forêts, les nuages, les ruisseaux. Mais parce qu’ils ont appris à enfouir leurs sentiments, à dissimuler leur richesse émotionnelle.

    1. Ah.. pas tout à fait ! J’avais lu « Vagabond ». Mais tu as raison sur le fait que je ne vis pas m’arrêter là J’ai de la chance car j’en ai plusieurs à découvrir..

  2. C’est vrai que la plume de Bouysse transcende la nature. Moi qui suis d’un pays d’eau et de boue ou la moindre pierre est importée d’ailleurs, j’ai ressenti le moindre caillou à travers ses pages. Mais il dresse aussi des portraits de gens façonnés par cette nature sévère criants de vérité. Ce n’est pas un romancier, c’est un ethnologue ! Quand à ses histoires, elles sont bouleversantes tellement elles sont vraies,sans artifices racoleurs…mais si noires. Et lorsque j’ai découvert « Glaise » un autre de ses romans, je me suis demandé comment qualifier ce qui est plus noir que noir, de peur, de désespoir. Inutile d’être de la campagne pour apprécier ses livres, il suffit juste d’avoir un peu d’âme.

    1. Merci Superbressan! Grâce à toi je sais que j’ai un peu d’âme alors … car bien que peu campagnarde, les personnages de Bouysse m’ont pris aux tripes.

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