Bouysse, Franck «Pur-sang» (2014)

Bouysse, Franck «Pur-sang» (2014)

Auteur : né le 5 septembre 1965 à Brive-la-Gaillarde, écrivain français, auteur de nombreux romans policiers. Trilogie H.(Le Mystère H- Lhondres ou Les Ruelles sans étoiles – La Huitième Lettre) , L’Entomologiste, Noire porcelaine, Vagabond, Oxymort. Limoges : requiem en sous-sol, Pur-Sang, Grossir le ciel, Plateau, Glaise, Né d’aucune femme (2019)

Editions Ecorces / collection Territori – 27.06.2014 – 175 pages

Résumé : « Qu’est-ce que tu veux en faire, de ce loup ? ». T’es d’accord avec moi que sa place est pas dans un château, tout comme ce que t’as déposé dans le cimetière était pas plus à sa place dans le pavillon. Alors ce loup, je vais le ramener dans un endroit qu’il aurait jamais dû quitter. Et je voudrais que tu m’aides. Au moment de s’éteindre, la mère adoptive d’Elias Greenhill lui fait une révélation qui va bouleverser le cours de son existence.
La quête qu’il entreprend le pousse à quitter la terre qui l’a vu naître, le Montana, pour se rendre en France, dans un hameau perdu entre Périgord et Limousin : La Croix du Loup.

Mon avis : « Vagabond il était. Au milieu des étoiles ».  J’avais fait la connaissance de cet auteuren lisant « Vagabond ». Ma rencontre avec ce deuxième vagabond est un pur enchantement. Bien sûr, il y la langue et la poésie de l’auteur. Mais en plus de la forme, il y a le fond. Communion entre humains, animaux et mère nature : tel est le message qui nous est transmis d’un lieu qui à pour nom le Paradis, « Eden Creek », cette anse de rivière refuge d’Indiens pourchassés par les blancs. Un livre sur l’appel des voix du passé, l’importance des racines, de l’amour de ceux qui nous entourent. C’est aussi un superbe témoignage sur l’amour qui lie parents adoptifs et enfant adopté. C’est la rencontre entre deux hommes issus tous deux d’une nation opprimée (les indiens et les écossais) qui se reconnaissent par leur attachement aux valeurs innées, qui ont en commun l’amour de la nature, des chevaux, de la rivière, de la pèche à la truite. Deux hommes qui se reconnaissent et se comprennent sans même avoir besoin de se parler, deux solitudes bourrues qui se comprennent et se complètent. Deux hommes qui se sont construits sur une absence, sur des non-dits, sur un manque ou une trahison. Deux mondes présentés en mode miroir, la Rivière Dronne faisant reflet à l’Eden River, les hommes, même les femmes sont différentes mais se rejoignent dans leur manière d’être, leur défiance. Certes le Montana et les Cévennes ont des paysages qui diffèrent, mais la terre est la même : les esprits qui protègent la tribu des Nez-Percés ne sont certes pas ceux vénérés face au Dolmen français, mais l’esprit du loup du Montana répond à celui du dernier loup cévenol. Je vais vous laisser suivre Elias Greenhill sur les traces de son passé et je me réjouis de lire la suite de la trilogie d’Elias.
Il va de soi que je vais continuer à lire cet auteur qui a été la révélation littéraire de l’année pour moi. Merci à l’ami qui m’a permis de le lire. Il se reconnaitra.

Extraits : (difficile de choisir quand j’ai envie de recopier tout le livre)

L’animal était immobile entre les troncs des hêtres, à moins de quarante pas. Ses pattes émergeaient des touffes de caltha des marais. Il semblait posé là, telle une apparition incarnant la nature à elle seule. Vivant reposant sur le vivant.

On racontait que les indiens et les loups appartenaient à une même noble lignée et que leurs esprits se rejoignaient dans un même coin du ciel.

« Le passé des gens leur appartient, et s’ils t’en parlent pas c’est qu’ils ont une bonne raison, c’est à personne de les y forcer… ce qui compte, c’est ce que les gens sont, pas ce qu’ils ont été… ça peut sûrement se discuter, mais c’est notre façon à nous de voir les choses. »

Il avait laissé son cœur se poser sur l’amour de ses parents adoptifs.

Malgré ses efforts, elle abandonna ses forces comme de la graine de pissenlit dans le vent.

Lecteur insatiable, il dévorait les livres de la bibliothèque d’Eden. Sa sainte trinité était constituée de Steinbeck, London et Faulkner. Une autre famille.

Les anciens de la tribu avaient l’habitude de comparer le passé à un oiseau qui volerait contre le vent… quelque chose comme un mouvement contre nature que tout homme croit pouvoir changer en le recouvrant de présent.

« Un homme, c’est fait pour marcher en avant, fils, à son rythme, pas pour reculer. C’est fait pour ça, un homme. »

la puissance des souvenirs était bien supérieure aux accointances de son regard pour le réel.

Pas la peine de vous essuyer les pieds, je fais toujours le ménage demain

Un silence qui permit à Elias d’entendre le tic-tac d’une horloge murale qui ne semblait pas mesurer le temps, mais plutôt donner à ce silence-là l’envergure qu’il méritait, de faire en sorte que les choses présentes soient plus importantes que le passé des hommes.

Au-dessus du toit de la grange, la silhouette d’un sapin en forme de glaive, semblait plantée dans le ventre mou du ciel.

Tout autour, des présences réelles ou irréelles froissaient l’obscurité.

Des étoiles s’incrustèrent dans son sommeil. Il en enfourcha une et traversa l’espace et le temps. L’un et l’autre le menèrent en territoire d’enfance.

Lorsqu’ils traversèrent le chemin pour rejoindre la forêt, la lune projeta ses rayons sur eux, prenant leurs silhouettes pour cible entre les ciseaux de la nuit.

En quelques jours, il était devenu un homme sans identité, une racine sans terre pour s’y enfoncer.

La voix reprit en intensité et en force, jusqu’à devenir colère, avant le silence brutal, comme il peut surgir après un coup de fusil quand il atteint sa cible.

Une forêt qui était, elle aussi, toutes les forêts ; où les essences ligneuses parlaient aux essences herbacées dans un langage souterrain, là où le sacrifice n’était pas un vain mot.

Le problème des blancs, c’est qu’ils n’écoutent pas. Ils n’ont jamais appris à écouter les indiens, alors je doute qu’ils écoutent la voix de la nature. 

Non pas que les deux femmes se ressemblaient. L’une était blonde et l’autre brune, l’une était rivière et l’autre semblait torrent. Il y avait pourtant quelque chose d’innommable, concentré en chacune, quelque chose comme une forme de méfiance et de défiance envers le genre d’Homme.

Je pense qu’aucune histoire en vaut une autre, mais ce que je crois savoir, c’est qu’y a une vague en tout homme, et qu’elle est simplement plus ou moins haute en fonction de chacun.

Dans ce coin du monde, cette écurie, il y avait deux hommes suspendus à leur ombre finissante ; deux figures de proue de navires à la dérive sur un même océan dévasté, qui regardaient monter la vague vers eux, sans rien pouvoir y faire, rien pouvoir y changer.

des armoiries gravées dans la pierre, qui représentaient un loup, pattes reposant sur trois traits ondulés, manifestement des vagues.

Ça sert à rien, les regrets, sinon à rechercher une bonne conscience que personne lui donnera, surtout pas moi, dit la jeune femme en transperçant chaque mot, comme si elle embrochait des bouts de viande fraîche sur une pique.

Le sens profond de sa vie résidait dans l’amour sans faille prodigué par les deux indiens, à leur présence éternelle, à leurs mots qui continuaient de l’accompagner. Jamais ils ne mourraient dans son cœur opulent, quand ses véritables géniteurs n’y trouveraient jamais de place à leur mesure. Et le temps n’y changerait rien.

Lire :  Interview de l’auteur dans « le blog du polar »  (voir article)    

Image : Cheval Appaloosa (trouvée sur le net)

2 Replies to “Bouysse, Franck «Pur-sang» (2014)”

  1. Je suis en train de le lire et je regrette d’avance qu’il ne fait que 111 pages. J’ai lu ton avis en survolant tant j’ai peur d’en lire trop. Oui pour moi aussi Franck Bouysse est un auteur puissant dont on a envie de découvrir toute sa bibliographie.

  2. J’ai bien aimé mais il n’est pas de ceux que j’ai préféré de cet auteur. L’écriture est toujours aussi belle, poétique mais peut-être moins âpre, moins proche de la terre et pourtant elle parle de la communion entre l’homme et la nature à travers la tribu des Nés percés, peuple indien obligé de fuire pour survivre avec la nature telle qu’elle est, hostile, avenante, rude, nourricière, dangereuse et protectrice mais une nature libre pas une réserve pour les indiens. Un couple des Nés percés dans le Montana recueille un enfant, un garçon, que ses parents leur confient pour le sauver : c’est l’unique solution, on ne sait pourquoi. À la mort de ses parents adoptifs, l’enfant devenu adulte voyagera jusqu’en France pour faire connaissance avec le pays de ses parents naturels. Mais c’est surtout pour faire plaisir à sa mère adoptive qui quelques secondes avant de mourir lui confie qu’il ne peut en être autrement, qu’il faut qu’il sache, qu’il remonte le cours de son histoire. Il fera connaissance d’un écossais établi en France avec lequel il tissera des liens d’une amitié coup de foudre, de ceux que l’on reconnaît être des siens, sans trop parler, une main pour caresser l’encolure d’un cheval, une promenade sur le dos de deux chevaux, suffira à se jauger, se renifler, s’apprécier. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la naissance de cette amitié. J’ai aimé le message de la transmission, de l’amour plus fort de ceux qui vous élèvent, vous construisent, en miroir avec ceux qui vous ont fait naître. J’ai beaucoup aimé mais il y a ce petit mais que je ne m’explique pas qui fait qu’il n’est pas le meilleur de Franck Bouysse pour moi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *