Varesi, Valerio «Le Fleuve des brumes» (2016)

Varesi, Valerio «Le Fleuve des brumes» (2016)

Les enquêtes du Commissaire Soneri 

Il Fiumme delle nebbie, 2003 – Paru chez Agullo Noir, 12 mai 2016 (320 pages) – . Le quatrième titre de la série des enquêtes du Commissaire Soneri mais le premier traduit en français – Le Fleuve des brumes (2016) – La pension de la Via Saffi (2017) –  Les ombres de Montelupo (2018) – Les mains vides (2019)  –

Auteur : Valério Varesi est né à Turin le 8 août 1959 de parents parmesans. Diplômé en philosophie de l’Université de Bologne après une thèse sur Kierkegaard, il devient journaliste en 1985. Il est l’auteur de onze romans au héros récurrent, dont Le Fleuve des brumes nominé au prestigieux prix littéraire italien Strega ainsi qu’au Gold Dagger Award en Grande Bretagne. Les enquêtes du commissaire Soneri, amateur de bonne chère et de bons vins parmesans, sont traduites en huit langues. Admirateur de Giorgio Scerbanenco…

Résumé : Dans une vallée brumeuse du nord de l’Italie, la pluie tombe sans relâche, gonflant le Pô qui menace de sortir de son lit. Alors que les habitants surveillent avec inquiétude la montée des eaux, une énorme barge libérée de ses amarres dérive vers l’aval avant de disparaître dans le brouillard. Quand elle s’échoue des heures plus tard, Tonna, son pilote aguerri, est introuvable. Au même moment, le commissaire Soneri est appelé à l’hôpital de Parme pour enquêter sur l’apparent suicide d’un homme. Lorsqu’il découvre qu’il s’agit du frère du batelier disparu, et que tous deux ont servi ensemble dans la milice fasciste cinquante ans plus tôt, le détective est convaincu qu’il y a un lien entre leur passé trouble et les événements présents.

Mais Soneri se heurte au silence de ceux qui gagnent leur vie le long du fleuve et n’ont pas enterré les vieilles rancœurs.

Les combats féroces entre chemises brunes et partisans à la fin de la guerre ont déchaîné des haines que le temps ne semble pas avoir apaisées, et tandis que les eaux baissent, la rivière commence à révéler ses secrets : de sombres histoires de brutalité, d’amères rivalités et de vengeance vieilles d’un demi-siècle…

Mon Avis : et je continue ma promenade Italienne… Après Naples, la Lombardie : les rives du Pô, entre Parme, Pavie et Mantoue… Bienvenue dans l’univers du Commissaire Soneri. Cette fois ci ce n’est pas pendant les années 30, mais le fascisme est toujours présent dans le paysage… Même les prénoms ne sont pas totalement innocents (Claretta) … Le Pô est en crue, c’est l’hiver… il pleut sans discontinuer, il fait froid et sombre et tout est dans le brouillard. Que cachent les rives et les eaux du fleuve ? Les bateliers ont encore le souvenir de la crue de 1951 et s’inquiètent … Les ombres et les embarcations évoluent dans une ambiance faite d’ombres et d’obscurité. Les personnages ? le fleuve et les gens qui gravitent autour : les bateliers… surtout les vieux bateliers avec des caractères bien trempés. Le ciel et le fleuve ne font plus qu’un … le paysage n’est plus qu’eau… Soneri va passer des jours et des nuits avec eux, au bord du fleuve, à surveiller la crue et la décrue, à essayer de comprendre. Mais à l’image du fleuve, ils sont libres, entiers, tumultueux, violents ou calmes … mais il est bien connu que les eaux sont toujours en mouvement, et charrient bien des secrets sous la surface… Un polar psychologique qui mêle passé et présent, rythmé par le Pô qui donne des indices. Deux meutres… sont ils liés ? sont ils liés au passé ou à un trafic lucratif bien plus actuel ? Deux thèses s’affrontent …  Deux enquêtes.. dans le passé et dans le présent..

Encore un commissaire italien à l’unisson avec les éléments, qui prend son temps : le fleuve donne et le fleuve prend, il est comme la mer et j’aime ça. Différence entre Soneri et Ricciardi, Soneri aime le vin et les spécialités locales et sa vie amoureuse n’est pas dénuée de piquant… Je vous conseille vivement de suivre ses pas sur les rives du Pô en crue…

Et comme je suis toujours sensible aux ambiances et aux couleurs, ce polar nuances de gris et de noir m’a conquise…

Extraits :

— L’eau monte comme le café dans la cafetière : huit centimètres

Le banc de sable qui séparait le port des eaux avait été englouti et les barques restées amarrées paraissaient inquiètes comme des étalons. Le village semblait flotter dans un lac de lumières oxydées par l’humidité. Dans quelques heures, les poissons nageraient plus haut que les nids de pies.

Les bizarreries l’intéressaient toujours : c’étaient des mines de renseignements.

Mais il se tut soudain, parce qu’il ne trouvait jamais les mots pour expliquer ses pressentiments.

« Ne te vexe pas : les enthousiastes ne s’entendent jamais avec les résignés. »

Il n’a pas confiance en lui et donc il se défile pour se sauver quoi qu’il arrive.

Des rafales continues polissaient la ville et le ciel ressemblait à un plat en étain.

Il fit un bout de chemin avec la tête qui bouillonnait et seulement après quelques mètres il comprit que toute cette histoire était une invitation à être de mauvaise humeur. Il se sentait empêtré dans une double affaire dont il ne parvenait pas à extraire l’ombre d’un indice, une ébauche d’hypothèse sur laquelle travailler. Toute supposition se réduisait en miettes, tout scénario s’enlisait comme dans la vase des bras morts.

… lorsqu’il est de mauvaise humeur, il débranche tout et n’entend que son silence.
— Une grande chance

Il fallait laisser décanter les pensées jusqu’au moment où elles prenaient forme, en s’organisant en phrases. Le vin aussi avait son rôle à jouer.

le Pô ? Ses eaux sont toujours lisses et calmes, mais en profondeur il est inquiet. Personne n’imagine la vie qu’il y a là-dessous, les luttes entre les poissons dans les flots sombres comme un duel dans le noir. Et tout change continuellement, selon les caprices du courant.

on agite le passé quand on n’a plus confiance dans le présent.

Il faut distinguer l’expérience de la mémoire. On a l’illusion que l’on se souvient parce qu’il semble que tout est toujours identique, comme le fleuve qui n’a de cesse de couler entre une crue et une période d’étiage. Mais en fait on recommence chaque fois de zéro. Les souvenirs valent pour deux ou trois générations, puis ils disparaissent et d’autres les remplacent. Après cinquante ans, on revient à la case départ.

Une maison qui brûle est une offense à la mémoire.

« À moi, l’humidité fait mal aux articulations, à toi, au caractère »

Lui est vieux désormais. Mais ceux qui l’entourent, à force de mettre de l’eau dans leur vin, sont passés du lambrusco à la piquette.

… n’a jamais rien compris. Il aurait dû être notaire.

il pourrait s’y promener comme dans une sorte de calle vénitienne entourée des fantômes des maisons. L’enquête était rythmée par les eaux du Pô, qui montaient et descendaient sans jamais épargner les rives du fleuve.

Tu ne sais penser qu’aux choses les plus banales. Ceux qui écrivent les blagues pour les Carambar devraient faire appel à toi.

Le brouillard givrant avait transformé les arbres en dentelle blanche – la seule couleur vive qu’il apercevait dans le paysage urbain encadré par la fenêtre de sa cuisine.

Il détestait les agendas. Il ne parvenait jamais à imaginer ce qu’il ferait une heure plus tard. Il vivait les moments sans penser au futur. Les faits s’enchaînaient selon une dynamique qui n’était presque jamais logique et il était inutile de faire des hypothèses parce que la perspective changeait tour à tour comme dans un vol acrobatique. Ses journées étaient une adaptation continue aux changements.

Il lui semblait évident que l’assassin avait une certaine familiarité avec les symboles. Consciemment ou non, tout le monde en avait une. Tout homicide prémédité suivait le rituel d’une mise en scène. Puis il y avait des acteurs qui jouaient bien leur rôle et d’autres, beaucoup moins. Le plus difficile était de démasquer les premiers.

Quand on est jeune, c’est le corps qui gouverne ; quand on est vieux, c’est l’âme qui commande.

Les communistes, eux au moins, ont gardé une certaine cohérence : ils ne croyaient pas en Dieu étant jeunes et ils n’y croient pas davantage devenus vieux.

le présent recouvre le passé et à son tour, jour après jour, il est recouvert par l’ennui

Aujourd’hui on ne manque de rien et les gens ont oublié les temps durs. En période d’abondance, tout le monde se déteste parce que prévaut l’égoïsme, seul fondement de notre monde à présent. Quand la misère reviendra, nous serons à nouveau unis

Son site : http://www.valeriovaresi.net/

Un article sur le livre : http://monromannoiretbienserre.blog.tdg.ch/archive/2016/08/20/valerio-varesi-le-fleuve-des-brumes-et-vogue-le-navire-278305.html

3 Replies to “Varesi, Valerio «Le Fleuve des brumes» (2016)”

  1. Superbe commentaire, une fois de plus !
    Personnellement, quelque temps et d’autres lectures après, il me reste une impression de « noir et blanc », comme un vieux film, avec des caractères forts et taiseux; et puis aussi cette présence permanente, pesante, de la force calme du fleuve, dont on sait qu’il peut tranquillement tout emporter, tout effacer.

  2. L’Italie encore et une construction comme j’aime.
    Et bien sûr ta chronique qui comme souvent donne envie de s’y plonger.
    Ce sera l’occasion pour moi de découvrir cet auteur.
    Je le note.
    Merci 🙂

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