Varesi, Valerio «Les ombres de Montelupo» (2018)

Varesi, Valerio «Les ombres de Montelupo» (2018)

Auteur : Valério Varesi est né à Turin le 8 août 1959 de parents parmesans. Diplômé en philosophie de l’Université de Bologne après une thèse sur Kierkegaard, il devient journaliste en 1985. Il est l’auteur de onze romans au héros récurrent, dont « Le Fleuve des brumes » nominé au prestigieux prix littéraire italien Strega ainsi qu’au Gold Dagger Award en Grande Bretagne. Les enquêtes du commissaire Soneri, amateur de bonne chère et de bons vins parmesans, sont traduites en huit langues. Admirateur de Giorgio Scerbanenco (Scerbanenco : voir auteur lettre « S »)

 Les enquêtes du Commissaire Soneri 

6ème tome de la série des enquêtes du commissaire Soneri (3ème traduit en français) – Le Fleuve des brumes (2016) – La pension de la Via Saffi (2017) –  Les ombres de Montelupo (2018) – Les mains vides (2019) 

Editeur Agullo – 22/03/2018 – 308 pages

Résumé :   C’est l’automne et le commissaire Soneri décide d’échapper à la grisaille de Parme en retournant dans son village natal des Apennins pour un congé bien mérité. Mais sur les pentes boisées de la montagne de Montelupo, on ne trouve pas que des champignons et on n’est jamais à l’abri d’une balle perdue… Sur le village isolé règnent les Rodolfi, producteurs de charcuterie depuis des générations. Alors quand le patriarche, Palmiro, et son fils Paride disparaissent tour à tour, c’est toute la petite communauté qui se trouve en émoi.
Voilà qui signe la fin des vacances paisibles de Soneri, embarqué malgré lui dans une enquête où les rancœurs secrètes se règlent à coups de fusil de chasse.

Mon avis : Ce livre est un gros coup de cœur.  Oui c’est un thriller, mais c’est aussi un magnifique portrait d’un homme et de la nature. Le Commissaire Soneri prend des vacances et retourne sur les lieux de son enfance. Il va se retrouver poussé à enquêter par les habitants du village et par les forces de l’ordre, sous prétexte qu’il parle le dialecte, est proche des gens et connait les lieux. Pourtant lui ne souhaite en aucun cas être pris dans la tourmente. De promenade en escalade, il va toutefois être au cœur de l’histoire. Il va devoir se pencher sur son passé, être amené à s’interroger sur son père… Difficile retour aux sources … Un livre magnifique de sensibilité, un Commissaire de plus en plus humain dont on découvre encore un peu plus les côtés sombres.

Comme dans tous les livres de Varesi que j’ai lu jusqu’à présent on évolue entre brumes et ombres, entre brouillard et  clair obscur, dans une nature hostile et oppressante. De magnifiques personnages, montagnards authentiques côtoient des hommes pervertis par le pouvoir et l’argent. Un curé de campagne qui regrette de ne pas etre Don Camillo face à « son ennemi communiste » Peppone… Par le plus grand des hasards j’ai lu à la suite ce livre et celui de Laurent Guillaume « Là où vivent les loups » (2018) et je suis repartie à la cueillette aux champignons…

Extraits :

La bizarrerie nourrit les soupçons. Il suffisait de laisser courir.

On tournait sans arrêt autour du pot, en effleurant un sens confirmé par des signes, des rires et des clins d’œil, dans un jeu de mimiques qui, pour lui, équivalait désormais à une langue étrangère.

« À un certain âge, avait proféré Sante d’un ton sentencieux, on aime revenir là d’où on est parti, si dans sa jeunesse on a parcouru le monde. »

Et pour Sante, la ville était déjà le monde. Il suffisait de s’éloigner de la vallée pour faire de chaque compatriote un disparu.

Ce visage déformé par l’humidité qui en dissolvait les contours était resté gravé dans son esprit : à peine une ombre apparue et avalée aussitôt par le brouillard.

« Il s’est passé quelque chose maintenant, commença-t-il. On n’en est plus seulement aux bavardages.
— Le suicide est une affaire privée, répondit Soneri. La plus privée qui soit. »

Maini fit semblant de rien : la réaction typique des montagnards face à des sentiments complexes. Tout décanterait lentement jusqu’à se traduire par une bribe de méfiance supplémentaire.

À présent, tant de choses ont changé… c’est comme si je n’y avais jamais vécu.
— Ça ne doit pas être drôle de se sentir étranger chez soi.

« Il aurait mieux valu que j’aille à la mer, où personne ne me connaît, grommela le commissaire. En plus, la mer me plaît davantage en hiver, quand ne restent que ceux qui l’aiment vraiment.

Au village, notre mentalité nous pousse à épargner. On peut vivre dans des baraques de fortune, mais avoir des sous de côté nous rassure. »

« A une certaine altitude, la montagne ne garde pas les secrets. On voit tout ce qui se passe, mais il y a très peu de gens qui regardent. »

« L’argent ne vaut pas une vie malheureuse.

— Ah ! s’écria Baldi, on s’habitue à tout. De tous les animaux, l’homme est celui qui s’adapte le plus facilement.

Il scruta les visages qu’il reconnaissait, mais sur lesquels le temps avait déposé une couche d’hostilité craintive.

« Ça, ça vous coupe le souffle, observa Ghidini en faisant allusion à son cigare. Je suis le premier à le savoir, moi qui en fume quarante par jour, ajouta-t-il en sortant son paquet de cigarettes tordues à force de rester dans sa poche. C’est comme avoir un réservoir troué : on va moins loin.

Il ne parvenait jamais à discerner où se situait la frontière entre l’hostilité de l’altitude et la limite de la vie, ne serait-ce que celle, timide, de la mousse. Une frontière floue et toujours mouvante, comme la neige à la fin de l’hiver.

Il ne savait jamais quoi dire face aux malheurs. Il ne lui venait à l’esprit que des idioties et des banalités.

Vie ou mort, amour ou haine. Nous, humains, nous noyons dans les demi-mesures. Nous ne sommes pas aussi simples.

Ici, on est dans un village où une rumeur devient tout de suite la vérité.

L’argent rend beau même ce qui est moche

cet homme implosait jour après jour, à l’image du village qui marinait dans une haine silencieuse, sans flammes, comme les braises sous la cendre dans laquelle cuisaient les pommes de terre les soirs d’automne.

Ils sont tous devenus bouffeurs de curé ? » plaisanta Soneri.
Le prêtre le regarda sans rire.
« Ils sont indifférents, ce qui est pire, dit-il les lèvres pincées, avec amertume. Autrefois ils pensaient qu’ils pouvaient remédier à l’aridité de leur âme grâce à quelques services rendus à l’Église. Aujourd’hui, ils ne se donnent même pas cette peine.
— Autrefois, les prêtes éveillaient les consciences…
— On nous accusait plutôt du contraire, rétorqua don Bruno. En tout cas, les choses ont changé. Vous pouvez leur en dire de toutes les couleurs, ils vous écoutent en silence et n’ont pas l’air perturbé. C’est ça, le plus terrible. Ils préfèrent se terrer dans leur petite âme en pourrissant au milieu d’une poignée de choses minables et insignifiantes. Ils n’ont même pas réagi après ce qui s’est passé. Je voudrais avoir affaire à nouveau aux bouffeurs de curé, les communistes avec lesquels je discutais. Au moins vous aviez l’impression d’un cœur qui bat !

Le commissaire connaissait parfaitement cette tournure d’esprit des montagnards, parce que c’était en partie aussi la sienne. Il savait que, face à une grave accusation, ils choisissaient toujours la fuite. Mais leur silence transformait lentement les mots qu’ils auraient voulu dire en indifférence et en détachement.

« Quand je t’ai connu, tu ne pensais jamais au passé : tu étais tellement pris par ton travail…

— C’est justement parce que je n’y ai jamais pensé que maintenant je sens qu’il me pèse. C’est mon âge qui me tourmente. J’ai l’impression d’être sans mémoire et d’avoir perdu trop de temps en choses inutiles.

… il était nécessaire de s’en remettre à Dieu le Père vu qu’on ne voulait pas recourir à l’intelligence.

Quand quelqu’un est pauvre, il sait qu’il peut avoir besoin des autres. Du coup, il est disposé à aider tout le monde, parce qu’il craint d’être un jour celui qui se trouve dans la mouise. C’est tout. La bonté n’a rien à voir là-dedans ; comme toujours, ce qui anime les personnes, c’est le besoin et la peur.

J’ai toujours pensé qu’un chien était l’idéal pour les gars introvertis et taciturnes comme toi. Fidèle et prévisible : quelqu’un avec qui communiquer par gestes en faisant l’économie des mots, sans interrompre le fil de sa pensée. »

la plus grande qualité d’un enquêteur était sa capacité à contourner les procédures. Il fallait coller à la réalité, s’y adapter, la respirer.

Une enquête était un cheminement visant seulement en apparence à rétablir un ordre. En réalité, c’était le contraire. Chercher signifiait créer du désordre.

Image : les trompettes de la mort

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