Varesi, Valerio «Les mains vides» (2019)

Varesi, Valerio «Les mains vides» (2019)

Auteur : Valério Varesi est né à Turin le 8 août 1959 de parents parmesans. Diplômé en philosophie de l’Université de Bologne après une thèse sur Kierkegaard, il devient journaliste en 1985. Il est l’auteur de onze romans au héros récurrent, dont « Le Fleuve des brumes » nominé au prestigieux prix littéraire italien Strega ainsi qu’au Gold Dagger Award en Grande Bretagne. Les enquêtes du commissaire Soneri, amateur de bonne chère et de bons vins parmesans, sont traduites en huit langues. Admirateur de Giorgio Scerbanenco (Scerbanenco : voir auteur lettre « S »)

 Les enquêtes du Commissaire Soneri 

7ème tome de la série des enquêtes du commissaire Soneri (4ème traduit en français) – – Le Fleuve des brumes (2016) – La pension de la Via Saffi (2017) –  Les ombres de Montelupo (2018) – Les mains vides (2019) 

Editeur Agullo – 4.4.2019 – 258 pages

Résumé : Dans la chaleur humide et gluante du mois d’août à Parme, Francesco Galluzzo, un marchand du centre, a été battu à mort. Le commissaire Soneri, chargé de l’enquête, écarte rapidement le motif du vol pour se concentrer sur un usurier, Gerlanda, qui tire toutes sortes de ficelles dans l’ombre depuis des années. La vérité a mille visages, et Soneri, malgré sa répugnance pour les méthodes de l’usurier, comprend bien vite que Gerlanda et consorts ne sont que les vestiges d’un monde qui disparaît.
Une nouvelle pieuvre déguisée en sociétés irréprochables a décidé de dévorer sa chère ville de Parme, et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Pas même l’acharnement désespéré du commissaire…

Mon avis : J’ai retrouvé avec infiniment de plaisir Soneri. Le vol de l’accordéon d’un musicien des rues et un cadavre. Le cadre : la petite ville de Parme en plein mois d’août qui voit les commerces disparaitre les uns après les autres, les faillites se succéder. Une ville est en train de sombrer, de changer, de tomber aux mains de personnes peu recommandables, on soupçonne l’implication de la Mafia calabraise et des Albanais dans les affaires locales… Le crime, l’argent, le profit, l’usure. La ville est un des personnages centraux du roman, comme souvent dans les romans « noirs », la ville avec sa réalité sociale qui se détériore et qui est évoquée sans masque. Soneri voit que sa ville est touchée par les problèmes économiques, les manifestations, la fermeture des usines locales. Un roman désenchanté, un Commissaire désenchanté, un musicien désenchanté… Pour se remonter un peu le moral parfois, l’espace d’une heure, une petite virée chez Alceste, un bon plat de gastronomie italienne… Mais que faire quand tout fout le camp … l’avenir appartient au fric et le reste n’a plus d’importance. Alors pour ceux qui croient encore aux vraies valeurs (ou qui voudraient croire à un petit semblant d’humanité) la vie est dure. Et quand même le climat se met de la partie… La ville se couche, vaincue par la chaleur… l’arrivée de la tempête, avec ses grands vents et ses pluies diluviennes permettra-t-elle de secouer un peu ce monde à genoux, de faire réagir les gens et réveiller une petite étincelle d’envie de vivre dignement ? Dans une ville malade, la gangrène est tapie à tous les coins de rue, rampante et insidieuse pour parachever son œuvre de destruction et arriver à ses fins… Un monde où seul compte le présent, le plaisir immédiat, le profit et qui enterre le bonheur, la musique, la beauté…
Et cette atmosphère si « Varesi » que j’aime infiniment…

Extraits :

l’hiver, sa musique envahissait la cité brouillardeuse, ultime soupir d’une ville romantique blafarde et finissante, noyée sous un anonymat luxueux et ordinaire.

Il n’avait jamais aimé l’été en ville, quand les rues puent la pisse et que des odeurs âcres de transpiration flottent dans les autobus.

La ville appartenait désormais aux spéculateurs qui passaient sur l’histoire comme des rouleaux compresseurs en broyant les vies de ceux qui se trouvaient sur leur chemin.

Rien ne le touchait plus profondément que les histoires de vaincus. Il en avait plus qu’assez de cette société qui se transformait d’année en année en course par éliminations.

Dans l’appartement, quelque chose de tendu, en suspens, surchargeait l’atmosphère, comme si tous les non-dits avaient engendré un bourdonnement d’abeilles, un chœur de petits engrenages en perpétuel mouvement.

« Chaque instrument a sa propre voix, reprit le vieux d’un ton rêveur. Comment je peux reconnaître mes airs s’ils sont chantés par une voix différente ? »

Ça rentre parfaitement dans le style de cette ville : faire des messes basses pour semer la zizanie sans s’impliquer personnellement

Ils adorent recevoir des ordres, ça leur évite le poids d’affronter la vie et ses difficultés. Ils ne veulent surtout pas penser, ils veulent trouver quelqu’un qui le fasse à leur place

Vous pensez vraiment que les gens la veulent, la liberté ? Foutaises. La plupart ne veulent que le confort, ils n’en ont rien à foutre du reste. Les rébellions naissent toujours des ventres qui gargouillent, pas des cerveaux qui pensent,

La seule conclusion à laquelle je suis arrivé, c’est que cette ville ressemble de plus en plus à un corps affaibli, prêt à s’attraper n’importe quelle maladie.

On ne pouvait rien devant l’obstination d’une vengeance. Ni devant une société qui régressait et redevenait primitive, avec la domination et la peur pour uniques lois.

Il se retrouva au premier étage devant une porte blanche d’appartement élégante et discrète. La nature même de la ville semblait y être gravée : en apparence irréprochable, un bordel en réalité.

ne jouez pas les Don Quichotte. Que vous le vouliez ou non, vous faites partie de la police et la police a toujours été du côté des puissants. Depuis quand la police change le monde ? Dites plutôt qu’elle a empêché que ça change ! »

La conscience… répéta-t-il, un brin ironique. Encore faudrait-il se mettre d’accord sur ce terme. Moi, je pense qu’elle ne consiste qu’en de vagues convictions sur le monde auxquelles nous avons envie d’être fidèles. C’est comme une recette de cuisine : chacun dose les ingrédients pour obtenir le goût qu’il préfère
— Vous en avez mis qui sont très indigestes…

Personne n’en a plus rien à foutre des idées, nous sommes dans un monde de choses et d’objets. Superflus, qui plus est. C’est en ça que les gens croient aujourd’hui : posséder des choses.

Les pauvres ont conscience de leurs limites, ils connaissent encore la signification du verbe renoncer. Moi, je traite avec ceux qui ont grandi dans une abondance écœurante et qui, aujourd’hui, ne sont plus que des incapables sans épine dorsale, parce qu’ils ne sont pas habitués à souffrir.

Il éprouva de la peine pour cet homme aussi démodé que son usine qu’il s’entêtait à défendre.

Il savait qu’il vivait les derniers moments d’une ville en voie d’extinction, où lui et tant d’autres avaient vécu pendant des années en s’appropriant les rues et les cafés.

Les gros poissons n’aiment pas qu’on nage trop près d’eux.
— Et moi, je n’aime pas nager dans un seau »

Il m’a suffi de sentir les dents des autres dans ma propre chair pour très vite comprendre que la morale ne servait qu’à masquer la brutalité du monde. Et que dans les affaires, elle n’était qu’un obstacle. Elle te mène à des hésitations fatales alors qu’il suffit de mordre pour ne pas se faire dévorer.

Les affaires te font régresser au stade primitif, là où la raison sert uniquement à organiser la violence.

Chacun de nous doit avoir assez de jugeote pour comprendre quand le courage devient de la bêtise.

Un bon soldat ne doit pas trop penser ni être trop perspicace, sinon il se rendrait compte que ce qu’il fait ne sert à rien.

Ça ne sert à rien de s’en prendre à la petite délinquance de rue. C’est comme si tu balayais par terre avec des maçons à côté. 

Nos pères étaient tournés vers l’avenir, avec pour ambition de solides fondations, mais aujourd’hui, les gens préfèrent vivre au présent.

On n’avait pas seulement volé la musique de cette ville en attaquant Gondo, on l’avait aussi dépossédée du sens du beau.

Photo : Théatre « Regio »

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