Banville, John « Impostures » (2003) 429 pages

Banville, John « Impostures » (2003) 429 pages

Auteur : Né à Wexford, en Irlande, le 8 décembre 1945, John Banville vit à Dublin. Depuis ses débuts, l’œuvre de cet  » orfèvre des mots  » a été récompensée par de nombreux grands prix littéraires. Avec La Mer, plébiscitée par la critique et le public anglais, publiée dans une trentaine de pays, il a remporté le plus prestigieux d’entre eux : le Booker Prize. Ses derniers romans, L’intouchable (1998),  Eclipse (2002), Impostures (2003) , La Mer,  Athéna (2005),  Infinis (2011), La lumière des étoiles mortes (2014), La guitare bleue (2018 ), Neige sur Ballyglass House (2022)

Il est considéré comme l’un des auteurs vivants les plus importants de langue anglaise. Il est lauréat d’un prix Booker [ La Mer,] et il a reçu en 2014 le célèbre prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre romanesque, publiée en grande partie chez Robert Laffont, dans la collection « Pavillons ».

Passionné de littérature policière des années 50, il écrit également des romans noirs – Série Quirke –  sous le pseudonyme de « Benjamin Black » : Les Disparus de Dublin La Double Vie de Laura SwanLa Disparition d’April LatimerMort en été Vengeance – Holy Orders (2013)Even the Dead (2016) – Le printemps basque d’April Latimer (2025) (April in Spain (2021) – 

Autre roman (traduit) : «La Blonde aux yeux noirs: Le Retour de Philip Marlowe » (2016) ressorti en 2023 sous le titre « Marlowe » . (Nouveau titre suite à la sortie du film  Marlowe ou Détective Marlowe au Québec, une coproduction internationale réalisée par Neil Jordan et sorti en 2022. Le scénario, signé William Monahan, est adapté du roman The Black-Eyed Blonde de John Banville qui met en scène le personnage de Philip Marlowe créé par Raymond Chandler.)

Trilogie Alexander et Cass Cleave : Eclipse (2000) – Impostures (2003) – Ancient Light (2012)

Robert Laffont – Pavillons  — 10.11.2003 – 340 pages – / Pavillon poche – 24.04.2025 – 429 pages ( Shroud – 2002 – traduit par Michèle Albaret-Maatsch) 

Résumé:

Une lettre, et tout bascule. Vous pouviez être un éminent professeur qui mène la belle vie en Californie, puis soudainement partir pour Turin tuer la femme qui dit avoir découvert votre plus grand secret. Car cette vie, vous ne la méritez pas, Alex Vander ne la mérite pas : depuis la Seconde Guerre mondiale, il usurpe l’identité de son ami mystérieusement disparu. Et la chercheuse Cass Cleave, obsédée par le travail de Vander, pourrait bien tout révéler. 

La rencontre entre Vander et Cleave sera décisive : commettra-t-il l’irréparable pour empêcher la vérité d’éclater ou trouvera-t-il enfin la rédemption dans l’amour qu’elle lui porte ?  » Hypnotique. 

Avec Impostures , Banville nous démontre que les termes « art’ et « chef-d’oeuvre’ gardent toute leur pertinence.  » The New York Times

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️
C’est le deuxième roman de la trilogie ( je le découvre en lisant ce livre et je  vais donc lire la trilogie dans le désordre  Il est inspiré  en partie de fait réels (passé du critique littéraire Paul de Man) . Je trouve le titre anglais beaucoup plus parlant…le mot shroud regroupe les notions de voiler et cacher quelque chose, de cacher sous un voile obscur.. C’est donc l’idée d’imposture mais avec l’atmosphère du secret…

J’ai retrouvé avec bonheur l’écriture ciselée de John Banville mais je l’ai trouvé plus difficile à lire que les autres livres de cet auteur. Il faut dire aussi que le sujet n’est pas facile et que c’est très sombre, car il plane sur tout le roman une atmosphère anxiogène et malsaine.
C’est un roman sombre et cruel, qui se déroule dans une ambiance glauque et tendue.
Lorsque Axel Vander reçoit une lettre qui fait référence à son passé, deux solutions : fuir à nouveau ou rencontrer la personne qui lui a envoyé la lettre…Mais qui est Alex Vander ? Alex Vander est-il vraiment celui qu’il parait ? Outre le fait que c’est un personnage démoniaque, veuf et imbu de lui-même, sournois, fascinant tellement il est horripilant! Etre aussi exécrable relève de l’exploit! Mais quand on le lit dévoiler son parcours de vie, on se dit que le pourquoi de son usurpation d’identité sans réflexion préalable – au début – s’explique parfaitement. Pour son comportement – principalement avec les femmes – cela ne se justifie en aucune manière.
Et il y a le personnage de Cass, son passé, ses crises… pas folle mais pas saine d’esprit non plus… Et le mystère sur ses motivations à vouloir rencontrer le vieil homme… le faire chanter? Le détruire? Tout simplement faire sa connaissance? Le comprendre? ….
C’est aussi un livre sur le vieillissement, la maladie – psychique et mentale …

Extraits: 

Ce que je suis : un poids mort accroché à mon propre cou. Je n’en ai plus pour très longtemps.

Toute ma vie, j’ai menti. J’ai menti pour m’échapper, j’ai menti pour être aimé, j’ai menti pour m’assurer une position et un pouvoir ; j’ai menti pour mentir. C’était un mode de vie ; à une lettre près, mentir c’est mentis, la vie de l’esprit.

J’étais désormais plus scindé en deux que jamais, moi qui avais toujours été plus que moi tout seul. D’un côté il y avait le je que j’avais été avant de recevoir la lettre et de l’autre ce nouveau je, curieux pronom personnel en porte-à-faux par rapport à tous ces repères connus qui me devenaient subitement étrangers.

Le commencement de la grande vieillesse telle que j’en fais l’expérience est un processus graduel d’accumulation, la lente mise en place d’un truc doux et grisâtre, comme la poussière dans une maison non entretenue, sous lequel les bords autrefois anguleux de mon être s’émoussent peu à peu.

Ce qui est remarquable, ce n’est pas ce que nous nous rappelons, mais ce que nous oublions – qui donc avait dit ça ?

Mon origine et ma destination véritables se situent toujours ailleurs, même si j’ignore où cet ailleurs pourrait bien être ; peut-être dans l’enfance, cet âge de l’authenticité que j’invoque d’autant plus clairement que je m’en éloigne.

Fureur, fureur et peur, tels sont les combustibles qui, également répartis, me font avancer : fureur d’être ce que je ne suis pas, peur d’être découvert pour ce que je suis.

J’en ai fini avec le passé ; parfois, lorsque je regarde en arrière, une ligne nette me barre la vue, comme s’il s’était produit un glissement de terrain.

Très souvent, le cours de ses pensées l’emportait bien au-delà d’elle-même ou suivait sa propre voie, indépendamment d’elle. Pensait-elle ou était-elle pensée ? Elle n’arrivait pas à avoir une emprise solide sur les choses. Une idée, notion ou théorie, lui venait à l’esprit qui apparemment sonnait tout à fait juste, puis son contraire se présentait qui, à son tour, paraissait correct, mais comment choisir entre les deux, sans parler de la myriade de possibilités adverses qui se bousculaient pour être prises en compte ?

Elle était en train de réfléchir au fonctionnement du téléphone. Les fils transportent-ils les mots eux-mêmes ou ces mots sont-ils transformés en signaux, en impulsions, lesquels seront retransformés en mots ? Comment ça marchait ? Il devait y avoir, à l’intérieur de chaque poste, un mécanisme destiné à coder tout ce qui se disait au moment où c’était dit et à le décoder immédiatement à l’arrivée. Mais où se trouvait-il donc, ce mécanisme ? Dans le téléphone même ou dans le truc qu’elle tenait, le, comment dit-on, le récepteur ?

Quand je songe à ce lieu, il y fait toujours gris, ce gris de mercure, lumineux, caractéristique des premiers jours du printemps dans un pays du Nord qui, pour moi, symbolise la couleur même du passé. 

Esthétiser, esthétiser ! Tel était notre cri. Notre philosophe préféré n’avait-il pas décrété que l’existence humaine ne peut se justifier qu’en tant que phénomène esthétique ? Nous en avions marre de cette vie, de tout ce désordre, de toute cette confusion, de toute cette mollesse. Il fallait tout refaire – refaire ou détruire.

La peur est principalement un phénomène éphémère : à la perspective de la mort, elle flambe dans l’obscurité, sur une route déserte la nuit ou encore devant l’imminence d’un incendie ou d’une inondation ; l’animal humain n’est pas équipé pour vivre constamment dans la peur, son organisme ne le supporte pas.

Le problème, avec les morts, c’est qu’ils emportent leurs secrets dans la tombe.

Comme souvent pour les rêves, il me paraît très lourd de sens même si je suis infichu de dire ce qu’il signifie.

Tout m’avait été enlevé, tout devait donc m’être permis. Je pouvais faire ce que je voulais, suivre mes caprices les plus fous. Je pouvais mentir, tricher, voler, estropier, tuer et tout justifier. Plus encore : je n’aurais même pas à me justifier, puisque les terres où je m’aventurais à présent représentaient des terres de non-droit.

ce périple qui allait m’entraîner de grands bonds désordonnés en rebondissements élastiques vers un ailleurs où je me réfugiais.

Je sillonnai la ville pendant des heures, sans rien éprouver de notable. Il y a des moments comme ça, tous les réfugiés les vivent, où l’on se sent en suspens, privé de volonté, ni dans le désespoir ni dans l’espoir non plus mais dans l’attente, simplement, de ce qui va suivre.

Je mentais sur tout, même quand il n’en était pas besoin, même lorsque la simple vérité eût davantage permis de préserver le faux-semblant.

Dans le domaine amoureux, j’ai beau avoir tendance, comme tous ceux de mon espèce – les hommes, je veux dire, jeunes ou vieux –, à feindre le détachement, il n’empêche que j’approche le corps féminin sur les genoux de mon âme.

L’objet de ma véritable considération, ce n’était pas elle, la prétendue bien-aimée, mais moi, celui qui aimait, prétendument. N’en est-il pas toujours ainsi ? L’amour ne représente-t-il pas le miroir en or poli dans lequel nous contemplons notre moi étincelant ? 

Ce que je sais, en fait, c’est que, à force d’avoir passé ma vie en me sachant – même s’il ne s’agissait que d’une impression – constamment observé, constamment surveillé, je ne suis que façade ; fais le tour et viens voir, derrière, tu ne trouveras qu’un peu de sciure, quelques étançons et un fouillis de câbles. Dans tout le corps de mon texte, il n’y a pas un os de vrai. Je me suis fabriqué une voix, comme jadis une réputation, avec les matériaux que j’ai chipés chez d’autres. L’accent que tu entends n’est pas le mien, car je n’ai pas d’accent. Des mots qui sortent de ma bouche, il n’en est pas un que je puisse croire.

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