Banville, John / Benjamin Black« Le printemps basque d’April Latimer » (2025) 416 pages
Auteur : Né à Wexford, en Irlande, le 8 décembre 1945, John Banville vit à Dublin. Depuis ses débuts, l’œuvre de cet » orfèvre des mots » a été récompensée par de nombreux grands prix littéraires. Avec La Mer, plébiscitée par la critique et le public anglais, publiée dans une trentaine de pays, il a remporté le plus prestigieux d’entre eux : le Booker Prize. Ses derniers romans, L’intouchable (1998), Eclipse (2002), Impostures (2003) , La Mer, Athéna (2005), Infinis (2011), La lumière des étoiles mortes (2014), La guitare bleue (2018 ), Neige sur Ballyglass House (2022)
Il est considéré comme l’un des auteurs vivants les plus importants de langue anglaise. Il est lauréat d’un prix Booker [ La Mer,] et il a reçu en 2014 le célèbre prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre romanesque, publiée en grande partie chez Robert Laffont, dans la collection « Pavillons ».
Passionné de littérature policière des années 50, il écrit également des romans noirs – Série Quirke – sous le pseudonyme de « Benjamin Black » : Les Disparus de Dublin – La Double Vie de Laura Swan– La Disparition d’April Latimer – Mort en été – Vengeance – Holy Orders (2013) – Even the Dead (2016) – Le printemps basque d’April Latimer (2025) (April in Spain (2021) – (The Drowned 2024)
Autre roman (traduit) : «La Blonde aux yeux noirs: Le Retour de Philip Marlowe » (2016) ressorti en 2023 sous le titre « Marlowe » . (Nouveau titre suite à la sortie du film Marlowe ou Détective Marlowe au Québec, une coproduction internationale réalisée par Neil Jordan et sorti en 2022. Le scénario, signé William Monahan, est adapté du roman The Black-Eyed Blonde de John Banville qui met en scène le personnage de Philip Marlowe créé par Raymond Chandler.) – – Brumes sur Venise 2026 (Venetian Vespers 2025)
Trilogie Alexander et Cass Cleave : Eclipse (2000) – Impostures (2003) – Ancient Light (2012)
Robert Laffont – Pavillons — 24.04.2025– 416 pages – / Pavillon poche – 16.04.2026 – 464 pages (April in Spain – 2021 – traduit par Michèle Albaret-Maatsch)
Série Quirke (8ème tome – 6ème traduit)
Résumé:
Ne dérangez pas les morts… Le Dr Quirke ne parvient pas à se détendre. En vacances dans le Pays basque espagnol avec son épouse, il croise au détour d’une rue une femme qui ressemble étrangement à une amie de sa fille portée disparue depuis plusieurs années. Tout le monde la croyait morte. Et si April était en vie ?
Pour tirer l’affaire au clair et lever le voile sur l’identité de cette mystérieuse étrangère, le Dr Quirke fait venir à Saint-Sébastien sa fille, Phoebe. Mais cette dernière ne décolle pas seule de Dublin…
Mon avis: ❤️❤️❤️❤️
Avant de lire le roman, je suis allée me rafraichir la mémoire en relisant mon commentaire sur La Disparition d’April Latimer . Une certaine April Latimer, jeune interne en médecine, a disparu à Dublin dans les années 50 et la fille de Quirke, Phoebe, va demander à son père d’enquêter. (ce qui est par ailleurs dit dans le résumé..). Là c’est le contraire : c’est Quirke qui demande l’avis de sa fille.
Un Dr Quirke qui a bien changé : il est marié avec une psychiatre qui est née en Autriche et surtout lui qui était connu comme alcoolique invétéré s’est bien calmé sur la boisson.
Un thriller psychologique, une atmosphère trouble, des circonstances troublantes, des rapports pas simples entre des personnages tourmentés, une écriture que j’aime beaucoup…
Alors cela commence tout en douceur… C’est plus un récit de vacances et une analyse psychologique du couple formé par le médecin légiste et sa femme Evelyne, psychologue qui a un passé dont on ne connait rien (son mari non plus)… J’ai bien aimé retrouver le style des descriptions de l’auteur, me promener dans cette ville où je suis allée à plusieurs reprises, faire la connaissance de Mme Quirke. Alors direction San Sebastián (Donostia) et son bel Hôtel, la plage, la vieille ville et ses bistrots… Et c’est dans l’un de ces bistrots que Quirke va entendre une voix irlandaise et qu’il lui semblera reconnaitre un visage…Il est pour ainsi dire certain qu’il s’agit d’une amie de sa fille, déclarée morte il y a plusieurs années, nièce d’un politicien influent de Dublin, Bill Latimer dont la famille a pour ainsi dire complètement disparu, entre viols, suicides et autres événements violents. La curiosité étant un vilain défaut, quand il recroise le visage en question, le Dr. Quirke va essayer d’en savoir plus et comme d’habitude, quand il fourre son nez quelque part… ça fait bouger… tant à Dublin qu’à Donostia…
Extraits:
Le nord de l’Espagne correspond au sud de l’Irlande, avait-elle poursuivi. Il pleut sans arrêt, tout est vert, et tout le monde est catholique. Tu vas adorer.
Tu n’as pas de problèmes, ajoutait-elle gaiement. À la place, tu m’as, moi.
Le sable avait la couleur et la texture lisse et brillante d’un caramel déjà sucé.
Pour Quirke, la langue basque, à l’écrit, n’avait rien d’une langue et lui donnait l’impression d’avoir été créée de bric et de broc à partir de poignées de lettres mal assorties. Les mots étaient abondamment émaillés de k, de z et de x, au point que, sur un avis officiel ou au-dessus d’une devanture, une ligne de basque ressemblait à s’y méprendre à un fil de fer barbelé.
S’asseoir sans rien faire d’autre qu’observer les petites choses du quotidien est un plaisir que les Irlandais n’ont jamais appris.
Quirke lui avait dit un jour qu’elle aurait fait une bonne détective.
« Mais c’est le propre du psychiatre, lui avait-elle répondu. Freud était une version vivante de Sherlock Holmes.
Après tout, se retint-il de déclarer, il était médecin légiste ; sa vie professionnelle se déroulait au milieu des morts.
« Mais c’est unnatürlich, non ? Pas naturel. Les gens devraient être avec les vivants. Regarde autour de toi – ici, on s’amuse tellement. »
Tu connais tellement plus de choses que moi. Tu connais tout du corps, par exemple, à l’intérieur.
— Je ne connais que ceux des morts.
— Voyons ! Tu me connais, moi, et je ne suis pas morte. »
La mer avait ce soir-là l’aspect lisse et plat d’un ovale de verre noir, que rayait une traînée de clair de lune couleur d’or terni.
Valsant seule à seule, la musique ferlait et déferlait dans la douceur de l’air nocturne.
Tu es très… quel est le terme pour dire “tranquillement pensif” ?
— Contemplatif ? lui suggéra-t-il.
— Oui. Tu es très contemplatif ce soir. Très philosophe.
L’humour, tu le sais, représente une part essentielle du projet psychiatrique.
— Et je suis ton projet ?
Comment aurait-il pu connaître la teneur de ses rêves ? Elle ne le lui aurait jamais confié, ça, il le savait. Mais les rêves d’un psy, alors… Ça devait sûrement valoir la peine de les entendre. Ou peut-être que non. Peut-être rêvait-elle de trucs absurdes comme tout le monde, sauf que, pour elle et son révéré Dr Freud, ils signifiaient autre chose que ce qu’on pouvait y voir de prime abord. N’était-ce pas Freud qui affirmait qu’il n’y avait pas de rêve innocent ?
Le quitterait-elle un jour ? Si ça se produisait, au moins ne partirait-elle pas sous le coup de la désillusion, étant donné qu’elle n’avait, il le savait, aucune illusion sur quoi que ce soit, y compris sur lui.
Tu sais, la première fois où j’ai entendu l’expression “mal du pays”, j’ai pensé que ça signifiait qu’on en avait assez de son pays, qu’on voulait quitter l’endroit où on vivait. Et je me suis dit que c’était très curieux que cette expression ait été inventée par des Anglais, vu combien ils aiment rester chez eux.
De même qu’on a un mot sur le bout de la langue, il l’avait sur le bout de l’esprit.
Quand elle prenait la peine d’y réfléchir, sa vie lui apparaissait comme une sorte de caravane en piteux état, avec chameaux, paniers brimbalants remplis de bagages, musique et percussions, hommes enturbannés à dos d’éléphant et animaux dans des cages sur roues et, oh, alle möglichen Dinge, oui, une caravane ayant émergé d’une profonde nuit et se retrouvant sous la lumière et les ombres douces de ce qui était encore le présent et qui, un jour, lorsqu’elle serait vieille, appartiendrait à un passé complètement oublié.
Il évita de se regarder dans le miroir. Dans les miroirs, tu as beau faire, tu peux pas ne pas voir la vérité en face.
Elle était déjà tellement énervée qu’elle n’avait pas besoin d’un stimulant supplémentaire. Néanmoins, ses mains ne tremblaient plus et, au creux de son estomac, les papillons commençaient à replier leurs ailes.
Nom de Dieu ! Ce type ne cesserait donc jamais de resurgir sur sa route, à la façon d’un culbuto qui se redresse immanquablement quelle que soit la force avec laquelle on l’a renversé ?
Il suivait la devise de sa tante Evelyn qui estimait que le passé était le passé et que, dans le présent, on ne pouvait qu’observer, penser, être témoin et œuvrer à soulager les souffrances des moins chanceux.
Une fois lâchés, les mots ne pouvaient être repris, de même que les actes commis ne pouvaient être effacés. Prétendre le contraire, c’était se trahir.
Tout reprendrait, sans aucun changement en apparence, sauf qu’ils sauraient l’un et l’autre que c’était illusoire. Et au cours des semaines et des mois qui suivraient, leurs tensions s’accentueraient peu à peu jusqu’au jour où ils se sépareraient comme un iceberg qui se casse en deux dans le silence d’un océan gelé.
Il y avait, lové en lui, quelque chose qui au moindre prétexte menaçait de se dresser et de frapper. Ce serpent, c’était son passé, et il ne dormait jamais.